"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 3 septembre 2008

Ecrire ... (et crire).

Ecrire. Circulation sanguine. Circulation mentale. Nerveuse. Mouvement. Dessein terrien aux fins refoulées. Nourriture inversée dont béquer l’extérieur.

Et crire. Crier dans le son tendu d’un fil si fin qu’on ne peut le voir ; le son tendu du silence où passe, comme le long d’un conduit électrique, les spasmes plus ou moins intenses qui accompagnent de leur énergie les écoulements courts ou prolongés de mots.

D’un marécage. Du bourbeux compost qu’engendrent depuis des ères sans fond les inquiétudes, les angoisses, les frayeurs, et toutes les batteries de comportements humains et autres dont il faut se servir pour échapper aux gueules des sauriens qui hantent, reptiles chargés d’inertie, ces surfaces molles, qui guettent, noyaux archaïques en forme d’anneaux de cellules, dans les crânes au fond desquelles on tire sur la chaîne.

De l’autre bout de la vie. De ce qui nous y attend, croit-on, puisque rien ne nous attend plus alors. Qu’enfin nous pouvons nous abandonner. Avec vue sur le fleuve achevé. Un ultime ruisseau au milieu d’un grand lit qui épuise la dernière eau descendue de la source presque tarie, et des affluents à présent éloignés. Ou détournés. Ou déjà asséchés eux-mêmes.

Du point le plus gris et le plus insignifiant, advenu solitude dans un angle mort de ruelle, d’où tout est observé avec la délicatesse meurtrière et tendre d’un scalpel irisé, tranchant bijoutier, pour ouvrager des sets de tables, des cuillères en or, des reins de jades, des tempes de soie, des frôlements parfumés, des crimes bleus, des plaintes évasées afin de recevoir l’apaisement pétillant d’un champagne noir sur des quais anonymes. Pour découper sa peau aux dimensions de l’autre. Adoucir le grain du plat de l’outil pour que glissent entre elles les écorchures dont les mots qui s’évadent sentent le fer et le théâtre.

De dessous le rosier dont la tignasse racinienne s’enfonce dans le ventre de la chair humide qui fournit sa teinte au calice qu’on dévore du bout d’une dent cruelle et parfois innommable, ou qu’on laisse faner d’une autre cruauté, indifférente, insoutenablement légère, tristement peureuse, repliée sous la lèvre comme un aveu trop vain qu’on ne peut exprimer, et qui meurt comme un grain qui ne germera pas.

De là où encore une fois je ne sais plus. Où je vais m’étranger. Si loin, si proche. Avec les anges de Wim Wenders. Qui peuvent renoncer aux ailes, sans renoncer à la grâce, pour habiter le monde. En n’ayant jamais perdu de vue la nuque sous la chevelure, le véritable éclat sous la parure, la chaleur le l’intime, plage où l’unique rivage est un flot qui revient du désir chrysalide. En n’ayant jamais oublié le désert possible et menaçant dont la poudre de cristal ronge les beautés dont on ne sait exister. Et nous ne serons rien, infailliblement inconnus, nous qui n’avons fait qu’emprunter le sentier ancien, battu des interminables pas dont nous provenons, en quête de l’écrin inédit du caillou éternel. Rien que ce qui contient le ciel, mais qui n’est jamais le ciel. Rien que ce qui contient les larmes et l’outil de chair, mais qui s’éreinte à garder les unes et l’autre, objets de dépossession. Rien que ce qui contient ce que nous devons perdre pour en avoir vécu.

De mon long et furtif jour d’enfant. De son matin. De son midi. Et de son soir. De son soir inexorablement ressouvenu. De son midi, bal sombre entaillé de joies pures. De son matin à la gueule malveillante de soupe empoisonnée. Et de son soir. Oui. De son soir sur le port, lorsque je commençais à voir que les bateaux n’étaient pas des mirages. Quand j’ai vu que si rien n’était fini, c’était la seule chance envisageable. Que rien ne le soit. Et puis les forêts près des orgues aux froissements en abîme des écumes océanes. Les forêts. Le loup. Je n’en savais rien alors. Je me contentais de me terroriser. Et j’écoutais, dans l’œil de mon cœur vrillé sur ce vortex, la sagesse terrible et pétrifiante que la parole fauve proférait, inspirant aux arbres et aux rochers des échos à ses vapeurs jaunes feu et à sa froideur protectrice. Je revenais, m’ébrouant dans les bosquets à la lisière de ces domaines, avec, entre mes mâchoires, ma main droite arrachée. Un œil pendant. Une oreille en loque. Des décombres dégoulinant sur mes chaussures. Je m’écartelais de la tombe autour de laquelle mes éléments fatals s’étaient coagulés. Et je me réveillais, éveillé, le regard voyant un nouveau navire, l’oreille pleurant Isolde au paradis absolu de la beauté ultime, la main agitée d’un bout d’aile mesurant à chaque fois un progrès supplémentaire dans sa prise au vent. Je goûtais, ignare, des petits débris de bonheur tragique. Je fabriquerais mon festin.

Et de la ville des autres. De la ville où j’habite au milieu des dangers. Je n’ai plus de brutalité. Je suis dans la question sans fin et j’essaie d’embellir la traine que je passe pour me rappeler de quelle manière, et m’effacer dans les limites de ma peau à redécouper. Je souris aux ombres de ces fines silhouettes que des agents, curieusement anonymes, plaquent en noirs pochoirs sur des murs, sur des portes, sur des trottoirs. Je voudrais n’être plus, quelquefois, qu’un de ces petits calques planqués, dans un quelconque coin de quartier à l’écart du clinquant. Avec juste mes pupilles au raz de la surface. Et boire la vie comme un puits. Et déborder. Et que cela se déverse alors dans le caniveau, dans les égouts, jusque dans le fleuve Une eau qui aurait manquée. Au moins à moi. Ce serait un début. Une amorce. Une amarre.

Et de là où je me rends. Avant d’y être parce que j’en sais déjà quelque chose. Je vois le rosier et le loup. La silhouette mince. L’être angé. L’horloger joaillier. L’anneau qui geint au fond du crâne. Le fleuve. Le cri qui n’a plus besoin d’être crié. Je vois. Si je commence à voir. Je vois. Ecrire…

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