"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 28 septembre 2008

Noctance


C’est ainsi qu’il l’aimait. Funambule sur la crête des rochers mordants comme l’amour défiguré où se noyaient les corps superflus. Et sans vraiment de visage. Pas seulement à cause de son chapeau à large bord. Non plus à cause des jeux d’éclats que des peaux d’encre et des méplats de métal dansaient sans cesse autour de lui. Et sans vraiment de voix. Pas uniquement à cause du constant fracas des éléments. Les froissements furieux, les faufilements de feulements, et la gorge d’où grondait gravement un chant dont s’évaporaient des parfums troubles et une mélancolie de stylet.
Il y avait les cendres du boîtier qui voletaient, paillettes d’épiderme, reste des mues successives, fard de paupières, progrès de la métamorphose, sombre cocaïne d’un nourrissement de soi à la source d’un feu que l’appel d’un fragment d’éternité aspirait vers le lointain, avec une atroce délicatesse.
C’est ainsi qu’il s’essayait à l’entrevoir. Manteau d’un monde retourné montrant sa doublure chaude suintant de nacres et de coraux. Bubon cardiaque aux tempi électrisés sur des rebords de sentiment livrés en pâture au milieu des landes tour à tour figées dans l’angoisse de l’ultime ouragan, ou agitées sous les sarabandes de souffles écartelés.
Tout cela tenait pourtant dans la paume d’une main. Il n’y avait pas plus de sorcellerie dans tout ça que de diamant dans une larme. Un rêve, oui peut-être. Si on admet que l’inatteignable vivant soit de l’autre côté du sommeil. Et que nous avons pour seul travail, hors les contingences, pauvres innocences mécaniques, le noble devoir de prolonger notre incompréhension sur tout le réel qui nous accompagne pour le couvrir d’une fabrique de beauté qui ne soit pas uniquement une entreprise de décoration. Pour que le mur devant lequel passer ne soit plus uniquement ce mur. Pour que l’eau salie garde son miracle et qu’il ne s’abandonne jamais de devoir le lui rendre. Il n’y a pas d’autres explications, à part celles qu’on connaît déjà, déjà trop, à l’acte de danser, de chanter, d’écrire, de peindre, puis de manger l’œuvre et de perdre encore, et encore, le fruit renouvelé des brûlures adorées.
Et nous voilà possiblement en guenille au bout d’un jour épanoui, lors qu’une guerre se termine et qu’il n’y a plus qu’à aller boire au puits. Puisqu’on en est sorti survivant. Il reste une odeur de poudre. On entend des gémissements ponctués par des chants d’oiseaux. On sait qu’on a de nouveau dû laisser un morceau de soi dans la prairie calcinée. On se serre contre soi d’un tendre épuisement. On continue de mourir. On se risque un moment à n’avoir plus peur. On s’étend, désaltéré, et on s’endort. Jusqu’au rire frais et malicieux qui retentit là-bas, là-bas, tout là-bas. On retrouve sans la voir cette forme d’elfe aux manies de sphinx qui nous tend ses films baroques. Il faut se chercher dans un gant où il y a une bague dans laquelle s’est enfilé un long col noir au bout duquel murmure une dernière fois une pince d’ambre. Puis arrive un lent mouvement de silhouette qui fait une révérence, ramasse le gant, ouvre sa cage, et le range près de son cœur. Pendant ce temps de sublimes animaux, aux longs yeux d’onyx et aux cornes longues et fines, se reposent dans un marais aux encens capiteux. Puis la table se renverse et tout s’en va glisser dans le fond de la scène.
Il l’aimait également assis, presque allongé sur le large bord de sa fenêtre ouverte, alors que tout le monde dormait dans l’appartement et dans la cité rangée en blocs sous la surveillance morne des lampadaires de l’éclairage public. Ce n’était qu’une absence. Il n’était pas réellement entrain d’attendre quoique ce soit. Il s’entraînait au mieux à cet exercice de la solitude, pleine et tranquille, si totale qu’il pouvait y disparaître, sans aspérités, s’y fondre, sans douleur, inverser sa matière. N’être plus qu’un regard sans intention. Un songe arborescent sans racines. Une douceur du plus petit, du plus insignifiant possible. Un courant d’air. Portant en son fluide un peu de poussière, une infinitésimale usure, quelquefois un timide hoquet de surprise. Et l’hypothèse qu’il vienne un jour, un soir, à n’importe quelle heure, s’immiscer dans le muscle de son vol. Comme il lui plait tant de le faire. Lorsqu’une égratignure se présente. Une paupière mal close. Une maigre brisure dans les reins. Un frisson sur le flanc. Des lèvres entrouvertes. Un esquif qui tire sur ses amarres au bord d’un quai hélas rassurant.
Sait-il qu’il incendiait les maisons qu’il fabriquait avec une terrible patience. Qu’il confectionnait avec des soins méticuleux des coffrets, de matériaux divers, et que lorsqu’il finissait par décidément ne rien y avoir dedans il les écrasait sous son talon. Qu’il tissait pendant des semaines des haubans de fortune pour des épaves de vaisseaux sous-marins. Qu’il fut faiseur de princes et vainqueur de rois. Comment ne plus être issu de ces terreurs magiques où des flots invisibles attaquaient les murs de l’immeuble jusqu’à son quatrième étage. Ce n’est pas parce que l’étroite réalité imposait sa trique, ordonnée et obligatoire, qu’elle aurait pu empêcher cela. Tout prisonnier cherche à s’échapper. Ou alors il est parvenu à croire qu’il n’était pas prisonnier. Tant pis pour lui. Il suffira dans ce cas de le faire croire.
Lui, il voit toujours passer, devant ses yeux, à n’importe quel moment, énigmatique objet flottant dans l’air, satellite déguisé avec des composants de vitraux abstraits, rempli d’un règne jamais abdiqué, un mirage. Et ce mirage l’accompagne depuis que la laideur lui inspire sa rage, sa colère, sa douceur, et le secret d’un cri minuscule, dans la nuit, encore maintenant.

Morte beauté


Il avait cessé de pleuvoir. Il y avait bien longtemps que ça ne servait plus à rien. Il ne pleuvait plus qu'inutilement sur un monde qui n'était plus qu'aridité. Certaines fois, lorsqu'il était tombé beaucoup de pluie, les autorités profitaient de l’occasion pour donner ordre aux équipes de nettoyage de sortir dans les rues pour passer le balai et évacuer avec l'eau, la crasse qui s'était accumulée depuis, souvent, plusieurs semaines.Il était moins malade. Son œil enfin rouvert complètement le lui indiquait. Il observait de sa place la croute cartonneuse de nuages qui grondait à la place du ciel, pesante boite close sur les millions d’habitants de la zone. Par sa fenêtre ouverte entrait un air puant d’une humidité chargée d’odeurs de fer, d’huile et de matières organiques en état de probable pourrissement. A demi étendu sur son lit il se dit qu’il allait falloir bouger. L’excuse des trombes qui s’étaient abattues sur la ville depuis deux jours était caduque, et sa fièvre ayant suffisamment lâché prise, il pouvait envisager de se lever et d’aller voir.
Le tintamarre des gouttes lourdes frappant par milliers serrés toutes les surfaces s’était rapidement évanoui. Il se serait alors attendu à retrouver le brouhaha habituel de sa rue, et du quartier : les conversations toutes emmêlées dans un grommellement machinal, les moteurs, les portes, les appels, les klaxons.
Là, rien. Quelques corniches d’immeubles égouttaient sans bruit leurs trop-pleins.
Cette interminable averse paraissait avoir emporté tout avec elle, et les agents de la propreté devaient être en train de balayer sur les trottoirs, sur la chaussée, des gens émiettés, des autos éparpillées, des chiens dissouts, des auvents effondrés, des étals démantelés.
Il se demanda ce qu’avait pu devenir les mircrans. Il ne les entendait plus non plus. En temps ordinaire sous la chape bruyante, leurs dispositifs ne perçaient qu’à peine : un djingle par ci, une exclamation par là. Autrement le ronron de la voix aseptisée qui diffusait les messages commerciaux et les recommandations des autorités.
Mais de ces surfaces lisses, installées désormais un peu partout grâce à une savante entente entre le conseil de la cité et un consortium qui en avait obtenu le monopole, dans d’étranges conditions avait-on murmuré, de ces mircrans comme ils les avaient nommé, aucune manifestation sonore ne lui parvenait non plus. Une panne, c’était possible, ou un nouveau sabotage. L’un et l’autre s’était déjà produit. Au termes des enquêtes et de ce qui en avait résulté, nul ne sut exactement quant on avait fait prendre l’un pour l’autre. Et les avis des gens n’étant même plus partagés, l’indifférence une fois de plus avait remporté le marché.
Il se mut mollement et malhabilement jusqu’au bord de sa couche. Frissonna plus qu’il ne s’ébroua. Se mit debout. Et courbé progressa à petit pas traînant jusqu’à sa fenêtre. Il se pencha, appuyé à la rambarde, et regarda.
La foule se pressait en bas. Comme d’habitude. On se bousculait. On discutait sur un bout de trottoir. Les autos lentes et énervées avançaient par soubresauts. On arrangeait de nouveaux étals. Un groupe d’enfants turbulents suivait un encadrement de quelques animateurs.
Mais il n’en entendait rien.
L’œil écarquillé il chercha, plus loin, au carrefour, le mircran. L’hybride asexué semblait débiter son quotidien chapelet de promotions diverses et de messages officiels.
Il n’en percevait rien non plus.
Il se redressa, incrédule. Il se tourna vers son faible reflet dans le battant vitré de sa fenêtre. Il leva un point tremblant vers un carreau. Il frappa. Sans force au début. Puis plus fermement. Il observait son poing cogner contre la vitre. Il frappa plus fort. Plus fort. Si fort que la vitre se brisa. Ses doigts se mirent à saigner. Les débris de verres churent à ses pieds.
Cela ne produisit aucun son pour lui.
Il agita son crâne. Secouant vivement sa tête. Sa main dégoulinante de sang. Il la porta à sa bouche pour lécher les plaies, et plongea de nouveau son regard dans la rue.
L’épouvantable sensation qu’il avait ressenti quelques mois auparavant, quant un matin il s’était réveillé et qu’il avait été saisi de ne pouvoir ouvrir qu’un œil, les paupières de l’autre s’étant inexplicablement soudées dans la nuit, s’empara de lui.
Dans un désordre de gestes fébriles il alla ouvrir le tiroir de son meuble de chevet et en sortit son vieux mp3. Il mit les écouteurs dans ses oreilles, chercha au hasard un de ces morceaux de musique, qu’il avait sauvegardés et qu’on ne trouvait plus nulle part, régla le volume sonore au maximum et appuya sur play.
Et rien.
L’appareil fonctionnait. Probablement qu’il émettait la musique.
Lui n’en entendait rien.
Il s’arracha les écouteurs et jeta le diffuseur par terre. A chaque mouvement de sa main qui saignait des gouttelettes de sang, projetées autour de lui tâchaient le sol, ses meubles, ses draps. Il s’affala sur son lit, visage dans les oreillers froids.
Des paroles lui revinrent. Au fur et à mesure qu’il les distingua mieux dans sa mémoire, il décrispa ses mains des couvertures qu’il serrait, éperdu. Puis il se souvint plus précisément. Ce n’était pas des paroles : c’était des mots. Ecrits par cet auteur, il y a très longtemps, un ami disparu. Dans son souvenir devenu aphone, c’était bien sa voix cependant qu’il captait, lisant les mots qu’il avait tracés sur les murs de son appartement, durant des jours et des jours, jusqu’à cet épuisement dans lequel il avait finalement sombré. On l’avait trouvé ainsi chez lui, étendu au milieu de son salon qu’il avait entièrement recouvert de son écriture. Ceux qui le connaissaient y avaient retrouvé aisément le texte de son dernier ouvrage. Après tous les précédents qui n’avaient plus été publiés, pour cause de défaut de norme et de format, il l’avait recopié à la main. Il n’avait jamais été capable de dire pourquoi, dans quel but. Il avait essayé d’expliquer quelque chose où il était question de beauté. Et il avait continué à s’enfoncer petit à petit, ce qu’il disait devenu incompréhensible même pour les personnes qui lui étaient très proches. Il parlait de désertion. De la beauté transformée en revêtement muet. De la musique greffée dans les cerveaux pour n’en être plus. De l’écriture programmée par modèle. Des images figées sur la mort de l’imaginaire.
On avait cru un peu ce qu’il disait. Et on avait pensé qu’un délire préalable avait fini tout simplement par l’emporter.

Il sortit sa tête de ses oreillers. Se retourna sur le dos. Son œil trempé ressemblait à une loupe difforme. Le plafond au dessus, à une dalle sans fin. Les blessures de sa main formaient des agrégats de caillots qui suintaient faiblement. Les puanteurs fétides du dehors stagnaient dans l’air de sa chambre.

samedi 20 septembre 2008

Marguerite Duras (Les mains négatives.)

« Je n’ai jamais écris croyant écrire. Je n’ai jamais aimé croyant aimer. Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. » M.D.


Il fallait bien en parler aussi. Aussi... Il faut en parler. Puisqu’elle fait partie des femmes de ma vie : Marguerite Duras. Puisque j’ai lu. Lu jusqu’à l’abîme certains jours. Lu jusqu'au plus enfoui creux du ventre. Lu à perte de vue. A perte de sens, quelquefois.
Difficile. D’abord difficile. La première fois, dans un train, je m’en souviens : « Le Ravissement de Lol V. Stein ». Abandonné. Puis repris un peu plus tard. Et abandonné de nouveau. Et repris encore une fois. Et plus lâché.
Une prof géniale à la fac, ensuite, lorsque j’ai recommencé des études. « Un barrage contre le Pacifique ». Et d’autres livres. Plein. « Moderato cantabile ». « L’Amant ». « La douleur ». « Un été 80 ». « Outside ». « Dix heure te demi du soir en été ». « Hiroshima mon amour ». « L’Amante anglaise ». « Détruire, dit-elle ». « Les yeux bleus, cheveux noirs ». « L’Homme assis dans le couloir ». « Agatha ». « La pluie d’été ». « India song ». « Le marin de Gibraltar ». « Ecrire ». Etc…
Pas tout lu. Parce que je pense que c’est une œuvre qui s’étend au delà de ce qu’est une œuvre. Sans limite. Qu’il y a toujours quelque chose qu’on a pas lu, y compris dans qu’on a lu. On peut dire c’est souvent le cas pour tous les auteurs. Oui. Mais ça l’est davantage pour Duras. Alors il faut relire.
Mais à coup sur c’est l’écrivain dont j’ai lu le plus d’ouvrages. Sans jamais éprouvé de lassitude. Du fait sans doute de la musique. La fameuse musique de Duras. Parce que j’aime la musique. Vraiment. Ce qui fait que contrairement à la mode qui consiste à en entendre tout le temps, je n’ai pas besoin d’en entendre tout le temps. Parce que je l’aime vraiment. Et que donc j’ai besoin de silence. Comme du lent reflux du corps après l’amour fait.
Comme de cette tendre dérive qui produit la séparation d’avec le corps de l’autre. Son corps à soi en même temps vide et rempli.
C’est ça également Duras. Une musique et une sensualité dans cette musique.

Je voulais choisir de l’écrit pour illustrer cet article, et puis j’ ai déniché cette vidéo : « Les mains négatives » : une poésie. Une marée. Une danse, sûrement.
La première fois que j’ai lu ce texte je me suis souvenu d’un des plus grands moments de stupeur et de perplexité de mon adolescence. Nous étions allés visiter des grottes dans les Pyrénées. Les grottes de Gargas. La particularité de ces grottes et d’avoir leurs parois couvertes de pochoirs de mains. Contrairement aux « Mains négatives » de Marguerite Duras, celles-ci sont de tailles différentes, et il manque des phalanges. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, on se perd en conjectures à leur sujet. Il n’a jamais été possible d’avancer la moindre explication tangible à la présence de ses mains peintes, il y tant de milliers d’années, dans ces cavernes.




Donc vidéo : « Les mains négatives » : c’est un texte magnifique : quitte à ce que cela paraisse too much, et ainsi que Duras l’écrit au début d’un livre, je ne me souviens plus lequel : « Apprenez à lire, ce sont des textes sacrés. », apprenez à écouter :

Ville déserte, archet du souffle sur une corde cardiaque.

vendredi 19 septembre 2008

L'idée de l'autre.

Est-ce ce que l’on appelle en penser ? Y penser ? Puisque nous ne serions jamais vraiment là. Puisque nous n’existerions pour personnes. Que l’autre, ce ne serait jamais qu’une idée qu’on s’en fait.
Oui, on doit avoir pour cela dépassé le strict et confortable cadre du règlement de soi par cet autre, ces autres. Et peut-être plus que détaché, avoir été inattaché. Ce dont on ne peut s’apercevoir tout de suite. Sauf à disposer d’une capacité à être fou, sans être en dehors de tout. Rarissime. On a pu passer des années si nombreuses à construire un équivalent à tout ce que l’on a rencontré, pour pouvoir ne pas esquiver toute communication, plus vaine que l’air qu’on respire, et semble-t-il plus indispensable. On a pu faire comme si de rien ne fut. Comme si de rien ne devait être.
C’est graduellement que cela s’est fait : que l’autre a cessé d’être un enjeu. Je veux dire cessé d’être un règlement de compte.
Pour devenir, justement, autre. Toujours soi, bien sur. En instance. En possibilité. Miroir dématérialisé. Plus besoin que ce soit le miroir du reflet, non, plus besoin qu’on s’y reconnaisse comme on serait reconnu dans la rue. Ce n’est enfin plus soi qu’on veut voir. Et pas forcément cet autre non plus.
L’idée de soi dans l’autre.
L’idée de l’autre en soi.
Cela pourrait suffire.
Cela n’a pas vocation à faire l’économie d’aucune contingence. Ni l’impasse sur aucune des gammes sur lesquelles s’arpègent les liaisons. Mais tout ce qui, par des voies si multiples, par des moyens si divers, peut trouver sa satisfaction en dehors de toute implication supplémentaire, n’a rien qui doive s’imposer pour altérer cette sensibilité que l’on se découvre. En quoi on se découvre. Plus encore lorsqu’on en a assez eu de ces renvois d’images aux néants si variés, aux esquisses si passagères, que l’on ne sait plus que trop cette facilité établie, et en définitive, si commune, de pouvoir comme tremper la surface de son visage dans une surface d’eau, et que rien n’en demeure sur aucune des deux.
Je sais que c’est néanmoins à ce stade que demeurent, très chèrement, les ingrédients les plus prisés. Que ce soit aussi de cette façon que s’organisent les impuissances trompées par les recours à ces mêmes néants que j’évoquais, ne change rien. Pour le moment.
On s’apercevra, c’est un mouvement inéluctable, lent et cependant chargé de fatalité, qu’il faudra trop coudre et recoudre, et qu’on ne peut se retrouver à l’état d’imbroglio de coutures qui n’ont plus rien à tenir.
Ce n’est pas ainsi que j’ai défait ces rideaux. Pas uniquement.
Mais j’ai vu cela.
Et ce sont en outre des traces ineffaçables. Inutile d’en savoir plus. Je veux dire que je peux en faire le détail, oui. Mais justement, ce n’est pas de ce détail-là qu’il devrait être question. Un kaléidoscope de tâches sombres avec à chaque fois, au milieu, un filament dont on peut s’illusionner qu’il continue à luire dans notre cosmos, sans qu’il soit important que cela soit sur, et dont on peut imaginer également que sa lueur a pu s’éteindre. C’est pratiquement dans les deux cas aussi indifférent.
C’est cela qui mord. Cette indifférence. Ce peu d’autre. Ce peu de soi.
Et que peut alors l’idée de l’autre.
A vrai dire je n’en sais pas grand-chose.
Sans doute faut-il d’abord voir de plus près de quoi tout cela se constitue. Je parle de charpente. De terrain. De fertilité. D’arbre.
Il y a beaucoup, une infinité peut-être, de môles auxquels on sent s’attacher, sensiblement, dans le tâtonnement de nos mains, de nos regards, nos hypothèses sentimentales. On cherche la lumière avant de la regretter. Et en la regrettant, on continue à l’espérer sans relâche.
Et ainsi, voyant plus près, comprendre que l’état solitaire n’est que de ce qu’il a une idée de l’autre. Une idée immanente. Non qu’on la refuse. Au contraire. Et si chère qu’elle nous soit, elle peut n’avoir ni corps, ni voix, et ressortir d’une incontestable réalité, et habiter cette solitude plus chaudement, plus richement, plus humainement, que certains corps présents dont on doit se charger de masquer l’importunité.
C’est cela en fin de compte qu’on devrait faire : commencer par l’idée de l’autre.
Un espace qui soit assez vaste, précautionneusement délimité, avec ses odeurs, ses éclairages, ses zones d’ombre, ses sons, un univers étranger à soi, se perdre en quelque façon, n’être en situation de s’y reconnaître que parce que de l’autre y est, va y venir, y sera.
Qu’il y aura de l’autre.
L’autre de soi.
Personne. Mais l’autre de soi. Quelquefois volé à un passager de hasard. Pris à la gorge d’un innocent. Enfilé comme une bobine d’un fil tiré dont on a formé sa pelote avant de repartir avec son petit butin.
Mœurs de dépeceurs dans des jardins d’absences.
Même présent avec un visage, une chair, et même une beauté, rien. Vol d’un bien qui était sans conscience d’appartenance. Tant nous traverse sans même nous effleurer. Et c’est compter sans cette invention que l’on fait de cet autre, à son insu. Et que cela ne se saura sans doute jamais, pour certains, qu’ils furent un jour, une saison, mille fois plus que tout ce que leur temps les fera.
Belle façon de savoir ne pas s’appartenir.
Belle, et tellement ignorée …

jeudi 18 septembre 2008

Péribloguien

Au dernier recensement opéré par mes services d’enquêtes et d’évaluations des volumes envisagés statistiquement par les objectifs de faisabilité dans le cadre des réalisations en cours, mes célèbres S.E.E.V.E.S.O.F.C.R.C. , nous en sommes actuellement, c'est-à-dire grosso modo au jour d’aujourd’hui, plus exactement ce 18 septembre 2008 à 10h34, nous en sommes donc à environ 50 mots qui attendent leur définitionnement*. Définitionnement compris.
Autant le dire tout de suite, ce quinquina n’y suffira pas. Il va falloir se requinquer avec autre chose.
Mes éprouvettes sont à l’épreuve. Mes cornues s’excitent. Mes alambics ambiquent*.
S’agirait-il seulement de moins se vautrer dans des chroniques chronophages, dans de la versogénie* néantostinée*, ou simplement d’éviter ce genre d’introduction qui elle-même engendre de l’analphabétiquisme en ribambelles de vocables qui sautent sous mes doigts comme des cabris dans la rocaille désertique où il vont paitre, ou ne pas paitre, telle est d’ailleurs la question ?
Comment savoir ?
Comment s’avoir ?
Et dans quel état j’être ?
Bref, tout ceci pour faire un petit, inutile, et rapide exposé de la situation.
Et pour préambuler* le sujet de ce frétillant jeudi de septembre un rien frisquet : j’ai nommé, si j’ose dire, le mot péribloguien.

Allez hop ! Au boulot !

Péribloguien : adj. du latino-greco-égypto-antique peri qui veut dire autour, à la circonférence, qu’on se sent cerné, que si ça se trouve ça se rapproche, ce qui donne aussi bien périphérique, auquel on ne saurait échapper qu’avec un téléphérique, (pour phériquer de loin : cf article « télépeler** »), mais aussi péristyle qui voudrait du style autour, sans toujours y parvenir. En revanche on exclura de tout rapprochement avec ce péri là le péri lenlademeure, et le Péri Gabriel, qui périt, c’est vrai, mais plutôt cerné en l’occurrence par les soldats nazi du peloton d’exécution en 1941. Et de bloguien, relatif au blog, sorte de passe temps où l’humanoïde indécemment étranger aux souffrances des actionnaires de l’entreprise qui l’emploie, gaspille ses trente cinq heures, ou en tout cas une bonne partie, à essayer de faire en sorte qu’on sache qu’il existe dans l’océan du web où sa taille ne dépasse pourtant pas le plus souvent celle d’une amibe. On croit rêver !! Ceci dit cette activité dont bon nombre parasitent la productivité de notre belle nation, au risque de précipiter notre pib dans les profondeurs du classement mondial, sert également à échapper aux joies ménagères et télévisuelles qui sont le devoir de toutes citoyennes et de tous citoyens épris d’un authentique sens de la collectivité individuelle : où va-t-on ??? Et jusqu’à quand cela cessera-t-il pour arrêter que cela continue !!!
Péribloguien concerne donc le peu d’espace qui reste autour du blog pour manger, boire, faire ses besoins, se reproduire, à défaut, niquer, faire sa toilette, dire bonjour à la dame et payer ses factures.
Car il faut bien le reconnaître, sous peine d’être référencer au top des bipèdes de la plus mauvaise foi qui soit, le blog a une forte tendance, mal repérée par pas mal de tendanciers** qui s’y intéressent au lieu de s’occuper de ce qui les regarde, à imiter le Blob, concrétion envahissante et sujet d’un film d’horreur qui date des environs de la passation des clefs de Matignon entre l’irremplaçable Monsieur Chirac et le grasseillant Monsieur Barre : était-ce un film à clefs ?
Toujours est-il que le Blob, dans le film, il finit par tout bouffer : donc prudence.
Et nécessité d’activités péribloguiennes.
Sinon ça craint grave !!

Au nombre des activités péribloguiennes nous allons tenter d’établir une liste qui ne sera pas exhaustive, mais plutôt inspirative*, en tant qu’utile contribution aux progrès de l’hygiène mental et à la salubrité publique,

- Il y a bien entendu le saut à l’élastique du haut de votre balcon : conditions indispensables : habiter au moins au cinq ou sixième étage et faire passer au préalable un électrocardiogramme à votre concierge.

- La confection d’une pleine marmite de chili con carne dont vous répartirez le contenu en petites barquettes pour le congélo, comme ça vous aurez toujours quelque chose de délicieux à partager avec vos amis qui passent à l’improviste : je suis prêt à vous céder quelques droits sur ma recette exclusive du meilleurs chili con carne du monde.

- Le nettoyage de votre répertoire d’adresses e-mail : soyez sérieux, sur les 2500 contacts qu’il y a là-dedans vous savez que vous pouvez déjà virer ceux de vos 2100 ou 2200 ex de ces trois ou quatre dernières années : vous n’avez plus de nouvelles d’eux, vous ne leurs en avez pas donné : c’est over !

- Les interminables stations assises devant votre écran vous ont considérablement ramolli : il est temps de courir chez gosporathlon pour vous procurer un peu de matos à raffermir les viandes. Une fois que vous vous serez procuré le dit matos ne vous arrêtez pas en si bon chemin : utilisez-le !!

- La dernière fois que vous avez essayé de lire un livre vous cherchiez instinctivement la souris pour tourner les pages : ce n’est pas désespéré : petite cure de réadaptation avec «la recherche du temps perdu » de M’sieur Proust : vous ne le retrouverez peut-être pas mais l’obsession du petit rongeur wireless devrait avoir le loisir de se calmer.

- Vous avez tellement sombré dans l’abstinence que la dernière fois que vous avez frôlé l’érection vous avez failli appeler le samu pour une crise d’appendicite : il n’est que temps de vous mettre à fréquenter assidument ce sympathique petit bar de sportifs où se réunissent tous les soirs les membres du club de rugby du quartier …

- Votre vieille et épouvantable génitrice n’a de cesse de truster votre héritage en protestant d’une forme physique éblouissante : vous allez attendre encore longtemps avant de vous rabibocher avec elle et de l’accompagner le plus souvent possible dans les semaines qui viennent, (cela devrait suffire), au cours de ses activités les plus périlleuses ? Certes un accident est vite arrivé, mais enfin il n’arrive pas toujours tout seul…

Voici donc quelques exemples de comportement et de distraction péribloguiens qui devraient vous permettre de lâcher un peu cette petite manie de branlotter votre ego dés que l’idée vous traverse que le monde, (lequel ?), serait suspendu à vos productions de logorrhée afin d’être illuminé de votre discours, véritable passage de l’ombre à la lumière, ainsi que l’éternel bouffonant Jack Lang avait qualifié l’avènement démocratique de M’sieur Mitterrand, en mon printemps n°21 : ça ne m’avait pas fait rire à l’époque : j’ai fait beaucoup de progrès depuis…

* Prochaines entrées mais bon vous voyez où j’en suis …
** Ca c’est fait : fouillez un peu dans le Dico, vous devriez les y trouver.

mardi 16 septembre 2008

Koonseries.

Oui, je sais ! Y’avait le Pape ! Mais le Pape c’est limite dépassé ! Puisqu’il est mort ! Bah oui ! Le Pape c’est mort ! Y’a qu’à voir : même sur le site du Figaro ils en font un pavé aujourd’hui sur le vingtième anniversaire de la disparition de Pierre Desproges ! Vous vous rendez compte ! Bon, bien sur le Pape est mort mais il présente mieux que le précédent qui avait très mauvaise mine surtout à la fin. Qui fut longue à venir … Les autorités concernées sont de plus en plus habiles à nous proposer des cadavres tout à fait présentables. D’ailleurs j’ai aperçu sur un bout de télé qui trainait dans le hall de chez mon employeur actuel, pendant la réception aux Bernardins, la momie de Giscard qui avait l’air assez pimpante !

Mais outre les contorsions sarkozo-papouesques pour essayer encore, comme toujours, de faire prendre au peuple les vessies de l’incontinence financière pour des lanternes divines de la grande bourse céleste, on eut été en peine d’attendre grand-chose de la promenade de Monsieur Toutblanc dans ce beau pays qui servit à la renaissance à cet aphorisme : « Heureux comme Dieu en France ! »

Et, finalement dans un registre par si différent, attaquons-nous à Koons !!!

S’il n’y avait eu que ces affiches qui signalent, dans le métro parisien, l’évènement interplanétaire que constitue l’exposition d’une collection de bitoniots prétentieux usinés dans les ateliers du ci-devant Monsieur Jeff Koons, sous les ors classiques du palais de Versailles, cela me fut sans doute passé au dessus, au dessous, à côté, de l’autre côté, mais autrement dit, à la mode de notre ancien chef de l’Etat, cela m’en eut touché une sans réveiller l’autre.
Je me serais dit, tiens, encore un refoulé des divans que sa maman a dû convaincre très tôt que son zizi était le plus joli zizi du monde, et qui donc tente de le démontrer en se parfumant de créer des hybrides péniens de sa suffisance pathologique. Et comme tout seul ça ne marche pas toujours aussi facilement, on s’accoquine avec du monument historique dument estampillé patrimoine national, pour favoriser la notoriété de son petit patronyme de bricoleur niveau touche-pipi.
Jusque là, rien que de très ordinaire …
But, but, but …
Voila-t-il pas que dans le numéro du mois d’août du toujours excellent Monde Diplomatique, je découvre un article fort long, et comme d’habitude sérieusement référencé, intitulé : « L’art (contemporain) de bâtir des fortunes avec du vent. »
En doutais-je ? Pas vraiment. Surtout qu’entre les déploiements de moyens pour nous en vendre, du contemporain, comme si notre survie en dépendait, et les fortunes pas anodines de tel Pinault et consort qui investissent dans l’acquisition de la moindre biroute sinistrée autant que nécessiterait le maintien de combien d’emplois dans combien d’entreprises, on pense bien qu’on est entre gens qui s’y connaissent : en art et en beauté, sûrement pas ; mais en communication et en savoir faire savoir, ça, oui. Et plutôt deux fois qu’une. Y’a intérêt d’ailleurs, car ce qu’avance clairement l’auteur de l’article en question, Monsieur Philippe Pataud Célérier, c’est qu’on est parvenu à un stade de cotation de l’art qui ne dépend plus du tout de critères esthétiques, d’un sens du beau, d’un discours de l’œuvre destinée à permettre de s’enrichir l’âme en regardant, en contemplant ; non, cela ne dépend plus que de la façon dont l’ « artiste » va assurer, dans les cercles qu’il doit fréquenter, une communication dont on appréciera qu’elle soit teintée d’un vague scandale, d’une visibilité « people », d’une ambition subversive, à condition que celle-ci soit dans le même temps frelatée mais frappante.
Et de citer, justement, à propos du sieur Koons, ce fameux « cœur rose avec ruban doré », autrement nommé « The Hanging Heart ». Mis aux enchères chez Sotheby’s, on ne lésinait pas sur l’article, en vantant le travail des ouvriers de l’ « artiste », les milliers d’heures consacrées à cette pièce. Critères artistiques insuffisant, la publicité fait néanmoins monter les prix. La chose est adjugée à 16 millions d’euros et l’argument suprême, pour valider cette valorisation factice, vient à la fin : « S’il n’y avait rien pensez-vous réellement qu’un collectionneur aurait payé ce prix-là ? » Mais bien sur !! Et comment ! Quand la communication fait à sa place le travail du créateur, il suffit ensuite de faire croire. Ce qui permet dans presque tous les cas de fixer un prix qui donnera artificiellement à l’ « œuvre », une valeur que rien d’autre ne lui aurait accordé, en tout cas dans de pareilles proportions !
Pour racoler les médias on ne compte plus les provocations, grossières, et peut-être en fin de compte moins détachées qu’on ne pourrait le croire de leur objectif : Monsieur Damien Hirst, très en cour dans ce milieu d’affairistes, qui expose une tête de vache en décomposition. Un autre, Monsieur Chris Ofili, exhibe une vierge couverte d’étrons … On mesure le niveau de la transgression !! Le système n’a qu’à bien se tenir avec des rebelles de cet acabit !
Monsieur Hirst a vendu début 2007 une armoire à pharmacie remplie de pilules : Lullaby Winter : c’est son petit nom : 5 millions d’euros. Quelques semaines plus tard, les saisons passent, c’est autour de Lullaby Spring : 13 millions d’euros !!
L’article mentionne pertinemment la rencontre de cet « artiste » avec un certain Monsieur Saatchi, de chez Saatchi&Saatchi. Un marchand de pub très performant. Le savoir faire des deux compères, qui on l’a compris ne s’encombrent guère d’illuminations Michel-Angiennes, ni d’inspirations Turneristes, va permettre au CA, (Chiffre d’Affaire), de Hirst de grimper de … 1039%. (A vos souhaits …)
On passe sur les importants collectionneurs qui sont en même temps administrateurs ou coadministrateurs de musée, et autre sieur Pinault, propriétaire de Christie’s : ça aide à bien s’entendre entre larrons.
Et que Monsieur Jean-Jacques Aillagon, ci-devant administrateur en chef de Versailles, qui invite Koons à ridiculiser ses fastes, soit un ancien employé du sieur Pinault grand collectionneur de Koonseries, ne nous échappe pas …
L’art dans tout ça : on va vous dire : voyez ces formes merveilleuses que Jeff Koons propose à nos imaginaires infantiles … Et donc ??... Ben rien … Justement … Rien : vide de tout ce qui est censé produire ce que l’art produit, c'est-à-dire un transport aller et retour de soi au travers d’un message qui nous modifie, nous bouscule, nous change, nous altère. Là, c’est dodo et on vient vous border avant que vous vous endormiez.
L’insipidité élevée en valeur boursière.
Perdez un peu de temps à lire cet article. (Je veux dire celui du Monde Diplomatique, bien sur !)
L’art contemporain, ni le vrai, ni le faux, ne mérite qu’on ignore cette supercherie.

(Et tout de même, germe en moi, le doux babil d’une question : et ma Grande Chaîne des Touillettes, ça pourrait valoir combien ??)

Francesca

Donc nous pouvons nous autoriser à publier : à publier le discours dont j’ai eu l’immense plaisir de gratifier la Mia Francesca, à l’occasion de son anniversaire cet été à Fontayre.
Voici donc, sans retouche, tel que prononcé devant l’assemblée présente ce soir là, ce discours.

Peuple du Monde, peuple de Fontayre et des alentours, plus quelques minipautés annexées pour l’occasion,

Nous sommes ici réunis pour célébrer un événement. Un événement dont il n’échappe déjà à personne qu’il relègue de lui-même au rang de fait divers toute autre actualité, y compris la vague kermesse sportive dont les amusantes péripéties tentent en ce moment de mettre en valeur une bourgade capitale au confins d’un pays où l’on n’a de cesse de nous démontrer que le collectivisme est compatible avec l’économie de marché pour peu que tout le monde marche au pas, sinon, pif paf !
Cet événement planétaire, rappelons-le tout de même pour d’aucun qui seraient principalement venu tâter du climat gastronomique local, concerne en premier lieu, on peut dire carrément au premier chef, celle que dans la région on connaît, voire on reconnaît, sous l’appellation à peine contrôlée de « La Patronne ».
L’ évènement : ses 70 ans !
La Patronne c’est Françoise !
Il eut été tentant, pourvu qu’on disposa d’assez de patience devant les monceaux des agapes prévues pour fêter dignement cet anniversaire, de se livrer à une biographie intégrale : las, avant d’en finir le vin aurait tourné et les mets seraient subrepticement tombés entre les pattes de la gent animalière du lieu.
Nous allons donc nous contenter d’utiliser un procédé qui ne soit pas un raccourci en soi, mais plutôt une façon de distillation du long et palpitant vécu de notre toute nouvelle septuagénaire, afin d’en tirer un genre d’alcool révélateur, une liqueur inédite, pour tout dire une impression.
Ce qui nous mènera tout droit à la première caractéristique qui marque chez Françoise et qui marque encore régulièrement lorsqu’on la découvre, même après des années, beaucoup d’années : elle impressionne.
Faisant le tri, plus exactement s’essayant à le faire, des anecdotes, des histoires,des images, qui ont jalonné son désormais long parcours, il en est une qui semble-t-il peut faire référence. Bien que lointaine, presque un peu anachronique. C’est celle d’une petite fille, dans une campagne où elle avait été confiée à sa mère grand, mais sans chaperon rouge, et qui allait, nous dit-elle, se promener seule dans les bois : pendant que le loup y’est pas, poursuivrait la contine ; sûrement pas ! Bien plutôt pendant que le loup y était. Dans un but un peu vaporeux à cette époque et pour des conversations dont rien ne nous a été rapporté, et où il n’a pas dû être souvent question de galette ni de petit pot de beurre.
Nul doute que ce soit dans ce compagnonnage au parfum de légende que ce soit formé, qu’en savait-elle alors, ce qu’elle allait devenir. Elle qui est née sous le signe de la Lionne.
Survolons une scolarité probablement … probante, d’un coup d’aile d’autant plus propice qu’il nous permettra de retrouver cette jeune femme de vingt ans dans le rôle chic et distinguée d’une hôtesse de l’air. Carrière dont le prestige ne l’empêche pas d’avoir mal au cœur en avion, et donc vouée à une fermeture de parenthèse rapide. Retrouvons-là par la même occasion au bras, et même dans les bras, d’un bel étudiant promis à la haute fonction publique. Et auprès duquel elle va s’essayer, durant un exil en province, à une autre carrière : celle d’épouse modèle. Notons au passage que Sainte Françoise, rare chrétienne à n’avoir pas été dévorée par des lions, est la patronne des femmes au foyer… Adepte du bridge dans les milieux très convenables d’une charmante préfecture, séduisante jeune bourgeoise, un secrétaire en est paraît-il amoureux, on sent déjà pointer son désir de convaincre dans l’insistance qu’elle met à vouloir convertir au bridge, sa dévotion du moment, un certain Lucien : parce que tout de même, il faut faire sa place. Ou la force de convaincre n’est pas encore au point, ou le sujet est mal choisi, Lucien ne se mettra jamais au bridge. Un doute plane-t-il ? Comment savoir, car sur ces entrefaits la première de ses deux plus belles productions arrive : un fils, Frédéric.
Mais une image aussi, glanée un jour de confidence, où elle se revoyait, dans un square de la charmante petite ville de province, mère au foyer, et déambulant sagement en poussant devant elle la poussette où gazouillait le fabuleux bambin, parmi d’autres mères, au foyer itou : et, voyez-vous, comme il arrive à chacune et à chacun, quelquefois, l’indicible sentiment qu’on n’est pas tout à fait exactement dans le bon film. Qu’on glisserait bien une réclamation auprès du scénariste.
Ceci dit, à défaut de convaincre le scénariste en question, (en existe-t-il un), on peut aussi attendre qu’un autre scénario vienne croiser celui qui se déroule avec un peu trop de prévisibilité : 68 s’approche à grandes enjambées, et c’est aux alentours des barricades, si ce n’est sur les barricades, que la seconde plus belle production, Sébastien, va être portée : une sorte de fond baptismaux révolutionnaires in-vitro, si on peut dire.
Concours de circonstance folâtrant avec un bon état de mûrissement, Françoise, émoustillée par l’inventivité des slogans du moment, commence à penser sérieusement qu’outre qu’il soit interdit d’interdire, ça serait peut-être pas mal non plus de reprendre le chemin des bannières du savoir. La formidable pub que constituèrent à ses yeux les hordes d’étudiants qui courraient dans les rues poursuivis par les pédagogues du ministère de l’intérieur emporte sa décision : elle rentre à l’université. Etudes de psycho. Histoire de jeter un œil, puis l’autre, sur ce que c’est que tout ça : tout ça quoi me direz-vous ? La question n’est pas là.
Toujours est-il qu’un monde s’ouvre, se découvre, assez éloigné des réceptions de préfectures, sensiblement moins feutré, notoirement plus animé. Comme il arrive fréquemment aux nouveaux convertis, le zèle tout frais fleuri se développe à la vitesse de ces herbes sauvages auxquelles les racines proliférantes assurent une croissance irréversible. De l’avis, jusqu’à aujourd’hui unanime, soyons prudent, de toutes ses copines de classes de l’époque, Françoise fut, disent-elles, je cite : « la meilleure d’entre nous ».
Le terreau d’un don n’y est sans doute pas pour rien. Et parallèlement croit aussi une indicible capacité qui, empruntant à une intuition digne d’un sixième sens et à une aspiration forcenée à l’omniscience, forge à la séduisante et séductrice jeune femme qui s’épanouit alors, le talent d’avoir raison, souvent raison, tout le temps raison, irréfragablement raison. On ne dispose d’aucune liste des agacements que cela a du provoquer… Certaines femmes fleurissent sous les éclats des bijoux et s’éclairent devant les vitrines de la place Vendôme ; Françoise fait de même sous les fastes du savoir et les excitants bruissements de ces années folles qu’elle se met à arpenter de part en part : les œuvres complètes de Sigmund Freud étant par ailleurs moins coûteuses que les rivières de diamants.
Par un étrange charme, encore aujourd’hui à peine explicable, plus en tout cas que par l’effet d’une rationalité explicite, ou seulement implicite, il faut reconnaître que la contestation de la raison Françoisienne a eu, et a toujours, les pires difficultés à s’élever au niveau de ses fulgurances, de ses analyses, de ses emportements homériques et, disons-le aussi de ses plaisanteries insondables.
Parlant de plaisanterie, on y rangera pour plus de sûreté, vous comprendrez pourquoi, un épisode qui en dit assez sur le contenu d’intensité, entre le numéro de foire et un laboratoire secret du CNRS.
Les rares, et pour cause, témoins de cette scène d’anthologie, le confirmeront : (j’ai les noms pour celles et ceux que ça intéresse.) Lors que quelque peu cernée par diverses pressions extérieures, et sûrement intérieures qui pesaient sur elle, un éclair fulminant jeter par son regard tomba un jour sur un pauvre verre innocent posé là à proximité, et que le verre explosa en morceaux. Bien sur tout projet professionnel dans les Etablissements Duralex ou aux cristalleries Baccarat se trouvait singulièrement compromis, mais assurément, le pouvoir persuasif de ce regard bleu en fut pour bien longtemps assuré et plus que renforcé.
En tout état de cause, freudienne ou pas, la connaissance et la psy vont formé son attelage, et au milieu d’un groupe d’amies, i-e-s, je veux dire pratiquement toutes du sexe opposant, la décennie issue du volcan soixantehuitard se poursuit. Rien ne sera plus jamais comme avant. Rien ne sera plus jamais comme après non plus. C’est plus complexe. Et le couple constitué avec le bel énarque n’y survivra pas. Passage de l’Enarchie à l’Anarchie.
Autre trait de caractère naissant, naissant notamment de ce bain de science ou Françoise est comme un poisson dans l’eau, à telle enseigne qu’elle finit par se prendre pour le poisson et pour l’eau, elle entreprend de dépasser les maîtres : un petit zoom sur l’expression de cette toute nouvelle dimension. Stagiaire, à peine formée, dans un établissement psychiatrique, et suivant sa Maîtresse de stage au chevet des patients afin de parfaire ses connaissances et sa pratique, à quoi n’assiste-t-on pas ? Et bien à l’inversion des rôles où l’élève s’enquiert auprès de sa Maîtresse de savoir si celle-ci a bien fait son travail.
Nul témoignage qu’elle ait un jour virer un professeur de sa chaire pour faire le cours à sa place : ce qui ne veut pas dire que cela ne se soit pas produit.
Françoise est en train de s’apercevoir qu’elle sait déjà, c’est tout !
Et en plus, c’est presque vrai.
Trop vrai, même, peut-être.
A tel point qu’il n’est pas impossible non plus d’imaginer une scène où elle aurait proposé à Monsieur Lacan, le célèbre psychanalyste lui-même, de le recevoir chez lui, dans son propre cabinet, et de l’allonger sur son propre divan, moyennant – on l’espère du moins – un tarif conséquent ! ç’aurait toujours été ça de pris.
Françoise est comme ça : elle est tombée dans la marmite.
Et elle est sans doute ainsi une des plus pertinentes illustrations de cette formule si courante : faire connaissance avec quelqu’un.
Faire connaissance avec Françoise.
Cette période riche d’années tumultueuses mêlent l’éducation des deux fils, les études, quelque emploi alimentaire, et la conquête d’un monde nouveau. Ça fait beaucoup.
Une autre liberté se fraie pourtant un chemin dans ce tourbillon : version féminine de Don Juan, une nouvelle Dona Juana entreprend de faire des ravages : « faites l’amour, pas la guerre », disait un des slogans du joli mois de mai. Bonne idée. La réminiscence de la compagnie du loup et les hydes astrologique la dispose bien sur à mordre dans le fruit, au pluriel : ce pluriel doit en avoir gardé des traces – pluriel d’un bon nombre, ouï-t-on dire – chez les représentants du sexe opposé. Comme aurait dit Duras, forcément opposé.
Descendante d’une longue lignée de protestants elle proteste de tout. Dans un mélange de rigueur et, dirons-nous, d’originalité
L’éducation des enfants en sera imprégnée.
Françoise qui, des années auparavant confiait son aîné à une baby-sitter qui ne savait pas nager et qu’elle dut, elle-même, un jour sauver de la noyade, délègue à ses deux garçons le soin d’apprendre à affronter tous les courants traversés. Une des méthodes les plus intéressantes, nous rapporte-t-on, consistait, lorsque Françoise les emmenait quelque part, à d’abord se souvenir où la voiture avait été garée la veille : plus qu’un jeu, à peine parce qu’elle ne s’en souvenait plus elle-même, c’était évidemment une astucieuse façon de leur faire comprendre que dans le vie si tu ne cherches pas tu ne trouves pas. Une sorte d’initiation. A la limite si tu trouves sans chercher, c’est pas bon signe. Aujourd’hui encore cela demeure un mode fréquent de proposition pédagogique : et moult objets « transitionnels », servent de support à ce thème : lunettes, clefs, sacs à main, porte-monnaie, chaussures, agenda, une mine sans cesse renouvelée pour la quête récurrente d’un Graal de tous les jours, pour les personnes présentes.
Soucieuse de former sa jeune progéniture au tout nouveau power flower, elle tentera de convertir ses deux fils à ce culte pacifiste en les emmenant, un peu de force paraît-il, voir Hair. Preuve que même lorsqu’on est Françoise Durand-Viel il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, la première expédition se solde sur la route, par un significatif froissement de tôles et une jolie série de points de suture. Mai les garçons ne perdent rien pour attendre. Ils sont indemnes de l’accident, et de Hair. Mais ce n’est que partie remise. Ils verront Hair, et ils seront power flower, bon gré, mal gré. C’est un peu le pacifisme à marche forcée, mais ça, non plus, ne se discute pas. Tendance aimez-vous les uns les autres, sinon pif paf !
Devant ce prosélytisme véhément il a même pu paraître opportun d’étudier un projet de décret national afin de dissuader tout fabricant d’arme d’en vendre à Françoise : à tout hasard.
Reste les armes blanches c’est vrai : à notre… connaissance, aucun dégât humain à signaler : moins sur pour le reste : parlons un peu, pêle-mêle, de la patience de Françoise.
Un jour de vacances, ici même, un frigo, tout neuf fut laissé négligemment aux prises avec des glaces abondantes. Tout juste un peu énervée par la chose, Françoise entreprend de le dégivrer grâce un tout nouveau système, mit au point au moment même, dans un grand élan d’inspiration. Avec une spatule en plastique ? Avec une cuiller en bois ? Non, pas assez rapide. Avec un couteau dûment pointu : c’est mieux. C’est dans un grand moment de solitude que nous fûmes un petit nombre à entendre l’élément électro-ménager expirer d’un seul et unique souffle chétif de son fréon vital, tandis que Françoise tentait de colmater la blessure fatale avec des petits bouts inutiles de tout ce qui lui tombait sous la main.
Patience donc très relative, qui se démontre autant dans des domaines importants quand elle est proche de s’agacer que quelque chose à faire pour demain n’ait pas été finit la veille, qui s’exprime dans le discours pour y couper tout ce qui paraît vouloir dépasser du propos qui n’a pas raison comme il le devrait, et plus quotidiennement que l’on croise, dés qu’on utilise un produit dont l’emballage a été ouvert par Françoise : ouvert se traduisant alors par déchiqueté, arraché, déchiré, etc : c’est vrai qu’il est difficile de faire comprendre à un sachet en plastique ou à une boite en carton, même pourvu d’une ouverture facile, trop facile, qu’il serait temps qu’il passe du stade oral au stade anal.
Patience relative lorsqu’en pleine possession de ses moyens de traduire son intuition de l’inconscient par le véhicule de son intelligence, elle s’interroge à voix haute auprès d’un ami et au sujet de l’ami en question en lui confiant : « Au fond tu n’existes pas vraiment … C’est vrai, le vrai toi, finalement, on ne sait pas qui c’est … » Façon comme une autre pour l’ami de saisir un peu mieux pourquoi il vient d’entamer une analyse…
Comme elle dit, elle faisait du « sauvage » : en effet …
Mais revenons un peu à ces fameuses seventies dont le tourbillon n’est pas encore épuisé. Où il reste probablement ici et là quelques mâles inconscients en puissance dont les noms s’évaporent plus vite que le parfum dont elle et une copine d’alors inonderont en douce le chien de l’un d’eux : ainsi puni de ne s’être pas bien conduit dans des circonstances où il y avait femme à venger : ce qui fut donc fait.
C’est le temps des maisons ouvertes, le temps de carpe diem, le temps des escaliers qui craquent dans la nuit, de la porte qui s’ouvre discrètement sur la figure timide d’un soupirant qui tente sa chance. Des vacances en communauté avec les enfants qui suivent sans qu’on en perde rien en route.
Noctambule en plus d’être diurnambule, ce qui peut surprendre si l’on a pas bien compris qu’en plus d’être tombé dans la marmite de la connaissance Françoise est également tombée dans celle de l’énergie sur-active, elle vit deux vies, trois vies, quatre vies en même temps. En ces années où la première crise pétrolière initie une communication grand public un peu débile qui invite chacun à économiser l’énergie et à « chasser le gaspi », elle fait feu de tout bois : elle démontre qu’on peut être tout en un, mine d’uranium, usine d’extraction, et centrale nucléaire.
Puisque nous en sommes à égrener quelques lambeaux de l’actualité de ces années-là c’est quelque part entre la victoire de la gauche aux municipales de1977 et la défaite de cette même gauche – ou à peu près – aux élections législatives de 1978 qu’un événement survient : en moto. Un événement en moto. Le téléphone sonne, Françoise décroche, et une mâle voix à l’accent anglo-saxon lui parle : c’est un ami d’une amie qui cherche avant de rejoindre son île natale, un refuge, un abri … Pour la nuit … L’amie lui avait laissé les coordonnées d’un parrain et d’une copine : hétérosexuel convaincu de très longue date, l’ami motard anglais choisit la copine. Il est dans une cabine téléphonique à moins de 200m de là où loge Françoise ; de peur qu’il ne se perde dans le dédale environnant, elle lui dit, en substance : « Bouge pas de là où tu es, j’arrive ! » : au bout de trois quart d’heure – le temps de quoi faire, l’histoire ne le dit pas, peut-être de chercher sa voiture, à tout hasard – elle trouve enfin, sans doute patiemment campé sur son fier destrier de feu, le non moins fier chevalier de la route, tout de cuir noir vêtu : un régal ! Toute désorientée, elle mettra autant de temps, tournant en rond à une rue de chez elle, pour mener jusqu’à sa porte, le beau David, car c’est bien sur de lui qu’il est question, celui-ci tâchant de l’aider à retrouver où elle habite. Ce qui deviendra un peu rituel par la suite … La porte pudiquement refermée sur cette rencontre, nous n’en savons guère plus sur le temps qu’auront mis ces deux-là à mitonner le plat que leurs désirs proposent, dans le seul but évident de renforcer encore un peu plus l’entente cordiale Franco-Britanique ; toujours est-il que 30ans plus tard, nous les trouvons bien ici, tous les deux, dans cet endroit, Fontayre, né d’une construction commune, lente, baroque, tendre, agitée, compliquée, sujette à d’interminables débats où l’on se souvient notamment de la place qu’y occupa plusieurs années durant, la mare aux grenouilles… presque réduite maintenant à un épiphénomène.
Pour faire semblant de devenir sages, David abandonnera un peu ses pinceaux d’artiste, et Françoise ses livres de psy, afin de tenter de vivre quelque chose de plus ordinaire, qui ne le sera jamais. Jamais parce que ce sont les années où va, grosso modo, se former la tribu mouvante telle que nous la connaissons encore aujourd’hui, avec les deux fils de Françoise, en fin de compte plutôt réussis, à deux ou trois détails près, la fille de David, à peu près réussie, à deux ou trois détails près, les amies de toujours, à peu près rescapées, à deux ou trois détails près, et les amis, à peu près rescapés aussi, … à deux ou trois détails près. Mais les deux ou trois détails près c’est normal : c’est pour que Françoise ait à s’occuper. On a jamais fini de se faire les dents de l’esprit et d’affiner la morsure de sa science… Toujours illuminée par ses fulgurances, celle qu’on a vu paraît-il faire irruption dans des amphi, affublée de perruques diverses, n’en finit pas de décoiffer. Le modeste auteur de ses quelques lignes croise un jour de 1983, le couple Françoise David dans une officine de gestion destinée à la fiscalité des professions libérales, lui, montant des étagères, elle triant des dossiers : au premier coup d’œil ce fut : tiens ! Mais qu’est-ce qu’ils font ici ces deux bohémiens ! Vingt cinq ans après il m’arrive encore d’en rire. Pendant que David va très vite ensuite verser dans le vin, Françoise va grimper méthodiquement les échelons hiérarchiques de l’officine jusqu’à parvenir à la situation d’Eminence multicolore de la dirigeante du lieu, qui a pour nom l’Agaps, pas la dirigeante, l’officine : la dirigeante pour que chacune et chacun la reconnaisse ne répondait pas au sobriquet qui lui allait pourtant si bien de Poupoune. Je dis chacune et chacun car si je ne me trompe on doit être ici pas loin d’une dizaine de personne à avoir été à un moment ou à un autre, pratiquement toutes et tous par Françoise interposée, alimenté par l’Agaps connexion. Car Françoise sait être aussi une femme de réseau. Si le FBI avait su ça !
Il était question de sagesse, d’assagissement … En fait, non, pas réellement. La vérité Françoiso-analytique ne tarira pas, et même si la vie de bureau semble grignoter un peu trop de son énergie, la source atomique est loin de s’épuiser. Et les manifestations fantasques en soulignent régulièrement l’omniprésence : pour qui l’a vue, invitée chez des amis, escalader les canapés pour vérifier si la poussière avait bien été nettoyée au dessus des buffets. Pour qui l’a vue au gré d’un programme télé disparaître subrepticement dans la salle de bain et réapparaître grimée en Tina Turner déchaînée. Pour qui l’a vue, un peu paresseuse culinairement certain soir, proposé à son invité un repas exclusivement composé de foie gras et de Sauternes : quasiment une livre et demi de foie gras et deux bouteilles et demi de vin en tout.
Ainsi va aller, entre deux chats, la carrière humaine de cette dame aux élégances uniques, à la classe hors-classe, jusqu’à une retraite qui dans un cahot dont la charnière grinça un peu – c’est une litote – lui ouvrit de nouveaux horizons, généreusement produits pas ses fils et les épouses de ceux-ci, des horizons de grand-mères.
Je me souviens à cet égard de deux propos marquants : celui où elle suggérait, il y a quelques lointaines années que la vie pouvait bien s’arrêter au chiffre 70 : que tout était forcément plié, et à quoi bon persister alors. Et celui où elle se demandait ce que ça pourrait lui faire de devenir grand-mère. Le tout sur un ton vague et lointain. Limite snob. De quoi être en l’occurrence plus qu’un peu moqueur : ça me faisait un peu rigoler. Aujourd’hui je la soupçonne d’être curieuse de savoir ce que ça ferait d’être arrière grand mère.
Afin de prévenir toute contestation on objectera d’emblée que tout ici n’a pas été concocté avec la bonne foi la plus exemplaire : façon aussi de souligner que Françoise n’est pas constamment de bonne foi : pour tout dire Françoise n’est à peu près d’aucune foi. Et la croyance c’est un peu comme l’art : moins y’a d’officiants et mieux on est sur de ce que ça pourrait produire.
On pourrait encore sur un bon paquet de feuilles à noircir d’encres colorées, faire passer la navette de long en large et de haut en bas sur la toile chamarrée de cette existence débordante.
Avec des faits et ce qu’il disent : par exemple la façon de reconnaître un verre dans lequel Françoise a bu : le globe est opaque. On lui fit remarquer qu’elle ne prenait jamais son verre par le pied : elle expliqua qu’elle le prenait à pleines mains par le corps, pas du bout des doigts par la queue.
On pourrait, mais on commence à avoir faim et soif.
Et tout ce qui précède, soyons clair, c’est ne rien dire. C’est ne rien dire si on ne révèle pas, au bout du compte, ou plutôt du conte, de quoi provient, sans aucun doute possible, cette matière originelle de prescience, d’hyperconscience, d’où le partage règne, d’où son sens de l’aide et de la protection lui a fait sortir plus d’un volatile des méandres où il se cognait, d’où sa subtilité convainc sous les apparences les plus anodines, d’où sa capacité à l’esbroufe organise l’indispensable légèreté grâce à laquelle tout devient supportable en ce monde compliqué.
Rien que pour rédecouvrir tout ça, sous un nouvel angle peut-être, sans rien savoir, on regretterait presque de ne pas être un de ses petits enfants.
Cette matière de base, ne tournons pas autour de pot, et nommons-là. Nommons-là d’autant plus qu’elle s’en moque un peu, en quoi elle a tort, car, vous l’aurez compris, Françoise a tort quelquefois, mais elle s’en fout un peu. Cette matière qui ne doit rien, évidemment, à un quelconque minerais radioactif, d’ailleurs Françoise n’est pas phosphorescente, cette matière n’a qu’un nom : c’est l’amour.
En cela, s’il fallait trouver quelqu’un qui fasse sans conteste, la démonstration de cet adage qui dit qu’il n’y a pas d’amour, qu’il n’y a que des preuves d’amour, nous serons nombreuses et nombreux je crois à confirmer que cette personne se trouve ici : que nous lui fêtons aujourd’hui ses soixante dix ans : et que nous n’espérons qu’une seule chose : c’est que ça dure encore longtemps, longtemps, longtemps.
Seule solution pour que nous voyons paraître ce qui origine , car c’est souvent un art et pas le moindre de l’âge, que de libérer le secret de nos sources, de notre source, et dans le cas de la Francesca, de pouvoir peut-être un jour nous confier ce qui s’est raconté, autrefois, entre le loup et la petite fille des bois.
Y’a plus qu’à patienter. Longtemps. Longtemps. Longtemps.
Bon anniversaire Madame.

dimanche 14 septembre 2008

Voix

Une seconde chair immiscée dans la première. Une peau de natation en doublure de l’épiderme. Une vibration osseuse. Une impudeur. Bouche ouverte. Un bourdon du bas ventre, dans les racines du sexe, qui soutient les voûtes du dehors. Un miroir de soi sans aucun trait du visage. Un reflet de jouissance, un cri, une plainte ruisselante, un bouillon suffocant, une brise dans les reins, un déchirement du cou qui s’ouvre en ailes sur le torrent du corps.
La voix.
Mon autre moi-même. Que j’ai trop laissé dormir. Et qui me fait sentir son besoin de réveil. Qui ne meurt jamais depuis que nous avons connu en nos bonheurs intimes ce sentiment rare que nous pouvions nous mêler avec assez, de temps à autre, d’harmonie.
Mon travail le plus acharné. Ma discipline la plus dure. Ma fuyance. Mes contorsions. Mes perplexités. Mes arrêt hébétés sur un son rebelle agaçant l’air autour de moi sans que j’arrive à le capturer pour ma collection. A tourner en rond pour détourner l’asphyxie. Et s’écrouler au sol, le courage étranglé.
Et puis voler aussi. Bien sur. Partir loin. Emmener en bateau ses propres histoires. De « l’étranger » à l’«avenir du ruisseau », d’ « une fêlure si douce » à « charpente-mémoire », etc … Et l’équipage d’autrui presque tout autant, bien sur …
Oui, voler : le cœur défait au bord d’un fleuve. La carcasse démembrée au seuil d’un puits. Et décoller, doucement, patiemment, méthodiquement, par pallier, comme un jet à l’assaut du ciel, des nuages, des nuits rattrapées, des jours croisés, des sabliers désenchevêtrés, des minutes éternelles, des heures micronésiennes.
Donc se remettre au travail ?
Oui. Pour lui, aussi, pour ce prince rencontré à Toulouse, et avec lequel j’ai pu apprendre, huit ans durant, ce que c’est que la voix. Monsieur Ravi Prasad. Je ne vous en fais pas long sur lui, il a évidemment un site : vous le trouverez désormais dans mon « œil de links » : allez y voir !
Oui, pour que tout ce travail, patient et infidèle, minutieux et insupportable, pleins de heurtoirs, de questions muettes, de secrets à venir, de maillons fondus, de minceurs élargies, d’articulations déboîtées, de chair qui s’ébroue, de souffle qui s’échappe dans les licols des aveuglements extralucides ; pour toute cette vie, que cela sache tout, sauf mourir.
L’atelier est ouvert : on a fait le ménage. Viré les cendres. Jeté les vieux tableaux. Brûlé les oiseaux de mauvaises augures. Larguer les amarres effilochées.
Je retrouve.
Ma main sous la nuque. Le cou assoupi. Les cavernes engluées. Les failles pleines de sourdes mousses. La poitrine qui se soulève contre une falaise. Les silences de cailloux qui encombrent les veines de nacre. Mes lèvres sur les paupières baissées. Mes joues caressées à l’envers des rideaux cramoisis d’une bonbonnière drôle et tragique.
Et ce qu’il faut et qui est enfin plus limpide que la patience. Ce qu’il faut, clarté impitoyable. Croisement d’azur et d’abysses. Légende indéchiffrable, même par moi qui ne veut pas la déchiffrer. Il n’est utile d’en connaître que lorsque tout est fini.
Je retrouve.
Une danse de l’intérieur.
Do you understand ?
Avez-vous vu ces deux petites jambes courtes et écartées sur le vide de la trachée ? Avez-vous vu ces deux petits muscles au triangle vaginal où passe la colonne du souffle ?



Avez-vous entendu jouir d’un son suprême, véritable coït vocal, une chanteuse ou un chanteur ?
Très loin, effectivement, du pissoti soporifique dont se branlote pauvrement la médiocre fashion du susurrerement post-niaiseux qui fait les beaux jours de l’industrie du décibel insignifiant.
Mais fi des légitimes récriminations qu’inspirent, plus ou moins utilement, disons-le, cette indigence populaire où la plèbe semble si souvent régler ses comptes avec son manque de prescience quant à ce qu’il en est de l’art et de la pacotille.

Remettons-nous au travail : ça sera pas plus mal !

Et pour achever sur une note qui rassure, voilà de la beauté : je vais voir Tristan et Isolde fin novembre à Bastille : je trépigne un peu …

For T. (Quartet)

Ce que je trouve de particulièrement réussi dans Quartet, c’est bien la mise à nue des personnages et leur exposition clairement universelle, au travers des anachronismes qui paraissent ici et là, pour soutenir le déplacement de l’argument de son temps pré-révolutionnaire français en un temps qui puisse aussi bien lui être antérieur, qu’actuel.
Qu’on ait, soit en lisant le livre de Choderlos de Laclos, ou en regardant le film de Stéphan Frears, pu trouver séduisants, attirants, fascinants, les personnages de Merteuil et de Valmont, parce qu’il apparaissent dominants, savants dans leurs actions comme dans leurs propos, d’une perception pleine d’acuité vis à vis d’autrui, habiles manœuvriers dans les relations qu’ils tissent et qu’ils gèrent, c’est assez logique : ce sont des héros noirs qui nous disent beaucoup de choses sur nous-même et sur ce qui nous guide si souvent dans notre existence comme recherche ultime : la liberté. Et nous pouvons également, et aisément, identifier telle ou telle part de l’imbroglio de nos liens avec d’autres, voire toute la pelote, aux intrigues qui s’élaborent au fur et à mesure du développement des rapports entre les protagonistes. Dans un jeu. Plus ou moins clair, plus ou moins tortueux, plus ou moins sincère, plus ou moins vain.

Une sorte de discours du contrôle et de l’idée de l’autre se dessine, peut se dessiner, en soujacence de ce que l’on ressent pour l’apparence et les apparats dont s’accompagnent la rouerie et le nihilisme de Merteuil et de Valmont tels qu’ils sont représentés dans Quartet.
Toute cette épaisseur, toute cette densité, tout ce raffinement, n’aboutissent en fin de compte qu’à s’assurer un contrôle sur l’extérieur, en foi de l’idée que l’on se fait d’un adversaire, d’un objet, d’une proie, d’un complice, ou quelconques autres instruments susceptibles de servir les vues, les objectifs, les ambitions de chacun.
Cette matière, si riche, si brillante, y compris avec sa noble cruauté – dixit Merteuil – cette capacité au calcul permanent comme un jeu où la jouissance précède la satisfaction, opère évidemment comme un aimant sur le goût que l’on peut nourrir, même confusément, pour ces formes aristocratiques de comportement, d’existence.

C’est l’histoire d’une tenue de soirée dont on a absolument besoin, alors qu’on pourrait bien ne la porter jamais.
Ce serait un recours, donc, si je lis bien, que d’exercer des talents semblables à ceux de la Marquise et du Vicomte, en guise d’absolution d’un chaos auquel vous seriez sujet ? On devrait alors pouvoir vous établir un petit livret, avec croquis et schémas : on nommerait ça « Dangerous Liaisons – directions for use » …
N’est-il pas notoire qu’on ne puisse plus inventer soi-même la matière dont se fabriquer, et qu’on se suffit pratiquement tout le temps à importer et à imiter ce que l’on voit, ce que l’on entend.
On le sait. C’est très difficile d’être soi. De n’être que soi. De ne pas céder aux facilités de cacher un secret, une pudeur, un manque, derrière un bout de masque ou de marque emprunté à un morceau de quelqu’un d’autre, ou communément adopté comme un signe de reconnaissance entre quelques uns. Plus ou moins nombreux. Plus ou moins foule.
Et puis, pour être tout à fait méfiant, il se peut qu’on joue.
Mais puisque même le jeu est de source grave, pourquoi ne pas chercher d’où il vient qu’il soit si rare, et si difficile d’être tout soi.
Quelque chose nous en empêche ? Selon une marotte qui me tient à cœur, j’imagine Merteuil enfant ; Valmont enfant. Non dans un pur but psychanalytique. Non pour dénicher des circonstances atténuantes : en ont-ils vraiment besoin ? Non, pour rien de tout cela. Pour retrouver un mouvement perdu. Pas celui de ces deux personnages. Mais quelque chose à quoi ils appartiennent néanmoins. A défaut que cela leur ait appartenu. Pourquoi cette enfance dont on nous dit, dont on nous a dit, que close désormais elle est définitivement un monde lointain devenu étranger. Pourtant c’est bien de là que vient notre théâtre. Rien de ce qui se fabrique autour de nous, et qui se développe en nous accompagnant, ne parvient, quelques soit le caractère dont cela est empreint, à expliquer ce chaos dont il est question, cette marge qui seule est quelquefois la route préférable. On se fond dans des décors. On prend des formes extérieures. On fouille en quête de panoplie gratifiante. Il en demeure, fait le tri et sélectionné ce qui nous va le mieux, un costume, je veux dire un costume mental. Fait de parts connues, déjà portées. Et fait d’un certain soi. D’un soi certain. Inédit. D’autant plus inédit qu’on s’en sera donné la liberté.
J’étais parti sur cette histoire de tenue de soirée indispensable et peut-être jamais utilisée. Car il peut arriver cela : dans la complexité et l’exigence qu’on met, si on en choisi l’option, à être soi le plus possible, on s’égare si longtemps pour retrouver les parts trahies au fil du temps, du jeune temps, le précieux dédaigné, et c’est aussi fréquemment si épuisant de remonter à soi ces éléments dont on ne sentait plus le contact qu’au fond des eaux où il nous arrive d’aller marcher de nouveau, lorsque l’écho du chaos se fait trop brutal, que lorsqu’on en est à se rassembler au mieux de soi le moment de paraître en tant que soi, est passé. Le moment pour lequel on voulait se préparer. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres moments. Disons qu’il y a souvent un moment important. Et puis d’autres qui suivent. Il n’est d’ailleurs pas toujours très commode de déterminer le premier, puis les autres, dans leur niveau d’importance. C’est peut-être même un avantage. Pour que se glisse alors une continuité.
Pour ce qui est de nos aristocrates décadents, on peut s’amuser à la morgue insolente du Vicomte, ou à la duplicité enjôleuse de la Marquise. On peut, justement comme à un jeu d’enfant, faire le noble élégant qui rend ses hommages empoisonnés à sa splendide maîtresse. Peut-être d’ailleurs êtes-vous moins étranger à leur monde que vous paraissez le craindre, car en matière d’expression tu n’es pas entièrement fondu dans l’innocence.
Ne négligeons pas, en tout cas, que chez ces gracieuses personnes, le verbe est une arme. Et qu’il n’en est pas fait usage pour se défendre, mais pour faire le mal. Et qu’en définitive on y voit un monstre d’orgueil accouché de vanité. Ambitionnez-vous d’être à la hauteur ? Ou avez-vous décidé de conquérir le monde – lequel ? – à force de rouerie ? Quelle étrange projet …
Et s’il s’agissait d’éclaircir le contenu de vos lacs-pièges, emprunter à la jubilation oratoire et au talent épistolaire des rôles du roman de Laclos et de la pièce de Heiner Müller, ne revient-il pas à nettoyer ses vitres avec du charbon ?

TàV

mardi 9 septembre 2008

Lettre à Edvige

Chère Edvige,

La première question qui me vient, vous concernant, c’est : pourquoi si tard ? Certes il y a un temps pour tout, et le développement des technologies qui permet qu’on ait enfin accouché de vous s’est lui aussi fait attendre. Mais que de temps perdu ! Et combien d’êtres humains aux apparences des plus sociables, mais en vérité hantés par les démons de la délinquance syndicale, captés par des organisations politiques hérétiques, sujets à l’association dans des officines de convivialité sacrilège, voire dédiées à des cultes embrumés du souffre de l’humanitaire, combien n’ont pas ainsi sombré en marge du grand et salvateur Union pour Mater le Peuple ; livrés aux pires dérives de la liberté de penser, égarés dans les méandres absconses de la diversité culturelle, soumis aux croyances pernicieuses en une multitude humaine prétendument porteuse de richesse pour les âmes et pour les esprits. Sans parler des déviants qui ont pu avec tant d’insupportable aplomb voir prospérer leurs propensions à s’envoyer en l’air dans des configurations non prescrites par la nature, celle révélée fort à propos par diverses écritures et non des moins saintes. Et d’autres, régulièrement adeptes de transgressions répétées au regard de la cellule de base de notre organisation sociologique, justement ordonnée autour de la famille, évidence contrôlable par essence, et donc seule digne de la confiance bienveillante des élites savantes qui tentent de trainer derrière elles le troupeau désordonné que nous nous ingénions à former.
Bienheureusement, votre avènement est enfin annoncé : et on constate bien sur, d’entrée de jeu, à quel point votre croisade est louable ; il n’est que de voir les hordes hirsutes, les tribus apeurées en leur conscience noires, et autre transgresseurs de tous poils, bardés du bouclier obscène de leurs obscures superstitions droitdel’hommistes, crapahuter malhabilement aux créneaux de la contestation instinctive, pour juger avec sérénité du bien fondé de la mission que vous vous apprêtez à entreprendre.
Mais je ne puis toutefois me réjouir complètement. Comme je le disais en commençant cette lettre : pourquoi si tard ? Je ne veux pas évoquer ainsi l’âge à partir duquel vous allez enfin pouvoir informer les autorités compétentes du comportement déviationniste de l’un de nos supposés semblables : 13 ans ! C’est un début gageons-le ! Il nous faudra bien nous rendre à l’évidence que la préscience de notre Conducator n’était pas vaine lorsqu’il suggérait, et avec quelle brillante pertinence, qu’il fallait traquer le mal dés la plus petite enfance, au berceau, à la sortie du ventre !
Non ce que je veux exprimer comme regret, en geignant de ce « Pourquoi si tard ! », c’est que l’être en perdition que je suis aurait tellement sauvé de lui-même et donc du monde, si votre sévère et juste surveillance avait pu s’exercer dans ces années d’errance juvénile où je me livrais moi-même, à moi-même.
Sachant à quel point vous eussiez, de plus trouvé, en ma mégèroïde génitrice un agent de liaison fiable et zélé.
Comme vous eussiez sans doute exercé une juste vigilance en étant informée au plus tôt des inclinaisons qui m’affectaient, au premier rang desquelles celle qui dans la plus grande et la plus déplorable confusion m’inspirait plus de regards amoureux vis-à-vis d’un autre garçon que vis-à-vis d’une fille. Et puis celle qui me faisait déserter la séance de télévision du soir, en famille, pour préférer laisser s’épanouir, dans ma chambre ou au dehors, le monde de mon imaginaire propre et surement enclin à me pervertir d’un individualisme contraire aux intérêts d’une future employabilité salariale honnête et productrice pour le plus grand bonheur de mes méritants supérieurs hiérarchiques. Et celle qui me conduisait de préférence à me plonger dans les rayonnages de la bibliothèque du collège plutôt que de me mêler au sain babillage de mes congénères fraichement farcis de football et autre vroum-vroumeries de jeunes paires de couilles promises à l’activité de la très utile reproduction de la race des canapés-bières-matchs pour la version mâle, et shoping-gala-han-heu pour la version femelle. La tendance aussi, à peine plus tard, à me coller volontiers l’oreille sur mon transistor pour écouter l’intégrale de la diffusion en direct de Bayreuth de Tristan et Isolde plutôt qu’à me gaver les esgourdes au rock frelaté de rebelles établis et autres variétés à paillettes précurseuses des marécages chansonesques où se vautre, sagement et docilement, des légions entières de bas-salaires.
Et tout ça n’est rien ! Comme il eut été judicieux que vous puissiez aussi connaître de mes goûts de fin d’adolescence pour ce qui se fume et qui n’est pas du tabac, les p’tits bonbons tout plat où la fraise est remplacée par le lysergesäurediethylamid, les champignons qui ne sont pas de Paris, et la poudre à éternuer qu’il ne faut pas éternuer : au prix où c’est !!
Et quoi encore !?! Les pataugeoires d’idéologie humaniste et de pensée philosophique indécrottablement attachée aux eudémonismes les plus divers, et les plus délétères. Et des manifestations d’agités de toutes sortes pour défendre des causes revendicatives au risque de mettre en péril la sécurité de mes concitoyens.
Ah ! Edvige ! Que vous m’avez manqué !
Quel triste rebus du monde ne serais-je pas devenu si votre vigilance, augmentée des relais qui viendront j’en suis sur bientôt renforcer vos efforts, avait pu s’exercer sur ma misérable personne. Oui, c’est clair, si dés l’âge de 13 ans, vous m’aviez guidé, si j’avais su que votre rigueur protectrice me couvrait de sa généreuse action préventive, je n’aurais certes pas versé dans les immondes et multiples débauches dont ma pauvre existence est plus remplie que les déchèteries de Naples.
Et j’aurais eu le plaisir, peut-être même le bonheur, d’être quelqu’un de normal. Non ! Pas normal ! Vous avez raison ! Normal ça pourrait friser le politiquement incorrect. Disons alors quelqu’un d’ordinaire. Voilà ! C’est ça ! J’aurais été quelqu’un d’ordinaire. Facile à dresser. Facile à formater. Facile à conditionner. Facile à convaincre de ses intérêts. De son besoin de sécurité. De la nécessité d’être obéissant. Et de bien regarder le journal de 20h présenté par Lautrick Ferrari d’Arvor. C’est dans ces occasions-là qu’on parle le mieux de ce qui est utile pour la sécurité. La notre bien sur …
Voila Edvige ! Je voulais vous dire tout ça ! Et bien d’autres choses encore, mais je ne veux pas abuser de votre temps qui est de toute évidence bien plus précieux que le mien. Bien sur vous êtes arrivée trop tard pour moi, mais Saint Orwell ne nous a pas abandonné : vous êtes parmi nous à présent.
Pauvre Saint Orwell qui pensait que vous ne naitriez que d’un système basé sur la paranoïa collectiviste. Et vous êtes enfin née : portée sur les fonds baptismaux par le mensonge libéral sous son masque apaisant de capitalisme au mystère de la main invisible.
Bon allez, je vous laisse.
Je ne vous embrasse pas, je suppose que vous avez déjà mon ADN !

lundi 8 septembre 2008

Quartet


J’avais écouté cela en direct, sur France Culture, en juillet 2007 : direct du Festival d’Avignon. Plein air dans la cours du … Palais des Papes : coquetterie suprême !
Lu, non pas jouée, mais simplement lu, par la Moreau – pardon, Mademoiselle Jeanne Moreau – et par Samy Frey.
Et puis j’ai fait, sur le site de Radio France, l’emplette de l’enregistrement qui fut tiré de ce grand moment de théâtre, pour une somme assez modique, et moyennant des procédures d’acheminement par service privé, dans le genre de ceux qui ne tarderont plus à nous faire regretter amèrement de n’avoir pas assez défendu certain service public de la Poste.
Bref.

Quartet : réécriture des « Liaisons Dangereuses », de Monsieur Choderlos de Laclos, éloignée de la belle écriture classique du livre, très éloigné des fastes magistraux du film de Stephan Frears, et de sa si brillante distribution, nous voici, rapidement, dés le début, dans le vif du sujet. Le vif. Les deux monstres, face à face, côte à côte : Merteuil et Valmont. Et le découpage à la lame brûlante de leurs relations viciées. Quartet, car tour à tour Valmont prend le rôle de Tourvelle tandis que la Marquise prend celui du Vicomte, avant de jouer celui de la jeune Volange.
Imaginons une de ses fabuleuses et chatoyantes tapisseries dont on couvrait jadis certaine salle de château, refaite au point de croix, bien sur, d’un fil noir et épais.
Un peu de cette aristocratie qui se couvrait de parfums pour dissimuler ses odeurs nauséabondes.
Ecriture sombre, magnifique, baroque et boueuse. Toutes les noirceurs que renferment ces deux personnages, noirceurs d’une époque, noirceurs d’une société dégénérée, toutes les vanités poisseuses de leurs désirs pervertis.
Morgue drolatique de Merteuil lorsqu’elle apostrophe le Vicomte après que celui-ci lui ait dit le nom de sa prochaine chasse : « La Tourvelle est une insulte ! Je ne vous ai pas remis en liberté pour que vous grimpiez sur cette vache, Valmont ! (…) Si encore c’était une putain, qui ait appris son métier ! Je la partagerais avec dix hommes ! Mais ! La seule dame de la haute société qui soit assez perverse pour se complaire dans le mariage. Une bigote aux genoux usés sur les prie-Dieu, aux doigts enflés à force de se tordre les mains devant son confesseur ! Ces mains-là n’agrippent pas d’appareil génital sans la bénédiction de l’Eglise, Valmont ! »
Prémonition du Vicomte : « Que la plèbe se saute entre deux portes, soit ! Son temps est précieux. Il nous coûte de l’argent. Notre métier sublime à nous, c’est de tuer le temps. Il faut nous y consacrer tout entier. Il y en a trop ! (…) Le temps est la faille de la Création. Toute l’humanité y a sa place. L’Eglise a comblé cette faille avec Dieu à l’intention de la plèbe. Nous, nous savons qu’elle est noire, et sans fond. Et quand la plèbe s’en avisera, elle nous jettera dedans ! »
Cynisme d’une chair, pure mécanique des calculs d’une jouissance animale.
Merteuil : « Qu’avez-vous appris, Valmont ? Si ce n’est à manœuvrer votre queue dans un trou en tout point semblable à celui dont vous êtes issu. Avec toujours le même résultat, plus ou moins divertissant. (…) Vous le savez bien : pour une femme, tout homme est un homme qui fait défaut. Et vous savez également ceci, Valmont : bien assez tôt, le destin vous enjoindra de n’être même plus cela : un homme qui fait défaut. »

Combat des morales vertueuses du vice et des morales vicieuses de la vertu.
Combat mortifère puisque les unes ne tiennent que par les autres et inversement. Démolition du monde jusqu’à l’anéantissement de la jeune Volange, jusqu’au sacrifice de la Présidente. Mais qui sauver, finalement. Derrière les deux horribles masques, les visages polymorphes qui se désagrègent. Les voix de la dissection des corps qui se décomposent en leurs affres éviscérés. Les plaies de la pourriture mises à nue. Ainsi qu’à la fin du livre de Laclos, fin que Frears a éludé : une fois connue publiquement, les lettres qui valent à la Marquise la réprobation générale et l’opprobre de chacun, puis le procès qu’elle perd contre des héritiers qu’elle a spoliés, ce qui cause sa ruine financière, et enfin la vérole qui la contamine, la défigure et lui coûte un œil, ce qui fait dire à je ne sais plus qui dans une lettre de Madame de Volange, que « Madame de Merteuil a désormais son âme sur son visage. »

Et comme des bêtes, à force de monstruosité, fatiguées d’elles-mêmes, le retour au cloaque.

Merteuil : Et si … nous nous entredévorions, Valmont. Pour en finir. Avant que vous ne soyez tout à fait infect.
Valmont : Je suis au regret de vous dire que j’ai déjà consommé, Marquise. La Présidente est tombée.
Merteuil : Vous êtes une putain, Valmont.
Valmont : La putain attend sa punition, ma Reine.
Merteuil : Mon amour pour la putain n’a-t-il pas mérité un châtiment.
Valmont : Je suis une ordure. Je veux … manger vos excréments.
Merteuil : Ordure pour ordure, je veux que vous me crachiez dessus.
Valmont : Je veux … que vous lâchiez votre eau sur moi.
Merteuil : Vos excréments …
Valmont : Prions, Milady, pour que l' enfer ne nous séparent pas.

Où l’on retrouve toujours un monde aujourd’hui persistant.
Je dirais le monde de l’impossibilité de la foi et de l’impossibilité de la non-foi. Le monde d’un miroir obsédant, d’autant plus obsédant que comme dit le Vicomte : « C’est toujours l’autre qui nous y regarde. » Ou Merteuil qui songe : « Quand je ferme les yeux, Valmont, vous êtes beau, ou bossu. Si je veux. Le privilège des aveugles. Ils ont en amour la meilleure part. La comédie des circonstances accessoires leur est épargnée. Ils voient ce qu’ils veulent ! L’idéal serait aveugle et sourd-muet : l’amour des pierres ! »

Le plus difficile avec des êtres comme ces deux là, le plus compliqué, ce serait de trouver à les plaindre. A quoi, du reste, cela servirait-il ? Disons, si ce n’est les plaindre, du moins les entreprendre de telle sorte qu’on puisse se soustraire à toute attirance pour leur bourbier, sans se payer pour cela de croire au miracle. Plus de fumier et plus de rédemption. Une nudité née de l’abandon des pudeurs suspectes et des puanteurs déguisées.

On comprendra que la lecture qu’en font Mademoiselle Moreau et Samy Frey n’est pas étrangère à l’effet produit qui est de saisir le texte comme une succession cohérente de propos carnassiers rehaussés de noblesse agonisante dans la glace qui la consume. Valmont dit que leur « métier sublime est de tuer le temps » ? Mieux dire serait que leur seule activité est de détruire : et comme le suicide n’est pas plus considéré que comme « le début de la masturbation », il ne peut être question que de se détruire en détruisant l’autre, les autres. Le vide jaloux de Dieu comme consolation pour être absout de leur vivant, quitte à s’en remettre pour la bonne société aux artifices de la religion du divin qui leur fait envie et dont l’absence en eux de l’immortalité les rapproche de façon insupportable de la plus basse condition, celle, quoiqu’il en soit, qui les destine comme la plèbe, à être mangés par les vers.

Puissance de la liquéfaction et doute que ce terreau jamais tout à fait mort ne nourrisse encore d’autres racines. Force du langage qui nous pousse à prendre part pour tenter de faire un tri définitif de toute morale en n’en conservant le moins possible. Assez pour ne pas désespérer complètement, et ne pas s’illusionner inconsidérément.

Ambrose Bierce, une deuxième !

Non, je ne résiste pas. Je devrais ? Peut-être.
Je viens d’aller voir la page wikipedia consacrée à mon pote posthume Ambrose Bierce. Pour les retardataires voir sur ce blog : c’est dans la rubrique « Pas de moi mais pas mal quand même. »
Donc je ne résiste pas à vous en remettre une couche avec le florilège qu’a retenu wiki pour vous faire faire connaissance avec ce fin gourmet du langage, de l’humour et de la dérision.

Alors voilà !

Absurdité : Affirmation manifestement incompatible avec sa propre opinion.

Armure : Genre de vêtement porté par celui qui prend un forgeron pour tailleur.

Cadavre : Produit fini dont nous sommes la matière première.

Clarinette : Instrument de torture utilisé par une personne qui a du coton dans les oreilles. Il y a deux instruments qui sont pires qu'une clarinette - deux clarinettes.

Cynique : Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être.

Écritures : Livres sacrés de notre sainte religion, à ne pas confondre avec les récits profanes et mensongers sur lesquels sont fondés toutes les autres croyances.

Huître : Mollusque gluant en forme de crachat que les hommes civilisés sont assez intrépides pour manger sans lui ôter les entrailles.

Médire : Faire le portrait d'un homme comme il est, quand il n'est pas là.

Ministre : Fonctionnaire doté d'un très grand pouvoir et d'une toute petite responsabilité.

Patience : Forme mineure de désespoir, déguisée en vertu.

Prix : Valeur d'un objet, plus une somme raisonnable pour l'usure subie par la conscience en le demandant.

Raseur : Personne qui parle quand vous souhaitez qu'elle écoute.

Sincère : Muet et illettré.

Sorcière : 1/ Horrible et repoussante vieille femme, en perverse activité avec le diable. 2/ Belle et attirante jeune personne, dont les perverses activités dépassent le diable.

Téléphone : Invention du diable qui annule quelques-uns des avantages à maintenir une personne désagréable à distance.

Violon : Instrument qui titille les oreilles humaines par le frottement d'une queue d'un cheval sur les boyaux d'un chat.

dimanche 7 septembre 2008

Thabordage

Il fallait s’y attendre. Dés que l’on franchit certains horizons on se soumet à des influences que nous ne maîtrisons plus. Certes il était permis de penser à quelque chose de solide en montant à bord. Mais cette expression même, si inadéquate en la circonstance, dit assez que rien ne tenait à ce à quoi nous sommes habitués dans le simple usage que nous sommes tentés de faire des lieux de promenades, plus ou moins luxueusement arborés, qu’on appelle communément des parcs.
Cela ne dépend pas des formes. Pas plus de la situation éventuellement élevée au dessus de la ville. Cela est inhérent aux deux acceptions du temps que nous connaissons.
Celui qui passe. Et celui qu’il fait.
Dés l’arrivée sur le premier pont, passé la figure de proue, dédiée à d’antiques croyances déistes que diverses superstitions continuent à entretenir dans un culte anachronique, un grand toit marin, accompagné par quelques criaillements de mouettes, indiquait que nous étions arrivés juste avant l’appareillage. Nous eûmes le loisir de parcourir le majestueux bâtiment, un kiosque de vigie, curieusement vide, une ancienne orangerie qui abritait une belle exposition dévolue à l’ « Anatomie du Désir », un encensoir de rose, probablement très utile en cas de mal de mer, et un pont supérieur, plutôt petit, mais tout à fait charment. De même, nous pûmes admirer les grands déploiements de voilure abondantes, arbres magnifiques aux feuillages verts et aux teintes bleutées, avant que l’immense navire commence à quitter le quai de la cité où il était amarré.
Pour être exact, nous ne nous attendions pas à davantage qu’à ce qui revient ordinairement à traverser un bras d’eau entre deux terres. Mais assez vite les zéphyrs ventrus qui accouraient de la fin du monde pour remplir le ciel d’une épaisse marée océane, nous contraignirent à envisager un voyage plus durable, et plus incertain. Lorsque les filins commencèrent à tomber par milliers, fins et souples au début, puis plus nombreux encore, plus gros et plus drus, nous sentîmes l’énorme vaisseau s’arracher aux sols, et se soulever au dessus d’une multitude de rochers d’ardoises. Les vents dans les ramures des voiles géantes se mirent à déchaîner des vagues de souffles puissants, agitant autour des mâts, dont certains centenaires, des rafales brutales de froissements écumants. Au milieu de la profusion de cordage d’argent gris qui tiraient vers le haut menaçant, l’ensemble désemparé aux bastingages ondulants, on distinguait la proue qui se relevait et plongeait de plus belle dans le marasme vertigineux. Nous en vîmes chercher des abris aléatoires. Nous nous rendîmes quant à nous à l’évidence que tout refuge était vain, et qu’à tout prendre, il valait mieux affronter cette tempête. Tant bien que mal, sous le couvert des voiles, nous regardâmes au dessus de nos têtes se gonfler leur volumes impressionnants. Allant d’un pont à l’autre, trempés, giflés par les lames de vent, nous descendîmes jusqu’au pied du plus élevé. Nous croisâmes une volières d’oiseaux multicolores dont les cris attestaient de leur frayeur.
Notre démarche tanguait. Le roulis nous entraînait d’un coté, puis de l’autre d’une coursive.
Comme souvent, dans ce genre de situation dangereuse, et dés lors qu’on constate que tout est assez grave pour que rien ne puisse l’être davantage, on se fait au mouvement provisoire qui impose ses rigueurs inévitables, d’autant qu’en l’occurrence ce gros temps paraissait devoir durer.
Avec assez de prudence toutefois nous nous approchâmes d’un bastingage. Nous n’apercevions plus rien qui pût s’apparenter à une terre ferme. La ville avait disparue. Nous scrutions le plus loin possible. Rien. Nous n’étions plus que ce gigantesque navire, luttant contre le flot du ciel sous des vents dantesques, à peine hantés par l’idée d’un naufrage, et finalement plus enivrés que tout par ces violentes intempéries, comme ces voyageurs qui ne regrettent déjà plus l’endroit d’où ils sont partis, fascinés par la perspective de ne plus jamais savoir où arriver ; de ne plus jamais savoir s’ils arriveront.
Lors que nous tentions de discerner ce qu’il pouvait encore y avoir de visible dans ce désordre marin, nos regards furent attirés par une forme imprécise qui semblait bouger dans le lointain. A vrai dire cela releva rapidement d’un mirage plus que de tout autre chose. Nous étions ivre de vent, et le froid qui en résultait ajoutait sûrement aux égarements de notre état second. Mais tout de même nous crûmes utile de prendre nos jumelles. Mirage pour mirage, autant savoir de quoi il s’agissait. Une fois l’instrument réglé sur la distance à laquelle nous estimions que se trouvait ce que nous avions vu nous découvrîmes une scène étrange. C’était en un point où l’océan du ciel paraissait avoir été pétrifié, et sur ce pan neigeux ainsi formé, deux silhouettes étaient penchés sur quelque chose. Il fallut un temps d’adaptation pour enfin deviner que c’était un oiseau. Ses grande ailes, son plumage sombre, et surtout son très long cou laissaient peu de doute sur l’oiseau qu’il était. Il remuait, étendu sur le sol, battant faiblement des ailes, tandis que chacune des deux silhouettes s’affairait en geste lents et posés, pour lui soutenir le cou, lui caresser le flanc. Nous échangeâmes nos suppositions perplexes. Nous parvîmes à une intuition commune, presque sans avoir à en débattre. Sans doute l’oiseau avait été pris de syncope dans une volute de vent. Comme c'est parfois le cas chez ces oiseaux-là, celui-ci avait des relations assez haut placées. Et il avait donc pu bénéficier d’un secours exceptionnel. C’était aussi simple que ça. Nous nous sourîmes de nous être entendus si bien et si aisément sur ces judicieuses déductions. Pas longtemps. Nos sourire s’effacèrent dans un regain de tempête qui secoua derechef le vaisseau et nous perdîmes de vue l’oiseau et ses deux sauveteurs. Le déchaînement des éléments redoubla. Nous crûmes un instant que nous allions être engloutis. Nous nous résignâmes à chercher à nous protéger. Le vacarme qui montait et grondait autour de nous nous fit frissonner. Mais cette fois cela ne dura plus. La tempête venait de lancer ses dernières forces et progressivement les liens d’eau qui nous tenaient en l’air se relâchèrent.
Les zéphyrs refluèrent.
Les feuillages des voiles se calmèrent petit à petit jusqu’à redevenir immobiles. Ils dégoulinaient. Nous perçûmes à peine le choc quand la coque toucha de nouveau un quai.
Le roulis avait cessé. Nos pas continuèrent toutefois à chalouper sur le chemin qui nous ramena à la passerelle.
Dans notre ivresse, où se mêlait une soudaine fatigue, nous pensions à la scène que nous avions cru voir, que nous avions vu de toute façon, pendant ce voyage dont nous ignorions en outre où il nous avait mené.
Cependant nous demeurâmes muets durant de longues heures après avoir débarqué. Et nous nous demandons, à l’heure qu’il est, si nous ne le sommes pas encore.

Pour plus de sûreté, nous sommes seulement repassés le lendemain matin à l’embarcadère pour prendre quelques photos de ce somptueux navire. Mais là aussi je suis sur que nous sommes également incapables de dire pourquoi.