"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 25 août 2008

Toile

Elle m’attendait. Elle est électro-organique. Elle capte les ondes. Elle sait ce qui se passe. Elle reçoit les dialogues. Elle est au courant de tout. Dés que j’ai eu posé mes bagages elle est sortie de son repaire sur la poutre qui soutient le velux. Je lui ai expliqué, tout en mettant un peu d’ordre parmi les choses abandonnée là depuis le printemps, que je n’allais pas séjourner ici tout le temps cette foi. Que j’allais m’installer dans une autre maison, au village. Elle m’a répondu que, bien entendu, elle en était déjà informée. Son ton m’agace un peu parfois. Les regards un peu blasés de ses yeux. Les huit. Je l’ai toisée : « Dis-donc, t’as pas un peu grossi toi ? ». Elle l’a mal pris. J’ai ajouté, perfide : « Elle est où ta taille de guêpe ? » Je sais qu’elle est susceptible. Et comme elle ne me fait pas de cadeau, en général, je ne lui en fais pas non plus. Au mois de mai, la dernière fois que je suis venu, elle avait laissé trainer des enveloppes de mouches vides sur ma table : je lui ai fait remarquer. Elle m’a fait la gueule jusqu’au lendemain. Elle sait pourtant que je lui suis fidèle. Et je n’ignore pas la précision à la fois horlogère et multi dimensionnelle de son intuition et de ce qu’elle en ressort lorsqu’il lui plait de m’en faire profiter. Elle m’a dit qu’elle serait dans l’autre maison dés le lendemain matin. Avant moi. Je lui ai confirmé que le ménage venant d’y être fait, elle n’avait pas d’inquiétude à avoir. Je lui ai demandé si elle resterait quand même ici jusqu’à ce soir. Elle m’a répondu que oui, mais qu’elle ne tisserait rien avant demain.
Le soir après dîner, je me suis installé à ma table. Il faisait bon dehors. J’avais laissé le velux ouvert. Elle est descendue d’un fil de sa poutre et s’est posée sur le clavier de mon laptop. J’avais ouvert la page couverte de cinq poèmes copiés pendant la semaine. Dans un curieux fléchissement de ses huit pattes, elle s’affaissa un peu. Comme pour se mettre à son aise. Et sa manière de me signifier qu’elle m’écoutait. « Tu les a lu ? » lui demandais-je. Elle me dit que oui, bien sur. Je devinais chaque faisceau de ses huit caméras fixé sur une partie de moi. Mon cœur, mon cerveau, ma bouche, mon sexe, mon oreille gauche, mes reins, ma gorge, mon pied droit. « Et j’ai lu les tiens. » ajouta-t-elle. « Tu tisses bien, tu sais. » murmura-t-elle aussi. « Je n’ai rien voulu tisser. » répliquai-je, « j’ai juste voulu laisser couler une rivière. Non même pas. Juste un ruisseau. »
C’était encore plus précis que ça : un caniveau d’argent gris dans une ruelle sans nom, dans une ville sans nom, au bord d’une mer sans nom, pour y faire voguer des petits bateaux de papiers dorés, pourpres, noirs, bleus, et puis… Et puis il y eu ses bateaux. Ses drôles de bateaux sombres et ensoleillés. Ses étranges navires night. Ses flottes de mots beaux coiffés par le vent parmi les oyats. Depuis j’écris comme jamais.
« Tu n’inverse rien ? » m’interrogea-t-elle. J’ai fait mine de réfléchir un instant. « Peut-être … » concédai-je.
Je voulais seulement espérer que mes esquifs ballotants pourraient gagner le large. Avec les siens. Ou sans. De préférence avec. Sur cette toile sans limites qui la fait rigoler. Que rien ne devait s’inventer en dehors de cette absence de frontières. Que c’était bien assez immense comme ça. Que je le voyais bien de toute façon. Et qu’il pouvait me voir. Et que …
Elle me coupa : « Et que quoi ? » Son ton était soudain cassant. Je ne sus poursuivre. « Tu as rêver de quoi toute la nuit dernière ? » questionna-t-elle. « En te réveillant, puis te rendormant, puis te réveillant, ainsi plusieurs fois, retournant chaque fois dans le même rêve. » Elle savait tout. « Rien n’est sur. » dis-je, contrarié.
Tout n’est peut-être que faux semblant. Tout ça n’existe peut-être pas. Ce ne sont que ces petits bateaux qui glissent au fil d’une eau purement imaginaire. C’est comme du proche qui ne serait fabriqué qu’avec du lointain. C’est presque de l’intime qui ne tiendrait qu’aux infinis qui éloignent.
« Tu crois que tu ne peux pas maintenir ça à l’épreuve d’une simple phase détachée du réel ? » Elle s’était radoucie. « Je ne sais pas. Et toi qu’est-ce que tu en penses ? » Elle se redressa sur ses fines rotules et avança jusqu’au bord de la table. Son joli corps brun sombre, au poil soyeux fut si près de moi que je pus distinguer ses grappes d’yeux.
Je n’ai pas peur. Je n’ai rien à craindre que je ne connaisse déjà. Que je n’ai déjà connu, traversé. Je suis sans aucune méfiance. C’est autre chose qui me trouble. Il y a eu cet autre rêve aussi. Toute la nuit à le chercher dans Damas. Avec le même processus ; me réveiller, comme pour faire une pause, me rendormir dans le même rêve, me réveiller encore, me rendormir à nouveau. Toute la nuit. Sans fatigue. Sans horreur. Une sorte de quête. Dans une ville où au demeurant, bien sur, je n’ai jamais mis les pieds. Si la vraie Damas est la ville que j’ai sillonnée dans mon rêve, en tout cas, c’est un sacré foutoir !
Elle rît. « Tu ne résisteras pas à l’envie d’en savoir plus. Tu n’as jamais résisté au mirage. Tu as su boire là où il n’y avait pas d’eau. Respirer là où il n’y avait pas d’air. Et peut-être que ce qui te trouble c’est qu’il puisse y avoir, là-bas, de la vraie eau, du vrai air. Tu t’en voudras de n’avoir pas été te frotter à ce déséquilibre que tu aimes tant. De n’avoir pas risqué même ta douleur à ce charme. »
J’approchai un doigt vers elle, au bord de la table. Je lui souris. Elle posa un bout d’une de ses pattes sur mon doigt. Puis elle recula.
Elle s’apprêta à partir. Elle dit : « Demain soir tu seras dans l’autre maison. Nous ne nous y verrons pas. Simplement laisse la fenêtre ouverte toute la nuit. Il fera doux. Tu verras au matin. » « Je verrai quoi ? » demandai-je. « Tu verras c’est tout. » Et elle escalada la poutre de soutènement contre laquelle ma table était calée, réapparu au bord du velux et disparu dans la nuit. Elle se mettait déjà en route pour la maison du village. Elle y connaissait bien sur l’emplacement de la chambre que j’y occuperais.
Le lendemain soir j’ai fait ce qu’elle m’avait recommandé. La nuit fut douce, effectivement. Au matin dans le haut de l’ouverture de la fenêtre une splendide toile avait été tissée. La clarté du soleil traversait des feuillages d’arbres proches et faisait scintiller les fils. Au delà des arbres j’apercevais un grand champs de tournesols épanouis. Je restais longuement à admirer ce travail d’une méticulosité si complète. La géométrie parfaite. La régularité du dessin. L’incroyable apparence de fragilité de cette chose si solide. Je cherchais aussi à voir ce qu’il y avait de plus à comprendre. Je ne trouvais rien. Je descendis à la cuisine pour prendre un café et remontai avec ma tasse. La toile s’était mise à bouger. En m’approchant je distinguai nettement les ailes d’un papillon. Affolé je posai ma tasse, près à secourir le gracieux lépidoptère, étonné même que ma tisseuse ne soit pas encore venue le dévorer. Et en approchant mes mains de la toile, je constatai, ébahi, que le papillon, loin de sembler embarrassé, arpentait délicatement la toile où il n’était nullement empêtré, et, de son organe buccal paraissait se nourrir d’une substance déposée sur les fils. Il battait tranquillement des ailes. Le manège dura quelques minutes. Puis il s’envola, de ce vol caractéristique qu’ont ces insectes : ils donnent toujours l’impression, lorsqu’on les voit voler, qu’ils sont ivres.

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