"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 27 août 2008

Gomorra



Rentrant de vacances, fin de semaine dernière, il fallait que je repeigne les murs. Les murs de chez moi. Je le savais. J’étais enfin parvenu à m’occuper du plafond avant de partir, ce qui ne fut pas une mince affaire, mais, du coup, il était devenu plus que nécessaire de repeindre aussi les murs. Pour protéger le sol, couvert de parquet, j’avais installé de vieux journaux : notamment quelques numéros des mois passés du « Canard Enchaîné », que je lis presque sans interruption depuis l’âge de treize ans. A la une d’un de ces numéros j’ai ainsi redécouvert une caricature de Berlusconi juste après qu’il ait repris le pouvoir, résultat des récentes élections générales en Italie. Le dessin le représentait hilare, étendant les bras et clamant : « Et tout d’abord je voudrais remercier les ordures de Naples ! »

Il y a tant de films que je devrais aller voir et que je ne vais pas voir. Celui-là, Gomorra, j’y suis allé.
L’intérêt réside dans le fait, justement, de le voir. Je veux dire, de voir.
Il n’est pas certain qu’on y apprenne grand chose. Cependant tout l’art cinéphile de Matteo Garrone, consiste justement à nous montrer. A monstrer.
J’avais entendu ça dans un commentaire de critique : il y a quelque chose d’un reportage là-dedans. C’est un film. Indubitablement. Le traitement pourtant lui donne cet aspect saisissant de réalité où l’on ne retrouve plus rien du ravageur mélange d’héroïsme flamboyant et d’honneur feutré qui fait, hélas toujours, la patine collante et puante des « Parrains 1, 2, et 3 ».

Au début on se dit c’est le Moyen Age, et au fur et à mesure on comprend que c’est le temps des cavernes … La coke et le fric en plus.
Un autre critique parlait de cette cité sordide, dans laquelle presque tout est filmé, comme d’une sorte de vaisseau à la dérive. L’effet produit, selon moi, va plus loin : cet espace quasi clos, représente le monde, oui, à la dérive.
Une note vient ici nous rassurer, nous dire qu’il y a des limites. On ne touche pas aux femmes, et on ne touche pas aux gamins : ce qui veut dire qu’on ne les tue pas. Mais, plus loin, on se sert finalement d’un gamin pour faire tomber une femme dans un piège et la descendre. Et plus loin encore, on élimine deux jeunes mecs qui sont sortis des rails, en maquillant un peu leur exécution. En fait il n’y a pas de limites. Aucune. Pas l’ombre de l’esquisse d’un sentiment. Pas d’états d’âme. Seulement un état d’urgence permanent, une dureté quotidienne, où les mots crime, corruption, drogue ne sont même plus prononcés, où pratiquement plus, tant ce qu’ils nomment fait partie de la vie la plus ordinaire. Je me suis dit à certains moments du film que tout ça avait l’air de paraître tellement normal. Tellement normal.

Et puis je venais de lire dans le Monde Diplomatique d’août un excellent article, extrait d’un livre à paraître de François Flahaut, chercheur au CNRS, évoquant une dame que je ne connaissait pas : Ayn Rand. Romancière américaine. Pour la situer rapidement on précisera tout de suite qu’elle comptait parmi ses fans un certain Ronald Reagan … Cette brave femme professait, au travers de son œuvre, en faveur d’un monde où il n’y aurait que des créateurs, entendez des entrepreneurs, et que ce qu’il en serait de la société devrait se satelliser autour de cette catégorie supérieure de personnes à l’exclusion de tout autre système, forcément contraire au principe de liberté totale qui doit être entièrement établi à la dévotion de ces fameux créateurs. Je dis ce qu’il en serait de la société, car de toute évidence, et comme le note François Flahaut dans son article, le super individualisme dont procède le projet d’Ayn Rand suppose qu’on renonce à la société, où qu’on décrète, comme il est rappelé que Margaret Thatcher fit, que le société, ça n’existe pas.
Comme dans Gomorra : la société, ça n’existe pas. Une sorte d’idéal ultra-libéral.
C’est un petit leitmotiv qui traîne dans ma tête depuis un bon moment d’ailleurs : l’ultralibéralisme ça me fait penser à la mafia plus l’Etat réduit à une force cœrcitive et soumis à l’Entreprise ; Entreprise étant en fin de compte un patronyme plus seyant que Cosa Nostra.
D’autres choses sont absentes de Gomorra : l’éducation, l’enseignement, la culture, la justice, la santé. La seule présence de l’Etat se manifeste par deux brèves interventions de la police…
Et on a beau croiser chez un des personnages, le seul du film, un cas de conscience qui le fait démissionner de l’emploi qu’il occupe auprès d’un entrepreneur en enfouissement de déchets toxiques, lorsqu’on voit ce jeune homme refuser de remonter dans la voiture luxueuse du mafieux et s’en aller tout seul sur la route, on peine à y entrevoir une lueur d’espoir.

C’est un excellent film.

Et sans doute un des plus sinistres que j’ai vu ces derniers temps.

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