"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 10 juillet 2008

Soldat

Sous le couvert des branchages aux opulentes verdeurs paisiblement brassées d’un langoureux zéphyr. Sous les toits ondulants des feuillages qui en quelques minceurs sont des vitraux d’émeraude filtrant des clartés diaphanes parmi de pesants ombrages bruissant. Au bord d’une ophélianne rivière. Les troncs des arbres, solennels, sombres et silencieux. Comme silencieux le fond du lit que les eaux translucides descendent, languides. De longues chevelures pendent dans le courant. Des scintillements d’oiseaux invisibles égrènent des pincées d’étincelles. Les fourrés dissimulent des bruits furtifs dans des abris de fougères.
Une silhouette allongée le long d’une berge. Tête en aval, pieds en amont. Quelqu’un dort.
Quelqu’un et quelque chose. Quelque chose qui dort en lui.
C’est après une bataille. C’est avant d’autres. Tous les bruits de la guerre sont loin. Très loin. C’est une clairière où le jour apaisé passe en frôlements et en clapotis. Lui, qui dort, a la tête posée, rêveuse, sur un de ses bras replié. Il y a des traces de poudre grise et noire sur ses vêtements. Sur son visage également. Sur ses mains. Pourtant il fait celui qui n’y était pas. Il y a son habit déchiré. Ses lourdes chaussures qu’il a ôtées avant de s’étendre dans l’humus. Il y a un fusil, posé devant lui, le long de ses jambes. Ses paupières qui clignent sporadiquement dans son sommeil. Comment croire qu’il y était ? Ou comment croire qu’il n’y était pas ? Un soldat hors la guerre, hors le combat, c’est pour la parade. Ou pour rentrer chez soi, après l’horrible victoire, ou l’horrible défaite. Ou pour pleurer son camarade, à deux pas devant lui, déjà en train de se mélanger à la tourbe, avec ses yeux qu’il n’a pas pensé à fermer. Pas encore. Ses yeux comme une part de ciel arrêtée. Et tout l’âge qui ne sera pas vécu. Ses yeux fixés sur la surprise. Sur le trou noir qui s’est creusé par l’orifice de la balle et dont la torpeur funèbre l’a envahi de son froid visqueux, de son affolement vain, vortex au râle profond entraînant sa rage, son amour, son espérance, dans le courant hypnotique de la haine dont on l’a chargé pour oser tuer afin de ne pas être tué.
Un soldat hors la guerre qui se repose. Qui retrouve les ombrages et la rivière d’anciennes vacances de gamin, pour camoufler son désarroi. Pour ne plus avoir à comprendre ou à chercher à comprendre cette haine grâce à laquelle il combat, cette haine qu’il n’avait jamais ressentie auparavant.
Parvient-il à la conjurer en songeant à tout possible qui ne soit pas ça ? Plus ça ? Va-t-il assez loin dans les forêts pour ne plus entendre les grincements affreux auquel on l’a accoutumé pour qu’il soit prêt à tout, à tuer, à tuer, à tuer encore, avec la promesse trompeuse de ne plus entendre ce son atroce ? Est-ce que l’abominable égérie de toutes les guerres disparaît enfin, dans son endormissement, de son esprit abusé.
Ou est-ce cette chose épouvantable, qu’il aperçoit sans fin au fur et à mesure qu’il lui semble s’en éloigner, qui lui fait cligner des paupières cependant qu’il dort, pour fuir les yeux des ennemis qu’il a tués ; des yeux si semblables à ceux de son camarade.
La haine : idole obscène à face de gargouille qui trône sur tant de mondes. Vautrée comme une pesante odalisque bariolée de rouge, maquillée comme une sorcière prostituée, dont le gras blafard tressaute sous ses accès de rire grotesque dont elle empuantit les alentours où on la promène sur son divan officiel dans les paravents du verbe aboyer. Cette énorme putain aux bajoues frémissantes des odeurs de cadavres dont on la parfume avec zèle dans les cénacles obséquieux des faiseurs de croyances durcies à la forge des cultes infernaux et des raisons totales. Cette répugnante virago feulante et vociférante léchée par ses apôtres, toute gloussante de leurs hommages serviles. Indispensable totem de tous les illuminés déistes. Irremplaçable compagne des fois prosélytes. Progéniture monstrueuse de gorgones et de furies.
Il a moins peur sans doute : sous le chuchotement impassible que la nature fait autour de lui. Pendant qu’il dort. Son rêve, peut-être, demeure terrorisé. Il y court vers l’au-delà de la colline sous laquelle le déchainement des armes a brûlé la terre et fauché les hommes. Il veut retrouver un regard vivant qui ne soit pas le sien dans un miroir effrayé. Qui ne soit pas un de ceux qui décave les orbites noircies de ses compagnons. De ses frères humains, amis et ennemis. Qui ne soit pas un de ceux qui fleurissent, épanouis, écarquillés et vides, à la surface des corps inertes que la vie brutalement chassée achève de déserter dans ce champ d’horreur.
Une musaraigne sort devant lui du tapis de feuille en décomposition. Elle s’arrête et le regarde, dressée de toute sa minuscule taille, dardant sa petite truffe noire au bout de son museau effilé. Il a remué un peu pour désengourdir ses jambes. La bestiole s’est enfuie sur la berge humide. Ses paupières sont calmes depuis quelques instants. Mince rideau de peau grisée.
Au fond des forêts il ne perçoit enfin plus les claquements des fusils. Les cris de ceux qui tombent. Les cris de ceux qui, jusqu’à maintenant, survivent. Une fraicheur vient à sa rencontre. Il respire vite. Il la boit goulûment à mesure qu’elle l’enveloppe. Il sent l’eau qui doit couler plus loin. Ses larmes ont tracé dans la poussière noire qui le farde des rigoles sèches jusqu’à sa bouche. Il y a dans cet air nouveau qui l’environne une senteur de peau douce et blanche. Une sensation de pieds nus dans le courant glacé, pantalons retroussés, pour attraper des poissons à mains nus dans des gerbes de rires éclatants. Il atteint cette partie des forêts où, au milieu des arbres, l’eau verte descend entre ses rives de terres brunes. Il est éreinté. Il se laisse choir sur ses genoux. Il ne sent plus son cœur. Il ne sent plus son âme. Il lui faudra dormir mille ans pour redevenir. Mille ans pour oublier le regard étonné de son camarade, et la main qui se tordait, crispée, sur son ultime blessure. Mille ans pour perdre ce qu’on a fait de lui.
Il s’allonge sur le coté, appuyé sur un coude. Il plonge dans la contemplation des herbes qui ondoient dans l’eau. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Il ne sait plus. Des surgissements soudains, comme des éclairs, lui montrent une bouche ébahie et une silhouette qui culbute dans les fumées, face à lui.
Son coude s’affaisse. Sa tête se calle naturellement sur son bras. Puis il est immédiatement happé au fond de lui par les sables mouvants de sa fatigue écœurée.
Tout est fini. Jusqu’au moment où le fracas va le rattraper. Et il devra se remettre à tuer pour ne pas être tué.
La haine et ses suivantes, la peur et la mort, ne connaissent pas la satiété. Ce règne-là a trop de courtisans intéressés à sa prospérité.
Il en mourra. Même survivant.
C’est un répit.
Il s’endort.
Dans cette grande cathédrale de verdure. Les prières y sont des murmures sans mots. Des murmures innocents. Le souffle qui y circule est un souffle de vie. Les piliers sont des arbres et les voutes aux feuillages joints, des caresses. Le peuple sauvage s’y entre-dévore sans ressentiment. La liturgie y est un voile de myriades que pare le silence.
Pourvu qu’il y dorme assez.
Assez de temps pour que la guerre ne puisse le rejoindre.

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