"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 29 juillet 2008

La très vieille dame

Eté 2003. Canicule. On s’en souvient. Je suis, comme souvent, l’été, réfugié dans l’appartement de F. & D., dans le XVme arrondissement à Paris. F. & D. sont en vacances. Je suis seul chez eux. Tranquille. Un samedi après midi. En plein milieu de cet après midi là, on sonne tout à coup à la porte, on frappe vigoureusement, et j’entends qu’on appelle D. par son nom de famille. Je me jette hors du calme où je me reposais. Je passe rapidement un semblant de vêtement. Il fait très chaud, oui. J’ouvre la porte et me retrouve face à une dame affolée qui demande après D. Je lui dis qu’il n’est pas là. Je me rappelle avoir déjà croisé cette personne dans la tour. Elle est désemparée. Elle me désigne la porte de l’appartement d’en face et me parle d’une vieille dame en difficulté. Elle a besoin d’aide. J’y vais.
L’appartement d’en face, j’en avais une fois croisée l’occupante. Une vieille dame en effet. Une très vieille dame. 94 ans. Je l’ai su plus tard. Un matin, j’arrivais chez F. & D., elle traversait le couloir pour porter un sac poubelle jusqu’au vide-ordures. Elle tenait ce petit sac accroché à deux de ses doigts déformés, en se cramponnant à un déambulateur. Le temps infini que prenait chaque pas. Infini. Sa frêle carcasse toute tremblante. Ses yeux minuscules derrière une paire d’épais hublots. Mue par une volonté nerveuse elle avait atteint, en un quart d’heure, certainement, le milieu du couloir.
Je sors de l’ascenseur. Je la vois. Elle me regarde. Je lui propose de prendre son sac et de le déposer moi-même dans le vide-ordures. Elle me laisse le décrocher de sa main. Je vais m’en débarrasser. Elle me dit quelques mots de remerciement avec sa voix de vinyle au sillon détrâmé Elle entame un demi-tour pour renter chez elle. Je l’observe encore un court instant. Je pense à son quotidien. Le temps infini que prend chaque geste. Infini.
La dame affolée m’a prié de la suivre. Nous pénétrons l’entrée, le séjour, et nous sommes dans la cuisine. La vision est affreuse. La très vieille dame a eu un malaise. Elle était en train d’étendre du linge et sa chute l’a faite s’affaisser dans les tiges du séchoir. Elle se débat, à moitié tétanisée avec des sautes frénétiques d’insecte pris au piège. La dame affolée me supplie de la sortir de là. Je lui dis de téléphoner aux secours. Je m’approche de la très vieille dame. Ses lunettes sont tombées. Ses yeux sont remplis de terreur. Elle pousse des cris d’oisillon aphone. Avec les soins qu’il faut pour sortir un papillon d’une toile d’araignée j’entreprends de sortir ses bras et son cou d’entre les tiges du séchoir. Je parviens à l’en extraire sans trop forcer. Ses membres sont raidis. Je l’allonge au sol. La dame affolée a réussi à joindre les pompiers. Ils arrivent. Je prends la très vieille dame dans mes bras pour la porter jusqu’à son lit. Elle regarde dans ma direction, sans me voir vraiment. Elle est toujours agitée de tremblements et sa raideur me rend difficile le passage des portes. Elle est brûlante. Je demande à la dame affolée d’apporter des linges humides et frais. Elle s’exécute. Je lui demande aussi de ramasser les lunettes. Je passe ma main sur le front de la très vieille dame, allongée sur le lit. Elle remue ses mâchoires pour parler mais aucun son ne sort de sa bouche. Les linges frais arrivent. Je les pose sur la tête de la très vieille dame. Sur sa poitrine. Sur ses bras. Sur ses jambes. Elle a un sursaut à chaque fois. Mais elle finit par se calmer un peu. La dame affolée me dit qu’elle a aussi appelé le fils de la très vieille dame. Il habite à proximité. Elle me dit encore qu’elle va descendre pour attendre les pompiers à la porte de l’immeuble. Elle me tend la paire de lunettes. Elle me laisse seul avec la très vieille dame.
Je m’assois au bord du lit et je continue à passer doucement ma main sur le visage de la très vieille dame. Je voudrais qu’elle cesse d’avoir peur. J’ignore ce qui se passe dans ce vieux corps usé. Je ne la connais pas. Je regarde la chambre. Dans l’ensemble conventionnel du mobilier, des deux ou trois tableaux sur les murs, des objets, rares et ordinaires, se meurt, immobile, dépourvu par la vie qui se retire en un lent calvaire entêté, chaque heure qui passe, chaque jour, chaque saison, chaque minute.
Elle s’est un peu calmée. Mais elle continue à trembler. Elle est terrorisée. Elle ouvre la bouche et je ne sais pas si c’est pour me dire quelque chose ou pour tenter d’attraper une goulée d’air encore, et puis encore une, et encore une autre. Avec une sorte d’instinct têtu. Comme on prend plusieurs respirations pour s’affermir avant de sauter d’un plongeoir, du bord d’une falaise, du haut de sa solitude dans les bras de quelqu’un d’autre. En fait aussi pour différer le moment du saut. Pour se retenir du coté du connu. Je pense à la chanson de Barbara : « Et belle comme une épousée, dans sa longue robe blanche, en dentelle, elle s'est penchée sur lui, qui semblait émerveillé, que dit-elle? »
Dans la pièce rien ne parait indiquer quelle fut sa vie. S’il y a des souvenirs de ça, je ne les distingue pas. Je lui prends la main. Je lui souris. Je ne peux rien. Rien qu’attendre qu’elle soit trop fatiguée pour se débattre, si faiblement qu’elle le fait à présent. Rien qu’attendre je ne sais quoi. Les secours. Que revienne la dame affolée qui vient la voir régulièrement pour s’occuper d’elle.
Je déplace les linges disposés sur son corps. Je vais en préparer d’autres puis je reviens dans la chambre.
Une tristesse diffuse m’embrume peu à peu. Je voudrais retourner me reposer. Et si j’étais la très vieille dame je voudrais qu’on me laisse seul, en train de m’épuiser une dernière fois. Je sentirais en moi se défaire les ultimes oripeaux de l’acharnement et je cesserais d’en retenir le cruel ordonnancement. J’essaierais un souvenir de rire en imaginant mon cœur comme un petit ballon de baudruche dont on relâche l’embouchure et qui s’en va voleter quelques secondes avant de retomber à plat, peau exsangue, poche inerte. J’essaierais de garder les yeux ouverts le plus longtemps possible pour tenter d’entrevoir ce qui s’amène. Vaguement effrayé mais trop curieux. Je serais en haut du grand huit avant que le chariot se précipite dans le vide.
Je sens la main de la vieille dame qui commence à serrer mes doigts. Je contemple son regard plein d’angoisse. Lorsque je suis allé mouiller d’eau froide d’autres linges, j’ai pris pour cela, des bouteilles d’eau minérale dans le frigo : j’ai découvert stupéfait, un frigo débordant de nourriture. De quoi ne manquer de rien. Pour un mois au moins. Insensiblement je me penche sur elle. Je passe de nouveau ma main sur sa joue. Quelques sons informes sortent du fond de sa gorge. Des hoquets chétifs à moitié étranglés.
Mes lèvres ont bougé. Je ne sais pas affirmer que j’ai réellement prononcé des mots qu’elle puisse entendre. Je ne me souviens vraiment que de ce que j’ai pensé et dont l’expression a pu se dessiner sur ma bouche.
« Vas-y … Va … Laisse-toi faire … Va … Lâche prise … Lâche … Va … Vas-y … »
Laisse monter doucement autour de toi cette onde immatérielle. Laisse-la te porter. T’emporter. Glisse. N’aies plus peur. Il n’y a plus rien à craindre. Jamais il n’y a eu si peu à craindre. Si peu que ce rien d’incertitude où l’on ne sait seulement pas comment le dernier battement va demeurer en l’air, suspendu, et que tout va retomber dessous et que le prochain battement n’aura pas lieu. Et comment la dernière pensée s’évanouit, se dissout, s’évapore. Et que le plus grand silence s’installe comme une nuit dont la clarté irradie un moment puis se referme sur l’enveloppe que la mort a abandonnée.
Nos deux visages sont très proches. Rien ne me retient, dans un étouffement de tendresse inconnue, de frôler d’un léger baiser son vieux front ridé.
Je le fais.
Du bruit à la porte. J’entends la voix de la dame affolée. Elle est suivie de quatre gaillards habillés en pompier. Je leur cède la place. Ils déballent un invraisemblable fouillis d’ustensiles, d’appareils divers. Ils demandent qu’on renouvelle les linges avec de l’eau fraiche. La dame affolée et moi nous en occupons. De retour dans la chambre la très vieille dame est presque nue sur le lit. Sons corps décharné m’apparaît dans toute la brutalité de sa grande vieillesse. Les hanches saillantes. Les jambes où les genoux forment de vilains nœuds. Le buste aux seins posthumes. La peau décolorée. Même pas grise.
On étend des linges de nouveau frais sur tout son corps. On prend sa tension. On écoute son cœur. On appelle un hôpital où on puisse l’emmener. On lui pose des questions. On essaye de traduire ses bredouillis en réponses. Parfois la dame affolée répond à sa place. Puis le fils débarque : gros homme au faciès inexpressif qu’on a l’impression d’avoir dérangé dans ses activités habituelles du samedi. Un peu gêné de me voir là devant sa mère presque dénudée et agonisante. La dame affolée lui explique.
La très vieille dame s’est remise à trembler. Elle reconnaît son fils. Il la rassure avec des paroles indigentes. On va bien s’occuper d’elle. On va la soigner. On va la sortir de là. Qu’elle ne s’inquiète pas. Qu’elle ne s’inquiète pas. On est là. On est là.
La situation est devenue pathétique. La dame affolée me regarde. Je finis par m’approcher d’elle pour lui suggérer qu’apparemment on a plus besoin de moi. Elle se confond en remerciements convenus et me raccompagne à l’entrée. Je jette un dernier regard à la très vieille dame avant de quitter sa chambre.
Je rentre chez F. & D.
J’apprends par eux que, trois ou quatre semaines après son hospitalisation, la très vieille dame est morte.
Père âgé et dinguerie maternelle font que je n’ai pas connu de grand-mères ni de grand-père. J’ai pour les vieille personnes, généralement, une considération quelquefois agacé, énervé, mais aussi souvent pleine d’une gentillesse spontanée. C’est bien sur en fonction de la personne. Il y en a beaucoup avec qui cela se passe bien. Il y en a plein qui savent. Pas tant que ça, mais pour qui c’est bon, c’est plié : il n’y a plus qu’à attendre. Et en attendant on reste avec des choses à dire. A redire. A re-redire. Pour simplement être sur d’avoir vécu, peut-être. Qu’on en conserve quelque chose. Que ce ne soit pas complètement une défaite. Ou on s’avance dans le silence qui progressivement nous accueille.
Grand-père, grand-mère, je n’en sais rien. Cependant je crois que j’aurais cherché à leur être ce que j’ai voulu être pour la très vieille dame ; ce fut trop court avec elle. Il aurait fallu plus de temps. Pour la soutenir à la surface de l’onde, qu’elle flotte, confiante, de plus en plus confiante, apaisée, jusqu’à ce qu’il soit naturel que je retire mes mains, et qu’elle aille décliner, seule, pour finir comme décline le dernier bout de lumière d’un jour sombré. Et si possible en trouvant à dire merci, merci d’avoir été là.
Je ne sais pas. Mais je sais que j’aurais été ça. J’aurais tout fait pour ne pas alourdir ce passage d’un chagrin d’enfant oublieux. D’un refus déguisé de passer du troisième au deuxième rang sur la grande roue.Et même sans reconnaissance, j’aurais au moins été consolateur. Ne pas nier que c’est joué. Laisser s’évader. Garder le goût de l’inconnu pour l’entrée dans le néant.

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