"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 16 juillet 2008

Ambrose Bierce

C’était en des temps radieux. On n’imaginait pas qu’un abîme de crétinerie arrogante puisse devenir Président des Etats-Unis, ni qu’un ridicule majordome beaufardisant devienne Président de la République Française. C’est vous dire ! Comble de quelque chose qui rétrospectivement ressemblait à des petites brisures de bonheur que nous pouvions alors déguster dans l’insouciance la plus totale, l’Indispensable Monsieur Philippe Meyer sévissait sur les ondes de la radio publique, tous les matins, dans une chronique dite, à fort juste titre, matutinale, nous apprenant mille choses étonnantes sur le monde, sur ses habitants, sur ses curiosités, sur ses absurdités, etc… Inoubliable épilogue qui se construisit au fur et à mesure de ces fameuses chroniques, Monsieur Meyer finissait rituellement ses pertinentes interventions par « Je vous souhaite le bonjour, nous vivons une époque moderne, le progrès fait rage, le futur ne manque pas d’avenir … »
Certes Monsieur Meyer sévit toujours sur les ondes publiques, je l’écoute régulièrement sur France Culture, radio irremplaçable qui rend indubitablement plus intelligent contrairement à d’autres, mais cette introduction vise principalement à faire pénétrer mon sujet dans cet article, et moins à me soucier de la carrière que j’espère encore très longue de Monsieur Meyer.
C’est en effet au cours d’une de ces chroniques, donc matutinales, que j’ouïe pour la première fois le nom d’Ambrose Bierce de la bouche même du ci-devant intervenant radiophonique. Lequel vantant les mérites d’une œuvre de ce Monsieur Bierce, fit si bien que je m’empressai de m’en procurer l’ouvrage.
Puis de m’informer plus avant sur la biographie de cet (h)auteur : journaliste et écrivain américain, au destin difficile, et dont je retiens notamment qu’il n’est pas vraiment mort ; non, il a disparu. A l’âge de 70ans il avait rejoint les armées Mexicaines de Francisco Villa : c’est là qu’on perd sa trace : nul ne l’a jamais revu. On ne connaît ni date ni lieu de sa mort. Etant né en 1842 on peut assurément penser qu’il le soit, mort. Mais …
Le livre dont Monsieur Meyer faisait l’éloge ce jour-là ? Le Dictionnaire du Diable.
Une merveille de dérision, d’humour, de pessimisme éclairé par les ombres de l’âme humaine, de drôlerie, de poésie : un grand florilège qui fait immédiatement passer certain Dictionnaire Analphabétique* pour une laborieuse progression de batraciens lobotomisés et parfumés à l’huile de pavot.
Une somme d’érudition, (voir la définition qui en est faite dans la poignée d’exemples que j’ai extraite du livre en question), avec longues citations, poèmes ou commentaires.
Si vous êtes d’un naturel pessimiste, vous saurez mieux pourquoi, et la griffe que vous y sentirez vous inspirera peut-être de vous faire plus tendre au malheur, plus magnanime dans le désespoir, plus patient vis-à-vis de nos semblables. Considérant pourquoi pas, dans la veine de Monsieur Bierce, que le pessimisme puisse être la chose la plus nécessaire pour soutenir une clairvoyance inutile.
Si vous êtes d’une nature plutôt portée à l’optimisme vous apprendrez possiblement à mieux convaincre, considérant avec Carmen qu’il est doux d’espérer, qu’il est permis d’attendre, mais qu’il ne faut pas non plus trop tirer sur la corde, oui, mais laquelle ?
Je vous recommande donc d’agrémenter très prochainement votre bibliothèque de ce riche opus : c’est un de ces livres qu’on découvre à chaque fois, qu’on ouvre, qu’on ouvre à nouveau, qu’on oublie un peu, qu’on retrouve, (c’est ce qui vient de m’arriver), et qu’on redécouvre encore.
Cet article est une adresse particulière, (dans la mesure où je fais ce que je veux), pour un voltigeur aéro-cygne, auquel je signale toutefois qu’à ma connaissance il n’existe pas de version imperméable au monoï.

J’ai tiré de cette œuvre une petite palanquée de définitions afin de vous mettre l’eau à la bouche … Comme on dit.
Mais ce n’en est qu’une partie des multiples facettes : ne vous en contentez surtout pas !
Aux dernières nouvelles on trouve toujours cet ouvrage aux éditions « Bibliothèque étrangère Rivages » dans la traduction de Bernard Sallé.

Dictionnaire du Diable – Ambrose Bierce – extraits :

Acéphale : adj. Qui se trouve dans la situation surprenante du Croisé tirant distraitement sur l’une de ses mèches de cheveux quelques heures après qu’un cimeterre Sarrasin lui eut, à son insu, tranché le cou, (ainsi que le relate Joinville).

Appât : n. Sorte de préparation qui rend l’hameçon plus agréable au goût. La meilleure recette est la beauté.

Enveloppe : n. Linceul d’un document. Fourreau d’une facture. Cosse d’un versement. Couvre-lit d’une lettre d’amour.

Erudition : n. Poussière tombant d’un livre dans un crâne vide.

Détresse : n. Maladie contractée à l’exposition de la prospérité d’un ami.

Occident : n. Partie du monde qui se trouve à l’ouest, (ou à l’est), de l’Orient. Elle est principalement habitée par les Chrétiens, puissante sous-tribu des Hypocrites, dont les principales activités sont le meurtre et l’escroquerie, qu’ils se complaisent à appeler « guerre » et « commerce ». Celles-ci étant également les principales activités de l’Orient.

Présent : n. Cette partie de l’éternité qui sépare les terres de la déception du royaume de l’espoir.

Pessimisme : n. Philosophie qui s’impose aux convictions de l’observateur par la décourageante prédominance de l’optimiste, avec son espérance d’épouvantail et son sourire de râteau.

Pie : n. Oiseau dont les dispositions pour le vol ont ouvert à certains la supposition qu’on pourrait lui apprendre à parler.

Poésie : n. Forme d’expression particulière, sur les contrées qui commencent au delà des magazines.

Réflexion : n. Démarche de l’esprit à travers laquelle nous percevons avec clarté notre relation avec les évènements du passé, et nous rend capable d’éviter à l’avenir les périls que nous ne rencontrerons plus.

Seul : adj. En mauvaise compagnie.

Singe : n. Animal arboricole qui se sent également très à l’aise dans les arbres généalogiques.

Vieillesse : n. Période de la vie où nous transigeons avec les vices que nous continuons à chérir, tout en repoussant avec horreur ceux que nous n’avons plus la faculté de commettre.

Illustration : Ambrose Bierce par J.H.E. Partington.

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2 commentaires:

Anonyme a dit…

Excellent oui ! C'est très bien de faire de la pub à ce bouquin. Il y en a un autre de Birece que j'ai beaucoup aimé : Morts violentes.
Tu conaais ?

Thy Wanek a dit…

oui, je connais aussi celui-là. Saisissant. Et une écriture d'une précision redoutable. Ca m'a fait frissoné à certains passages. Assez terrible aussi.