"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 31 juillet 2008

Suitable

Suitable : adj. adv. Du franco-latino-existentiel « suit », conjugaison complexe à la première et à la troisième personne de l’absent de l’indicatif mêlant le verbe être et le verbe suivre, et rendu célèbre par le fameux aphorisme sarkozozo-fillonesque « Je pense donc il suit » ; et du suffixe « able » qui affecte aussi bien des mots très simples comme râble, table, sable, que des mots compliqués comme impondérable de lapin, indubitable de camping ou irréversable sur la plage. Autant dire un quarteron de lettres qu’on met à toutes les sauces !
D’entrée de je, donc de moi, il faut immédiatement mettre le holà à toute tentative plus ou moins subreptice d’assimiler, à travers cette présentation exotique, le « suitable » dont je parle au « suitable » anglais qui signifie, (le croyez-vous !?!) : approprié. Décidément, 10 ans de thatcheriâtrie et 10 ans de blairouillerie n’ont pas laissé nos amis anglais dans un très bon état ! (On voit, en outre, ce qui nous guette … Vigilons ! Vigilons !)
Rendons-leur toutefois un peu de ce qui leur appartient puisque nous trouvons du pur able dans leur plaisant idiome notamment dans la locution « be able to » : être capable de. Ce qui nous rend heureusement moins étrangers les uns aux autres.
En vérité je vous le dis, suitable s’en va nous rapprocher d’un mélange de transcendance et de métaphysique, et ça ne nous fera pas de mal.
En effet il est rien moins question que de s’interroger sur le principe de suite, d’être en suite, de suivre en être, d’en être, et ensuite quoi.
D’où le râble qui râle, des cartes sur table, et le sable qui s’ensuit et s’enfuit.
Observons en premier lieu qu’aucun vocable, dans notre langue, ne permet de désigner ce qu’on peut suivre : pas de suivible, pas de suivable ; et rien qui désigne non plus ce à quoi on peut donner suite, voire ce dont on peut être la suite, ou ce qui pourrait nous faire suite. Ça n’a l’air de rien, mais moi ça me gêne un peu, et puis soyons honnête, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire ce soir.
Donc suitable veut dire, voudrait dire, s’essaierait à dire, qu’on est parce qu’on suit, ce qui suppose d’abord d’y avoir pensé, et contient en sa substance qu’on ne va pas tenir tout et n’importe quoi pour suitable.
Pas exagérer non plus !
On rechignera donc à trouver suitable les programmes d’une chaîne de télévision de fond d’égout, récemment promise à de nouvelles fortunes grâce à l’intervention d’un certain sarkodinguet* qui d’un coup de bagou magique a transféré sur les comptes de ses amis qui la dirigent tout le fric de la pub dont une part soutenait, ou tentait de soutenir, un groupe de média insolemment soumis au dictat néo-bolchévique dit « du service public ». On trouvera encore moins suitable que cette délicate attention oligarchique de la part du susdit navroléon*, ait pour but de permettre au parrain, (sans rire), de son fils de renflouer ses caisses dans la perspective de s’approprier, (tiens, le revoilà !), une majorité dans le capital d’une officine ayant son champignon sur rue, puisqu’il s’agit rien moins que d’un leader mondial du nucléaire.
Pour bien faire la différence opposons tout de suite à cela que nous serons toujours suitables les productions radiophoniques et néanmoins france-culturelles de l’Université Populaire de Caen, productions au cours desquelles officie un certain Monsieur Onfray, qu’on ferait bien de trouver plus souvent suitable. Avec les critiques de rigueur… On s’en trouverait sérieusement plus enpimpiner*, rendu plus pimpant en quelque sorte, plus … emperlimpimpimpiner*, plus prompt à ressentir le goût indispensable, mais sans poudre aux yeux, du neurone tressautant, du pensif activé, du grave conditionnel où nous devons nous garder de laisser divorcer la raison et le désir quand bien même le ménage à trois n’est pas la solution la plus commode, faut quand même bien dire.
On trouvera suitable de vivre debout le petit doigt sur l’écriture d’une Déclaration Universelle de Droits de l’Homme, (à rectifier par Droits de l’Etre Humain), plutôt que couché à la verticale le petit doigt sur la coupure du monde en deux en imaginant que comme ça on la verra moins.
Demeurera éternellement suitable la décision hautement personnelle, et ô combien intime, d’user de son enveloppe et de son contenu avec l’enveloppe et son contenu de qui on veut, les yeux dans les yeux, ou plus bas, ou plus haut, ou de travers, dans le but avoué, si on veut, de produire de ce plaisir éphémère et primordial qui consiste à goûter régulièrement de la chair pour y trouver de sa chair, et/ou plus si infinité, ce qui fait aussitôt apparaître comme fort peu suitable de contraindre les employés des établissements vaticano-papalourdingues, et autres, à se serrer la ceinture de chasteté à tel point qu’elle finit par agir comme un cockring. Avec les conséquence que l’on sait sur les enfants dits de c(h)oeur…
Pour que quelque chose soit suitable il faut, comme on dit un peu trivialement, que ça tienne la route.
De préférence celle qui ne passe pas par la prison, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Celle qui ne passe pas par Big Brother. Celle qui ne passe pas par le Cac’40. Celle qui ne passe pas par des usines de conditionnement. Celle qui ne passe pas par les ateliers luxueux de la réflexion officielle. Celle qui ne passe pas par les laboratoires de clonage. Celle qui ne passe pas par des formats. Celle qui ne passe pas par le calibrage des émotions en sensations.
Alors si je suis et que tu suis, on se suit, nous sommes suitable.
Ça ne servira peut-être à rien.
Mais c’est possiblement un bon début.
Finalement, si ça se trouve, c’est approprié …


* A venir dans le Dico Analph ... enfin bon ... normalement ...

Baîtyzes de cambré : olé ! olé !

Rumeurs :

Parait qu’ils veulent délocaliser le Festival de Cannes en Bolivie : ça va être le Festival de Cannes à Sucre !

Parait qu’ils prévoient déjà, à la mort de l’actuel Maire de Paris, de donner son nom à la Grande Arche de la Défense : ça sera la Grande Arche Delanoë !

Face aux difficultés économiques il ne faut pas baisser la garde : les p’tits malins qui voudraient écrire la garde en un seul mot et mettre un l majuscule en sont pour leur frais.

Rachidati veut recenser les bandes de voyous : on lui rappelle que « charité bien ordonnée commence par soi-même » ?

Mise au point :

Primesautier ne veux pas dire qu’on saute en premier.
Profaner ne veut pas dire qu’on s’y connaît pour étioler.
Un balénoptère n’est pas un parapluie à pâles rotatives.
Une garden-party ne célèbre pas le départ du jardinier.

Explication :

Le verbe branler n’est pas toujours un verbe réfléchi : dans ce cas il s’agit seulement d’osciller, de manifester une certaine instabilité … En revanche si on y réfléchit il peut se faire qu’on s’en tape. N.b. Dans le dictionnaire c’est un verbe qui apparait généralement pas très loin du mot braguette… Ca peut expliquer des choses …
Il arrive qu’on branle du chef : c’est souvent un peu vague.
Il arrive qu’on s’en branle du chef : ça peut être compromettant pour sa carrière.

Le kwashiorkor est une maladie infantile liée à la dénutrition : ne négligeons pas d’accompagner la famine dans le monde d’une certaine diversification du vocabulaire de rien. Ca ne peut pas nuire dans les dîners des vils.

Equilibre :

La quéquette est entrée dans le dictionnaire. Rassurez-vous ça n’en a pas fait sortir la quenelle pour autant.

Message personnel :

Il y a des gloutons sur ce banc, pas de bon ton pour la bonne bouffe, et sa conquête sur ce quai pourrait buter ce qui est pire, sur l’envie d’un pur acculé.

mardi 29 juillet 2008

La très vieille dame

Eté 2003. Canicule. On s’en souvient. Je suis, comme souvent, l’été, réfugié dans l’appartement de F. & D., dans le XVme arrondissement à Paris. F. & D. sont en vacances. Je suis seul chez eux. Tranquille. Un samedi après midi. En plein milieu de cet après midi là, on sonne tout à coup à la porte, on frappe vigoureusement, et j’entends qu’on appelle D. par son nom de famille. Je me jette hors du calme où je me reposais. Je passe rapidement un semblant de vêtement. Il fait très chaud, oui. J’ouvre la porte et me retrouve face à une dame affolée qui demande après D. Je lui dis qu’il n’est pas là. Je me rappelle avoir déjà croisé cette personne dans la tour. Elle est désemparée. Elle me désigne la porte de l’appartement d’en face et me parle d’une vieille dame en difficulté. Elle a besoin d’aide. J’y vais.
L’appartement d’en face, j’en avais une fois croisée l’occupante. Une vieille dame en effet. Une très vieille dame. 94 ans. Je l’ai su plus tard. Un matin, j’arrivais chez F. & D., elle traversait le couloir pour porter un sac poubelle jusqu’au vide-ordures. Elle tenait ce petit sac accroché à deux de ses doigts déformés, en se cramponnant à un déambulateur. Le temps infini que prenait chaque pas. Infini. Sa frêle carcasse toute tremblante. Ses yeux minuscules derrière une paire d’épais hublots. Mue par une volonté nerveuse elle avait atteint, en un quart d’heure, certainement, le milieu du couloir.
Je sors de l’ascenseur. Je la vois. Elle me regarde. Je lui propose de prendre son sac et de le déposer moi-même dans le vide-ordures. Elle me laisse le décrocher de sa main. Je vais m’en débarrasser. Elle me dit quelques mots de remerciement avec sa voix de vinyle au sillon détrâmé Elle entame un demi-tour pour renter chez elle. Je l’observe encore un court instant. Je pense à son quotidien. Le temps infini que prend chaque geste. Infini.
La dame affolée m’a prié de la suivre. Nous pénétrons l’entrée, le séjour, et nous sommes dans la cuisine. La vision est affreuse. La très vieille dame a eu un malaise. Elle était en train d’étendre du linge et sa chute l’a faite s’affaisser dans les tiges du séchoir. Elle se débat, à moitié tétanisée avec des sautes frénétiques d’insecte pris au piège. La dame affolée me supplie de la sortir de là. Je lui dis de téléphoner aux secours. Je m’approche de la très vieille dame. Ses lunettes sont tombées. Ses yeux sont remplis de terreur. Elle pousse des cris d’oisillon aphone. Avec les soins qu’il faut pour sortir un papillon d’une toile d’araignée j’entreprends de sortir ses bras et son cou d’entre les tiges du séchoir. Je parviens à l’en extraire sans trop forcer. Ses membres sont raidis. Je l’allonge au sol. La dame affolée a réussi à joindre les pompiers. Ils arrivent. Je prends la très vieille dame dans mes bras pour la porter jusqu’à son lit. Elle regarde dans ma direction, sans me voir vraiment. Elle est toujours agitée de tremblements et sa raideur me rend difficile le passage des portes. Elle est brûlante. Je demande à la dame affolée d’apporter des linges humides et frais. Elle s’exécute. Je lui demande aussi de ramasser les lunettes. Je passe ma main sur le front de la très vieille dame, allongée sur le lit. Elle remue ses mâchoires pour parler mais aucun son ne sort de sa bouche. Les linges frais arrivent. Je les pose sur la tête de la très vieille dame. Sur sa poitrine. Sur ses bras. Sur ses jambes. Elle a un sursaut à chaque fois. Mais elle finit par se calmer un peu. La dame affolée me dit qu’elle a aussi appelé le fils de la très vieille dame. Il habite à proximité. Elle me dit encore qu’elle va descendre pour attendre les pompiers à la porte de l’immeuble. Elle me tend la paire de lunettes. Elle me laisse seul avec la très vieille dame.
Je m’assois au bord du lit et je continue à passer doucement ma main sur le visage de la très vieille dame. Je voudrais qu’elle cesse d’avoir peur. J’ignore ce qui se passe dans ce vieux corps usé. Je ne la connais pas. Je regarde la chambre. Dans l’ensemble conventionnel du mobilier, des deux ou trois tableaux sur les murs, des objets, rares et ordinaires, se meurt, immobile, dépourvu par la vie qui se retire en un lent calvaire entêté, chaque heure qui passe, chaque jour, chaque saison, chaque minute.
Elle s’est un peu calmée. Mais elle continue à trembler. Elle est terrorisée. Elle ouvre la bouche et je ne sais pas si c’est pour me dire quelque chose ou pour tenter d’attraper une goulée d’air encore, et puis encore une, et encore une autre. Avec une sorte d’instinct têtu. Comme on prend plusieurs respirations pour s’affermir avant de sauter d’un plongeoir, du bord d’une falaise, du haut de sa solitude dans les bras de quelqu’un d’autre. En fait aussi pour différer le moment du saut. Pour se retenir du coté du connu. Je pense à la chanson de Barbara : « Et belle comme une épousée, dans sa longue robe blanche, en dentelle, elle s'est penchée sur lui, qui semblait émerveillé, que dit-elle? »
Dans la pièce rien ne parait indiquer quelle fut sa vie. S’il y a des souvenirs de ça, je ne les distingue pas. Je lui prends la main. Je lui souris. Je ne peux rien. Rien qu’attendre qu’elle soit trop fatiguée pour se débattre, si faiblement qu’elle le fait à présent. Rien qu’attendre je ne sais quoi. Les secours. Que revienne la dame affolée qui vient la voir régulièrement pour s’occuper d’elle.
Je déplace les linges disposés sur son corps. Je vais en préparer d’autres puis je reviens dans la chambre.
Une tristesse diffuse m’embrume peu à peu. Je voudrais retourner me reposer. Et si j’étais la très vieille dame je voudrais qu’on me laisse seul, en train de m’épuiser une dernière fois. Je sentirais en moi se défaire les ultimes oripeaux de l’acharnement et je cesserais d’en retenir le cruel ordonnancement. J’essaierais un souvenir de rire en imaginant mon cœur comme un petit ballon de baudruche dont on relâche l’embouchure et qui s’en va voleter quelques secondes avant de retomber à plat, peau exsangue, poche inerte. J’essaierais de garder les yeux ouverts le plus longtemps possible pour tenter d’entrevoir ce qui s’amène. Vaguement effrayé mais trop curieux. Je serais en haut du grand huit avant que le chariot se précipite dans le vide.
Je sens la main de la vieille dame qui commence à serrer mes doigts. Je contemple son regard plein d’angoisse. Lorsque je suis allé mouiller d’eau froide d’autres linges, j’ai pris pour cela, des bouteilles d’eau minérale dans le frigo : j’ai découvert stupéfait, un frigo débordant de nourriture. De quoi ne manquer de rien. Pour un mois au moins. Insensiblement je me penche sur elle. Je passe de nouveau ma main sur sa joue. Quelques sons informes sortent du fond de sa gorge. Des hoquets chétifs à moitié étranglés.
Mes lèvres ont bougé. Je ne sais pas affirmer que j’ai réellement prononcé des mots qu’elle puisse entendre. Je ne me souviens vraiment que de ce que j’ai pensé et dont l’expression a pu se dessiner sur ma bouche.
« Vas-y … Va … Laisse-toi faire … Va … Lâche prise … Lâche … Va … Vas-y … »
Laisse monter doucement autour de toi cette onde immatérielle. Laisse-la te porter. T’emporter. Glisse. N’aies plus peur. Il n’y a plus rien à craindre. Jamais il n’y a eu si peu à craindre. Si peu que ce rien d’incertitude où l’on ne sait seulement pas comment le dernier battement va demeurer en l’air, suspendu, et que tout va retomber dessous et que le prochain battement n’aura pas lieu. Et comment la dernière pensée s’évanouit, se dissout, s’évapore. Et que le plus grand silence s’installe comme une nuit dont la clarté irradie un moment puis se referme sur l’enveloppe que la mort a abandonnée.
Nos deux visages sont très proches. Rien ne me retient, dans un étouffement de tendresse inconnue, de frôler d’un léger baiser son vieux front ridé.
Je le fais.
Du bruit à la porte. J’entends la voix de la dame affolée. Elle est suivie de quatre gaillards habillés en pompier. Je leur cède la place. Ils déballent un invraisemblable fouillis d’ustensiles, d’appareils divers. Ils demandent qu’on renouvelle les linges avec de l’eau fraiche. La dame affolée et moi nous en occupons. De retour dans la chambre la très vieille dame est presque nue sur le lit. Sons corps décharné m’apparaît dans toute la brutalité de sa grande vieillesse. Les hanches saillantes. Les jambes où les genoux forment de vilains nœuds. Le buste aux seins posthumes. La peau décolorée. Même pas grise.
On étend des linges de nouveau frais sur tout son corps. On prend sa tension. On écoute son cœur. On appelle un hôpital où on puisse l’emmener. On lui pose des questions. On essaye de traduire ses bredouillis en réponses. Parfois la dame affolée répond à sa place. Puis le fils débarque : gros homme au faciès inexpressif qu’on a l’impression d’avoir dérangé dans ses activités habituelles du samedi. Un peu gêné de me voir là devant sa mère presque dénudée et agonisante. La dame affolée lui explique.
La très vieille dame s’est remise à trembler. Elle reconnaît son fils. Il la rassure avec des paroles indigentes. On va bien s’occuper d’elle. On va la soigner. On va la sortir de là. Qu’elle ne s’inquiète pas. Qu’elle ne s’inquiète pas. On est là. On est là.
La situation est devenue pathétique. La dame affolée me regarde. Je finis par m’approcher d’elle pour lui suggérer qu’apparemment on a plus besoin de moi. Elle se confond en remerciements convenus et me raccompagne à l’entrée. Je jette un dernier regard à la très vieille dame avant de quitter sa chambre.
Je rentre chez F. & D.
J’apprends par eux que, trois ou quatre semaines après son hospitalisation, la très vieille dame est morte.
Père âgé et dinguerie maternelle font que je n’ai pas connu de grand-mères ni de grand-père. J’ai pour les vieille personnes, généralement, une considération quelquefois agacé, énervé, mais aussi souvent pleine d’une gentillesse spontanée. C’est bien sur en fonction de la personne. Il y en a beaucoup avec qui cela se passe bien. Il y en a plein qui savent. Pas tant que ça, mais pour qui c’est bon, c’est plié : il n’y a plus qu’à attendre. Et en attendant on reste avec des choses à dire. A redire. A re-redire. Pour simplement être sur d’avoir vécu, peut-être. Qu’on en conserve quelque chose. Que ce ne soit pas complètement une défaite. Ou on s’avance dans le silence qui progressivement nous accueille.
Grand-père, grand-mère, je n’en sais rien. Cependant je crois que j’aurais cherché à leur être ce que j’ai voulu être pour la très vieille dame ; ce fut trop court avec elle. Il aurait fallu plus de temps. Pour la soutenir à la surface de l’onde, qu’elle flotte, confiante, de plus en plus confiante, apaisée, jusqu’à ce qu’il soit naturel que je retire mes mains, et qu’elle aille décliner, seule, pour finir comme décline le dernier bout de lumière d’un jour sombré. Et si possible en trouvant à dire merci, merci d’avoir été là.
Je ne sais pas. Mais je sais que j’aurais été ça. J’aurais tout fait pour ne pas alourdir ce passage d’un chagrin d’enfant oublieux. D’un refus déguisé de passer du troisième au deuxième rang sur la grande roue.Et même sans reconnaissance, j’aurais au moins été consolateur. Ne pas nier que c’est joué. Laisser s’évader. Garder le goût de l’inconnu pour l’entrée dans le néant.

lundi 28 juillet 2008

La constante de Kaprekar

Accrochez-vous ! Accrochez-vous à la rampe, au bastingage, à la table, au pommeau de la douche, au bol de café, à votre slip de bain, à la porte, (faites attention aux doigts), accrochez-vous à la verge de votre amant, aux seins de votre maîtresse, au réverbère, à un arbre, à un parapluie, tout ce que vous trouverez, mais de grâce, accrochez-vous !!! Je vous aurais prévenu …
Cet article va traiter de mathématique !

Blonk !

Je vous avais prévenu.

Petit préambule de champagne : les mathématiques me détestent depuis que je suis tout petit. Je ne tiens pas ici à les en blâmer plus que de raison mais c’est un fait. J’ai été, des années durant, harcelé par leur langage cabalistique, leurs formules absconses, leurs axiomes froidement logiques, leurs courbes géométriques, leurs fractions, leurs racines carrées, leurs sinus, leurs cosinus, et j’en passe. Même la force d’interposition de certains professeurs bienveillants qui voulaient bien prendre en pitié mon immense désarroi n’y put quelque chose. Au mieux m’étais-je concilié les faveurs de l’arithmétique. Mais les mathématiques, toujours, me considérèrent du haut de leurs certitudes de sciences dites exactes, comme un pauvre lettré approximatif, gavé d’Histoire, embrumé de géographie, marinant dans le texte jusqu’à se vautrer dans la poésie, tout à fait indigne d’accéder aux grandeurs de leurs olympes cartésiennes. Et abstraites. Tout juste fus-je rassuré, à l’aube fiévreuse de mon anxieuse adolescence, par une professeure de français qui me démontra, un jour, qu’il avait du mathématique dans l’écriture. Pas de quoi, pour autant, faire un procès à Pythagore ni à Carroll, (le même Lewis que celui de la jeune Alice)…
J’ai survécu, la preuve. Mais au fond de moi je me sens encore aujourd’hui comme handicapé : comme, si je puis dire, avec un manque.
Le comble, c’est que moi, les mathématiques, je n’ai jamais rien eu contre elles. Il m’est même arrivé, quelquefois, bien que n’y comprenant strictement rien, de m’en amuser. De trouver ça rigolo.
C’est ce qui s’est passé cet après-midi, lors qu’avec un ami nous étions en train d’empêcher une vague d’ennui de remplir un trou de vacuité. Pas loin, donc, du principe des vaseux communicants, en quelque sorte …
A cet effet, l’ami en question, Monsieur A., (appellation confirmée par celle qu’il m’adresse en me nommant Monsieur T.), dressait une autre vague sur laquelle je m’en vins surfer un peu avec lui, sur l’océan d’Internet.
Hors, que ne voilà-t-il donc pas sur quelle page nous atterrissons tout à coup, pour ne pas dire soudainement ?
L’algorithme de Kaprekar !!!
Pour tout de suite narguer un peu, disons qu’en plus poétique il s’agit précisément de l’algorithme de Dattatreya Ramachanda Kaprekar. Au passage, mathématicien indien qui naquit en l’an de grâce 1905 et périclita définitivement en l’an de disgrâce 1988.
Je ne sais pas vraiment ce que c’est qu’un algorithme. Mais avec l’aide des exemples présents sur la page que nous déchiffrions, tous deux ébahis, Monsieur A. et moi-même, nous comprîmes tout de suite, pour sa part qu’il y avait de quoi au gré de quelques paris avec des potes se faire payer pas mal d’apéros, et pour la mienne que décidément je n’étais pas au bout de mes surprises les plus vertigineuses.
Je vous explique ça vite fait :
Vous prenez un nombre au hasard, genre 4523. Bon. Vous rangez les chiffres de ce nombres par ordre décroissant : ça nous y fait, (comme disais M’sieur Desproges), 5432. Bon. Là-dessus vous rangez ces mêmes chiffres par ordre croissant, (au beurre, pour les plus gourmands) : ce qui nous y fait : 2345. Le premier sera nommé n1, pour ne pas le perdre. Le second sera nommé n2, pour pouvoir le retrouver.
Après ces quelques préparatifs vous soustrayez n2 à n1 : ce qui nous fait à peu près 3087. Ok ? Vous y êtes ?
Et alors ? Vous dites-vous l’air un peu ahuri, soyons franc.
Et alors ? Vous renouvelez l’opération avec ce nombre ainsi obtenu : donc n1 = 8730 et n2 = 0378 ; vous soustrayez n2 à n1 = 8352.
Et alors ? Commencez-vous un peu à vous agacer, parce que vous n’avez pas que ça à faire !...
Alors ? Vous renouvelez l’opération avec 8352.
Encore ?
Oui encore !
Donc n1 : 8532 et n2 : 2358 = 6174
Et voila !
Et voila quoi ??? Vous exclamez-vous au bord de m’envoyer les services de l’hygiène mentale.
Bah rien : 6174, c’est 6174 : et c’est la constante de Kaprekar.
Et alors ??? Vous étranglez-vous en phase d’approche de l’apoplexie !!!
Et bien apprenez, chers égarés des formats cartésiens où 1 et 1 doivent toujours faire deux sans qu’on leur demande si ça leur plait, s’ils sont d’accord, s’ils ne voudraient pas de temps en temps faire 3, ou 3 et demi, ou 1 et demi, ou peut-être rien, tout simplement, que quoi que vous fassiez, si vous jouez à ce petit jeu de n2 soustrait à n1, et bien vous finirez toujours plus ou moins vite par tomber sur 6174 !!
Vous le croyez ça ??
Vous le croyez pas ???
Ok ! On va essayer avec une année de naissance au hasard : 1981.
Donc n1 : 9811 et n2 : 1189 = 8622
> n1 : 8622 et n2 : 2268 = 6354
> n1 : 6543 et n2 : 3456 = 3087 (déjà ça vous rappelle quelques chose …)
> n1 : 8730 et n2 : 0378 = 8352 (ça se confirme …)
> et donc : n1 : 8532 et n2 : 2358 = 6174 !!
Ah ouaiiiiii !!! …
Eh oui.
Allez un autre :
4192.
> n1 : 9421 et n2 : 1249 = 8172
> n1 : 8721 et n2 : 1278 = 7443
> n1 : 7443 et n2 : 3447 = 3996
> n1 : 9963 et n2 : 3699 = 6264
> n1 : 6642 et n2 : 2466 = 4176
> n1 : 7641 et n2 : 1467 = … 6174 !!!

Et voila !!!

Vous, je sais pas. Moi ce genre de truc ça me sidère. J’ai tout à coup un grand sentiment d’anti matière : vous savez le grand trou,… avec rien autour … …

(N.b. Vous amusez pas à piéger le truc en choisissant des nombres du genre 1112 : vous arrivez à du trois chiffres et la soustraction vous donnera 0 : pour avoir l’air malin, y’a mieux !)

Autre abîme d'étrangeté : les nombres de Kaprekar :
Exemple : 703.
Vous faites 703 puissance 2 : ça fait 494209 : et bien vous savez quoi ? 494 + 209 = 703 !!

Y’a-t-il des mathématiques qu’il faut aimer : en voilà donc !
Il va sans dire, mais disons-le tout de même, ça nous fera au moins une bonne occasion de conclure ce p’tit bla-bla : nous avons mis le doigt dans l’engrenage et nous allons laisser tourner la roue … … …

Ah oui j’allais oublier :
Vous savez toutes et tous que 3 x 1/3 ça fait 1.
On sait tous que 1 divisé par trois ça fait 0.33333333333.
Que 3 x 0.3333333333333 = 0.99999999999.
Donc 1 = 0.99999999999.

Quand je vous dis que 1 et 1 ne font pas forcément deux …

lundi 21 juillet 2008

Au seuil de l'ombre blanche

La maison avait beau avoir brûlé, comme le pays tout entier, comme le ciel que remplissaient des nuées de cendre, comme le lac dont l’immense vasque débordait depuis d’une vapeur lourde, épaisse et jaunâtre, comme les arbres pétrifiés en noirs cris désarticulés, muets et déchirants, il était parvenu à retrouver, en battant du pas de ses marches interminables les sols couverts d’une couche boueuse formée de saisons de poussière, la marque d’un passage.
Il avait épuisé en route la moitié de son poids et le teint pâle de son visage, s’il fallait l’approcher, rappelait celui de quelqu’un qui aurait passé un temps très long dans une cellule entièrement close et profondément enfouie. La fièvre de ses yeux aux paupières rougies témoignait cependant d’une endurance déraisonnée. La droiture de sa stature, devenue frêle, d’une détermination éperdue. L’errance avait accompli son ouvrage.
Il avait habité toutes les zones du dessus. Il s’était employé à vivre. A exister même quelquefois. Il était presque entièrement rompu aux exigences des nécessités. Il s’était convaincu que la seule utilité des échappatoires qu’il ménageait dans chaque situation suffisait, pouvait avoir suffi, à rendre celle-ci supportable. A la manière d’un nageur maladroit qui s’éloigne peu du bord et qui ainsi se sent plus à l’aise pour progresser dans l’élément hostile.
Pourtant c’est bien l’espace du dessous auquel il s’était attaché le plus. Auquel il était le plus attaché. Mais il avait fallu attendre. Attendre beaucoup. Une attente submergeante. Une attente pénible. Solitaire et peuplée des hordes disparates du vide grouillant. Une attente avec des murs obtus. Avec des rues sans fin dans des entre-jours aux blancheurs écoeurantes. Il s’était fabriqué une patience bornée. Absolument secrète. Travaillant simplement, sans s’en apercevoir, à déblayer devant lui ce qui se trouvait derrière. A remonter le courant tout en le descendant. Avec une immobilité assez totale pour que dans le tumulte dont l’apaisement lui permettait d’espérer, rien ne se doutât de ses agissements pour s’ingénier à les perturber. Etrangement c’est au début que cela s’avéra le plus facile. Et c’est au fur et à mesure que le calme paraissait s’imposer que, de loin en loin, un grondement dressait soudain une hydre encore bavante d’un feu infect, une stridence furieuse déchiquetait tout à coup un morceau du chemin, le transformant en fossé infranchissable, une douleur surgissait de son urne de viscère et plantait son trait dans tout le travers de son corps. D’où lui était venu de savoir s’armer d’une naïveté imbécile ? C’est en tout cas grâce à cette ignorante confiance, inexplicablement née du matériaux de son esprit tétanisé, qu’il réussit à tomber à chaque fois pour se relever comme s’il ne s’était rien passé. Il repoussait des monstres de fumée. Il chassait d’un silence de pierres des échos de vociférations. Il ployait son échine pour que la lance qui le traversait rompit dans l’étau de son os. Il n’avait d’autre lueur pour le guider, surtout le maintenir, qu’une toute petite voix, le filet d’un son chétif et ténu, petite mélodie têtue et lancinante, de source inconnu, cristalline, tendrement pointue, qui, remontant sans cesse de profondeurs inexplorées, se faufilait depuis le début, dans son être tendu et blessé, et versait en lui, mince ruisselet alimentant un océan de plomb, le vouloir de vie qui constituait le principal repas de son espérance.
Un petit peuple de beautés distantes complétait cet ordinaire. Il s’en rapprochait autant qu’il le pouvait, confiant à ses incompréhensions le devoir de se contenter d’en avoir lu, écouté, croisé, pour en orner son indigence, en conservant, provisoirement fermés, les émois aux contrées pour le moment inaccessibles. Ce petit monde lui apportait néanmoins un éclairage diffus qui concourut à teinter le temps souvent pesant de sa marche d’un halo bénéfique. Son rêve, surtout, en dévorait les matières et s’y perdait dans de fragiles repos. N’en apprenait-il que de la légèreté, cette légèreté le comblait quelquefois et atténuait la rigueur de son cheminement. Elle lui rappelait évidemment quelque chose qui lui manquait, mais elle déliait aussi, durant quelques heures plus ou moins réelles, son corps et son esprit. Cela allait jusqu’à en tirer une fugitive impression de pouvoir être beau. N’était-ce qu’un ressenti.
Il en extrayait également une probable vigueur qui soutenait sa mystérieuse volonté
Ainsi à l’usure de sa patience, où on aurait sans peine soupçonné une foi abrutissante, il était arrivé à rire des sifflets de gorgone dont il voyait parée, dans les noires vapeurs qui lui apparaissaient, la hure grognante de la matrice dont la marée l’avait englouti au commencement. Les oripeaux de sa rage devenaient peu à peu de cette charpie dont elle essayait encore d’agiter ses colères. C’était au début un rire douteux. Comme rire de soi. Mais c’était un point de rupture avec la peur, et bien que le produit de son attente fut surveillé par son insu, l’éclat ambigu de ce rire le nourrit comme un quignon de pain nourrit un affamé.
De cette même usure avait coulé, goutte à goutte, petit à petit, une eau de force, froide et limpide, qui, lentement, en s’infiltrant dans les sols de ses propriétés ravagées, en avait réveillé la mobilité, et permis aux odeurs et aux consistances d’évoluer. Peut-être garderait-il, plus tard, ce goût pour les senteurs de terre dont l’éveil libère les pourritures prisonnières. Le goût aussi pour cette glaise dont la croûte fond, s’amollit, et dont on peut reformer le sujet initialement avorté.
Si c’est dans cette tourbe obscure qu’il retrouva la marque d’un passage, ce n’est pas tant qu’il y mit à nu un élément concret. Une sorte de vestige. Une trace de ruine. Un point d’ancrage à partir duquel rebâtir. L’endroit de cette marque s’était signalé de lui-même dans un laps de temps dont la longue durée avait été habitée par un calme intégral. Tout demeurait dévasté, mais plus rien ne se manifestait contre sa contemplation de ce paysage sans vie au milieu duquel il était enfin d’une solitude à lui, uniquement à lui, sans entrave, corps unique de sa souffrance, reclus dans le choix d’en appeler à cet instant d’une porte dessinée dans le temps précis où il s’arrêtait.
Dans la pénombre, il poussa la porte, et vit devant lui, longue et frêle, de l’autre côté du seuil, s’allonger une ombre blanche.

dimanche 20 juillet 2008

Holetown

L’anachronisme n’ayant rien de rédhibitoire sur ce blog, bien qu’il n’en soit pas non plus une de ses caractéristiques particulières – je veux dire qu’en fait on s’en fout un peu – c’est à un récent week-end que ce présent article se rapporte, récent mais qui remonte tout de même déjà à fin juin. Marqué en même temps par l’arrivée de l’été et par la foire musicale, initiée à une époque où le promoteur de la chose, un certain Jack Lang prophétisait qu’avec l’arrivée de Monsieur Mitterrand au pouvoir on était passé, je cite, « de l’ombre à la lumière » - la suite démontra très vite la puissance comique de cette assertion – ce week end fut pour moi l’occasion de partager un séjour très agréable, en la meilleure compagnie qui soit, dans cette charmante station balnéaire de la côte Normande qui a pour nom ô combien énigmatique de Trouville.
Ce séjour eut pour centre du monde la belle petite maison de pêcheur que l’une d’entre nous possède non loin du port de pêche de cette sympathique bourgade. Je dis l’une d’entre nous car il faut commencer à se rendre à l’évidence : lorsque nous sommes trois femmes et un homme, cette effrayante règle du masculin dominant devient passablement ridicule. J’ajoute que j’en suis personnellement au stade de l’évolution où ma mâle condition renonce sans difficulté aucune au hochet d’une supériorité d’extraction purement culturelle pour s’assurer des évidences de sa faiblesse et des éventualités de sa force. A moins que ce ne soit l’inverse. Parfois. Peut-être…
Bref j’étais donc en compagnie de Françoise, Francesca Mia, de Michèle, dite la Rutilante, alias formé d’une incontestable réalité et d’une allusion à son patronyme, et d’Elena d’Argentine, car elle est Argentine.



Je vais outrancièrement utiliser cette situation afin d’introduire dans ce blog une dimension importante à laquelle je n’ai guère fait plus que des allusions lointaines. La psychanalyse.
Blonk !
Bon, j’attends que vous vous releviez …
Voilà ? Ca y est ?…
En effet, Michèle et Elena professe dans ce mystérieux monde, alors que Françoise aurait pu, voire aurait dû, mais finalement non.
Et comme décidément cet article va servir à plein de choses, vous savez quoi ? Et bien je confirme une fois encore, à l’attention de toutes celles et de tous ceux pour qui le mot psychanalyste peut parfois revêtir des allures de vocable cabalistique remontant à ces Moyen-Âge où on brûlait les sorcières, que ces personnes sont régulièrement soumises au même fonctionnement humain que nous autres, mangeant, buvant, parlant, se promenant, allant faire des courses, rigolant, et même disant parfois n’importe quoi. Le croirait-on ?
La seule différence c’est peut-être que justement, en l’occurrence, même n’importe quoi, ça n’est jamais vraiment le n’importe quoi habituel.
D’ailleurs c’est cette impression que j’ai aussi : quand je dis n’importe quoi, ou lorsque j’écris n’importe quoi, pour moi, ça n’est jamais réellement n’importe quoi : mais peut-être l’aviez-vous déjà remarqué : je n’insiste donc pas.
Je me contenterais dans un premier temps, car du coup il est probable que je revienne sur ce sujet, de dire simplement que je dois personnellement à la psychanalyse la plus riche et la plus impressionnante découverte de toute ma vie : celle de l’inconscient.
C’est promis : j’y reviendrais.
En attendant je termine ce court texte en vous laissant aux photos qui l’agrémentent.

A propos des étranges personnages costumés et perchés sur des échasses, présents sur ces aimables illustrations, je précise néanmoins ce ne sont ni Françoise, ni Michèle, ni Elena.

Les personnages en questions, apparitions déambulant toute la journée dans les rues de la ville, sont d’origine inconnue.
On peut penser qu’il s’agissait d’une attraction commandée par la municipalité afin d’égayer le commun des mortels.
On peut croire que c’était là un groupe de vénitiennes excentriques d’une part en goguette et d’autre part traitées aux OGM.
La version que je propose au travers des regards incurablement infantiles que je porte toujours sur ce genre de spectacle, est bien différente.

Mais c’est une autre histoire ...

mercredi 16 juillet 2008

Ambrose Bierce

C’était en des temps radieux. On n’imaginait pas qu’un abîme de crétinerie arrogante puisse devenir Président des Etats-Unis, ni qu’un ridicule majordome beaufardisant devienne Président de la République Française. C’est vous dire ! Comble de quelque chose qui rétrospectivement ressemblait à des petites brisures de bonheur que nous pouvions alors déguster dans l’insouciance la plus totale, l’Indispensable Monsieur Philippe Meyer sévissait sur les ondes de la radio publique, tous les matins, dans une chronique dite, à fort juste titre, matutinale, nous apprenant mille choses étonnantes sur le monde, sur ses habitants, sur ses curiosités, sur ses absurdités, etc… Inoubliable épilogue qui se construisit au fur et à mesure de ces fameuses chroniques, Monsieur Meyer finissait rituellement ses pertinentes interventions par « Je vous souhaite le bonjour, nous vivons une époque moderne, le progrès fait rage, le futur ne manque pas d’avenir … »
Certes Monsieur Meyer sévit toujours sur les ondes publiques, je l’écoute régulièrement sur France Culture, radio irremplaçable qui rend indubitablement plus intelligent contrairement à d’autres, mais cette introduction vise principalement à faire pénétrer mon sujet dans cet article, et moins à me soucier de la carrière que j’espère encore très longue de Monsieur Meyer.
C’est en effet au cours d’une de ces chroniques, donc matutinales, que j’ouïe pour la première fois le nom d’Ambrose Bierce de la bouche même du ci-devant intervenant radiophonique. Lequel vantant les mérites d’une œuvre de ce Monsieur Bierce, fit si bien que je m’empressai de m’en procurer l’ouvrage.
Puis de m’informer plus avant sur la biographie de cet (h)auteur : journaliste et écrivain américain, au destin difficile, et dont je retiens notamment qu’il n’est pas vraiment mort ; non, il a disparu. A l’âge de 70ans il avait rejoint les armées Mexicaines de Francisco Villa : c’est là qu’on perd sa trace : nul ne l’a jamais revu. On ne connaît ni date ni lieu de sa mort. Etant né en 1842 on peut assurément penser qu’il le soit, mort. Mais …
Le livre dont Monsieur Meyer faisait l’éloge ce jour-là ? Le Dictionnaire du Diable.
Une merveille de dérision, d’humour, de pessimisme éclairé par les ombres de l’âme humaine, de drôlerie, de poésie : un grand florilège qui fait immédiatement passer certain Dictionnaire Analphabétique* pour une laborieuse progression de batraciens lobotomisés et parfumés à l’huile de pavot.
Une somme d’érudition, (voir la définition qui en est faite dans la poignée d’exemples que j’ai extraite du livre en question), avec longues citations, poèmes ou commentaires.
Si vous êtes d’un naturel pessimiste, vous saurez mieux pourquoi, et la griffe que vous y sentirez vous inspirera peut-être de vous faire plus tendre au malheur, plus magnanime dans le désespoir, plus patient vis-à-vis de nos semblables. Considérant pourquoi pas, dans la veine de Monsieur Bierce, que le pessimisme puisse être la chose la plus nécessaire pour soutenir une clairvoyance inutile.
Si vous êtes d’une nature plutôt portée à l’optimisme vous apprendrez possiblement à mieux convaincre, considérant avec Carmen qu’il est doux d’espérer, qu’il est permis d’attendre, mais qu’il ne faut pas non plus trop tirer sur la corde, oui, mais laquelle ?
Je vous recommande donc d’agrémenter très prochainement votre bibliothèque de ce riche opus : c’est un de ces livres qu’on découvre à chaque fois, qu’on ouvre, qu’on ouvre à nouveau, qu’on oublie un peu, qu’on retrouve, (c’est ce qui vient de m’arriver), et qu’on redécouvre encore.
Cet article est une adresse particulière, (dans la mesure où je fais ce que je veux), pour un voltigeur aéro-cygne, auquel je signale toutefois qu’à ma connaissance il n’existe pas de version imperméable au monoï.

J’ai tiré de cette œuvre une petite palanquée de définitions afin de vous mettre l’eau à la bouche … Comme on dit.
Mais ce n’en est qu’une partie des multiples facettes : ne vous en contentez surtout pas !
Aux dernières nouvelles on trouve toujours cet ouvrage aux éditions « Bibliothèque étrangère Rivages » dans la traduction de Bernard Sallé.

Dictionnaire du Diable – Ambrose Bierce – extraits :

Acéphale : adj. Qui se trouve dans la situation surprenante du Croisé tirant distraitement sur l’une de ses mèches de cheveux quelques heures après qu’un cimeterre Sarrasin lui eut, à son insu, tranché le cou, (ainsi que le relate Joinville).

Appât : n. Sorte de préparation qui rend l’hameçon plus agréable au goût. La meilleure recette est la beauté.

Enveloppe : n. Linceul d’un document. Fourreau d’une facture. Cosse d’un versement. Couvre-lit d’une lettre d’amour.

Erudition : n. Poussière tombant d’un livre dans un crâne vide.

Détresse : n. Maladie contractée à l’exposition de la prospérité d’un ami.

Occident : n. Partie du monde qui se trouve à l’ouest, (ou à l’est), de l’Orient. Elle est principalement habitée par les Chrétiens, puissante sous-tribu des Hypocrites, dont les principales activités sont le meurtre et l’escroquerie, qu’ils se complaisent à appeler « guerre » et « commerce ». Celles-ci étant également les principales activités de l’Orient.

Présent : n. Cette partie de l’éternité qui sépare les terres de la déception du royaume de l’espoir.

Pessimisme : n. Philosophie qui s’impose aux convictions de l’observateur par la décourageante prédominance de l’optimiste, avec son espérance d’épouvantail et son sourire de râteau.

Pie : n. Oiseau dont les dispositions pour le vol ont ouvert à certains la supposition qu’on pourrait lui apprendre à parler.

Poésie : n. Forme d’expression particulière, sur les contrées qui commencent au delà des magazines.

Réflexion : n. Démarche de l’esprit à travers laquelle nous percevons avec clarté notre relation avec les évènements du passé, et nous rend capable d’éviter à l’avenir les périls que nous ne rencontrerons plus.

Seul : adj. En mauvaise compagnie.

Singe : n. Animal arboricole qui se sent également très à l’aise dans les arbres généalogiques.

Vieillesse : n. Période de la vie où nous transigeons avec les vices que nous continuons à chérir, tout en repoussant avec horreur ceux que nous n’avons plus la faculté de commettre.

Illustration : Ambrose Bierce par J.H.E. Partington.

* voir sur ce blog ...

dimanche 13 juillet 2008

Tendancier

Pour les quelques étourdis qui prendraient le train en marche, ou qui auraient omis de changer de wagon au fur et à mesure que le convoi progresse, ce qui peut certes relever d’un mode de déplacement assez particulier, mais ici on est pas à ça près, le définitionnement* que je forme l’ambition légitime d’exposer à vos intellects assoiffés de connaissance et affamés de savoir, à moins que ce ne soit l’inverse, voire le contraire, est en partie lié à un précédent où nous traitions du vocable inédit « disailleneur** » : ceci dit, je dirais même ceci écrit, ça n’a qu’une importance relative. Relative en l’espèce au caractère touristique de votre présente visite sur mon blog somptueux, ou à son caractère répétitif, ce qui est au moins une preuve que vous avez du goût, et du plus sur qui soit : ce qui va vous aider pour la suite de cet article.
Allez hop ! On y va !

Tendancier : n.m. (pourrait même faire un verbe d’ailleurs : je tendancie, tu tendancies, il tendanciait, que nous tendançassions, vous tendançusseriez, ils tendançoutes (à bagages), ça c’est le conditionnel-voyageur). Mais bon, on va faire substantif pour le moment sinon on va encore plus savoir où on en est. Pour moi c’est pas très grave, j’ai l’habitude, mais pour vous, quand même !...
Ceci étant, puisque on en est à faire une petite mise au point, je préviens tout de suite, ce n’est pas parce qu’il y a quelque chose comme le son « danse » dedans qu’on va encore papoter de voltiges acrobatico-artistiques du genre avec les pieds/avec les mains et sans les oreilles. (ce qui est un peu dommage d’ailleurs, soit dit en passant …) Voilà, voilà …
Or donc : du serbo-croate « tenda » qui veut dire : verser du côté où la pente s’incline vers le bas en fonction de la gravitation ambiante. Et du slavo-indonésien « ncier » qui signifie qu’on ne peut guère faire autrement, que c’est comme ça, c’est la vie, et après tout est-ce que ce n’est pas mieux ainsi. Il est indubitable, c’est à dire qu’on ne saurait le dubiter*, que ce mot, de formation récente, est le produit d’un effet de cette mondialisation dont on sera toujours content d’apprendre que les bienfaits ne consistent pas seulement à nous foutre un vaste bordel économique un peu partout, disons même beaucoup partout, occasionnant conséquemment chez une foultitude d’experts de chaussettes des tonnes de discours amphigouriques destinés à nous faire entendre que compte tenu de leur niveau d’études ils n’en savent rien mais qu’on peut les croire de toute façon et leur faire confiance dans la mesure où on aurait pas le choix. Tendancier est donc un mot mondial. Ca vous bouchbe** hein ?!? Eh oui, c’est comme ça ! Ici on ne fait pas dans la demie mesure, faudra vous y faire pour les p’tits nouveaux !
Tendancier signifie donc que ça va aller dans ce sens et que ce ne n’est pas la peine de vous énerver, ni d’appeler la police, ni de taper sur votre conjoint et encore moins sur votre conjointe, ça ne changera rien. Le souci qu’il y a eu à la création de ce mot c’est qu’on voyait bien de quoi ça causait, mais qu’on ne savait pas trop à quoi il allait servir. N’est-ce pas un comble non de d’la !!!
Or, voilà-t-il pas que, par suite d’un concours de circonstance auquel Dieu lui-même, s’il existait, n’aurait sûrement pensé, on a noté depuis quelques temps l’apparition sur Terre d’une catégorie d’individus, d’apparence totalement bipédique*, ressemblant à nous comme deux gouttes d’eau, enfin comme plusieurs goutte de d’eau en l’occurrence, et occupés à une sorte d’activité tout simplement éberluante : il suffit, par exemple, que l’un d’entre eux aperçoive un djeun dont les facétieux camarades ont glissé une grenouille dans le sweet et qui dés lors se met à remuer dans tous les sens pour se débarrasser de l’importun batracien, et hop, ça fait ni une, ni deux, on appelle toute les radios de France et du Monde pour signaler le nouveau style de boogie-woogie auquel s’adonne la jeunesse planétaire. Le tout bien sur avec des accents sentencieux indiquant qu’il s’agit là d’un phénomène irréversible et que, donc, ça va aller dans ce sens et que c’est pas la peine de vous énerver, ni d’appeler la police, ni de taper sur votre conjoint et encore moins sur votre conjointe, ça ne changera rien.
Autre exemple : un de ces hominidés se trouve, étrangement, invité à une soirée chez des amis : (on croit rêver !) Une des personnes présentes, à la fin de l’apéritif, manifeste qu’elle est déjà pleine comme une outre et d’autres d’acquiescer en se massant la panse. Les hôtes signalent alors que puisque c’est comme ça on n’a qu’à pas dîner. Aussitôt les standards de tous les média audio-visuels sont mobilisés de San Francisco à Vladivostok et d’Edimbourg à Johannesburg, (en passant par Paris dans les deux cas, quand même) : l’apéritif dînatoire est né !
Allez, un troisième exemple pour que vous saisissiez bien l’enjeu pour l’avenir de la civilisation. C’est d’ailleurs un exemple qui me touche de près ; (je vous en prie !) J’étais dernièrement à mon bureau, où je passe ceci dit assez régulièrement, et je m’adonnais à cette innocente activité récemment décrite*** par moi-même, consistant à faire des maillons avec des touillettes à café, et à en former une chaîne ornementale. (peut-être plus mentale que orne si ça se trouve, mais bon …) Et bien vous savez quoi ? A un moment donné je me suis senti observé. Je lève la tête et j’entrevois, dans l’immeuble en face qui n’est pas encore construit, (faut le faire !), quelqu’un qui me regarde avec des jumelles. J’me dis, bah, tant que je suis pas à poil …) Et vous savez quoi ? Le lendemain je reçois un e-mail du Bigaro-Sagazine que je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous dans son intégralité : « Cher Monsieur, nous avons été informé par notre service Tendancier que vous initiiez une méthode révolutionnaire de recyclage de touillettes à café : de crainte que nous ne soyons encore une fois en retard sur les progrès d’un phénomène de société, nous souhaiterions vous recevoir en nos bureaux au plus vite pour un projet de dossier central : nous prévoyons la couverture, une dizaine de pages sur le sujet, une vingtaine de photos de vous, une biographie, votre opinion sur le réchauffement de la planète, vos projets, et vos intentions dans la perspective des prochaines élections présidentielles. Merci de contacter Aldeberthe Cassegrain de la Légumerie. Cordiales salutations »
Autant vous l’avouer, je ne m’en suis pas encore remis. Je songe à demander l’asile politique en Patagonie : oui je sais, y’a Florent Pagny déjà là-bas. Mais bon, la Patagonie c’est grand. Et puis Florent Pagny il ne chante pas tout le temps.
En tout cas vous avez bien lu cet e-mail : le mot tendancier y figure en toutes lettres !
Résumons-nous, ça sera pas un mal.
Le tendancier est un être mi-humain mi-inutile, et qui cherche autour de lui, à moins qu’elle ne cherche autour d’elle, ce qui tout à coup, hop, comme ça, pourrait lui paraître en vrac, farfelu, inédit, original, trop top, grave top, mega fun, bizarroïde, et j’en passe, afin d’en déduire que ça va aller dans ce sens et que ce ne n’est pas la peine de vous énerver, ni d’appeler la police, ni de taper sur votre conjoint et encore moins sur votre conjointe, ça ne changera rien. Et bien sur maintenant que cette activité fait florès, permettant ainsi à des cargos de papier glacé de renouveler leur stock d’indigence décérébrante, je vous laisse imaginer combien ça doit être payé d’être tendancier !...
N.b. J’ai noté il y pas si longtemps, la preuve je m’en souviens, une émetteuse de vacuités radiophoniques qui pour nommer cette activité novatrice parlait de chercheur de tendance : franchement, plus has been tu meurs !

* prochaine entrée dans ce bla bla bla phabétique.
** déjà entré dans ce bla bla bla phabétique.
*** cf « La Grande Chaîne des Touillettes » in Chroniques.

samedi 12 juillet 2008

Sabra et Chatila

Il faisait beau. L’air était d’une douceur délicieuse. Dans le parc Monceau le luxe végétal ressortait un peu fatigué par l’été. Les pelouses étaient un peu brûlées ici et là. C’était l’heure du déjeuner. Je l’avais expédié comme d’habitude sur un coin de comptoir pour ensuite profiter d’une demi-heure de répit sur un banc, pour fumer et lire un journal. Je travaillais alors juste à proximité : un emploi temporaire où je devais analyser les coûts de production d’un catalogue de produits chimiques pour une grosse firme française. J’amassais ainsi depuis quelques mois la somme nécessaire à un long voyage de plusieurs mois au Brésil. J’avais déjà pu acheter les billets d’avion. Je prévoyais de partir vers la fin de l’automne.
Tu ne peux pas t’en souvenir. Toi tu avais seize mois. Au mieux t’essayais-tu alors, encouragé par ton propre rire que j’imagine, de voir ce que ça donnait de se tenir sur la pointe des pieds en étendant les ailerons de tes petits bras. En tout cas tu ne pouvais sûrement pas lire les journaux.
J’avais vingt deux ans. Avec des niveaux de présence qui avait pu varier je ne m’absentais déjà pas du monde. Les gens, la politique, les crises, les élections, les projets de paix, tout près, très loin. Les yeux sur les écrans, le nez dans les livres. Et puis il y avait toujours ce conflit, cette guerre interminable, ce puits sans fond, là-bas, au Proche Orient. A cette époque je commençais enfin à démêler plus précisément qui était quoi, faisait quoi, voulait quoi. Du plus loin que je me souvienne la permanence de cette guerre remonte dans ma mémoire jusqu’à des âges très précoces où je regardais à la télévision les reportages, les compte-rendu. Les « six jours », le « Kippour », « Munich », les attentats, les milices, Moshé Dayan, et la vieille Golda Meir que je ne pouvais m’empêcher de trouver sympathique avec ses allures de grand mère bougonne. De l’autre côté les pays arabes, le petit Hussein de Jordanie, les réfugiés palestiniens, les feddayins, les terroristes, Yasser Arafat, la Nakba, les mères qui engendrèrent des générations de résistants pour qu’il faille toujours une terre au peuple chassé par celui qui n’en avait pas.
Il faisait beau. La courbe du soleil commençait de baisser à nouveau vers le sud. La délicieuse douceur de l’air me caressait les joues. Je pensais à mon départ prochain. J’étais impatient. Je trépignais. Je tremblais. Je comptais les jours.
Je trouve mon banc préféré, près du grand cerisier du Japon dont la floraison au printemps m’avait subjugué. J’allume une cigarette et j’ouvre le journal que j’ai acheté. Une grande photo couvre la une : une photo de dévastation. Un titre dans le bas en gros caractères noirs : « Sabra et Chatila : le massacre aurait fait plusieurs milliers de victimes ». Cela s’est passé à la fin de la semaine précédente. Les évènements se sont déroulés jusqu’au samedi matin. Pas de presse le dimanche. J’ouvre les pages et je découvre. Je cherche. Sabra et Chatila, Beyrouth, l’invasion Israélienne, en cours depuis juin, l’assassinat de Gemayel, le mardi 14 septembre, le départ des forces internationales d’interposition, Sharon qui a décidé d’aller plus loin que là où il avait promis de s’arrêter, c’est à dire à quarante kilomètres dans la partie sud du Liban, l’OLP qui s’était résignée en août à quitter la capitale libanaise, Arafat signant l’accord, la mine défaite, Reagan et quelques autres se sont engagés à ce que les populations civiles palestiniennes des camps de réfugiés ne soient pas menacées, Tsahal qui entre dans Beyrouth, les milices chrétiennes qui veulent venger la mort du président Gemayel tout nouvellement élu, et l’inflexible et arrogant Menahem Begin dont on lit l’intervention à la Knesset dans le chapeau d’un article : « Des non juifs on tué des non juifs et on nous accuse. »
Puis vient le détail de l’horreur : et c’est un nouveau miroir de sang et de terreur qui se dresse. Des corps comme des tas de chiffons enchevêtrés dans des gravats. Des pères, des époux, des mères, des femmes, des petites filles, des petits garçons, des vieilles femmes, des vieillards. Des têtes noircies. Des corps gonflés déjà sous l’effet de la chaleur et de la pourriture. Des tas de cadavres. Des dizaines. Des centaines. Dans les rues. Dans les maisons. Sous des décombres qui en disent assez quant à la violence qui s’est déchaînée ici durant les jours et les nuits du 16 au 18 septembre 1982.













La rumeur de la ville tout autour s’est dissipée. Les feuillages dans la brise de fin d’été ne produise plus leur son soyeux. Ma mâchoire s’est serrée. Mes yeux se noient. La clarté est devenu froide. Les rires des gamins dans le parc ont disparu. J’ai un morceau de fer dans la gorge. L’écho lointain d’un hurlement dans la tête. Je regarde et je lis, hébété. Un poing violent envahi mon cœur.
Nous sommes fait des rencontres que nous faisons aussi avec des évènements. On peut évacuer une parties des conséquences que cela a sur nous dans le classeur pratique des identifications. Nul d’entre nous, hormis les plus indifférents, et encore faudrait-il dire de quoi est faite cette indifférence, n’est indemne des images que les laideurs de la brutalité humaine produit jour après jour sous nos yeux. Nous les prenons toutes, ou pas toutes, ou aucune. Elles nous terrassent, nous émeuvent, nous bouleversent, nous indignent, nous dégoûtent. Certains y voient, d’ailleurs en pure perte, les irrépressibles penchants de notre noire nature. On y mesure l’incompressible pouvoir de la haine. On y sonde comme des forcenés les impossibles espérances d’échapper à notre cauchemar. On y construit également, parfois, sa preuve de mieux penser pour ne plus seulement croire.
Pourquoi Sabra et Chatila ? Ce jour-là ? Dans mon creux d’insouciance douillet ? Qu’est ce qui se soulève si fort en moi ?
Je lis. Je déchiffre. Les témoignages. La rage qu’il a fallu pour faire tant de mal en si peu de temps, avec une telle méthode, un tel acharnement. Il y a eu des tortures. Des viols. On venait vérifier que quelques groupes de combattants palestiniens ne s’étaient pas soustraits à l’exode de l’OLP en trouvant refuge dans ces camps. Jean Genêt, de retour depuis peu au Proche Orient parviendra, en compagnie de deux photographes américains, à pénétrer dans le camps de Chatila le dimanche 19 septembre ; il écrira un article* sur ce qu’il a vu. L’image la plus atroce c’est celle de cette vieille femme, jetée sur un tas de ruines, les doigt coupés à la cisaille.
Voilà ce qui se soulève le plus en moi : la vision de la lâcheté. Le constat de la lâcheté.
Un sombre bourdonnement envahi mes oreilles. La noyade de mes yeux déborde de mes paupières. Je ne cherche pas à lutter pour rejeter tout ça au loin. Dans une relativité plus ou moins imprécise. L’épouvante entre en moi. J’imagine qu’on cri. Qu’on court pour fuir. Qu’on tombe. Qu’on supplie. Qu’on s’étrangle. Qu’on hurle de douleur. Qu’on essaye de se cacher. Qu’on appelle. Qu’on retombe, désarticulé. Qu’on ne sent plus son sang qui coule. La cruauté. La sauvagerie. Le vice. La bestialité.
Des miroirs de sang et de terreur qui se tendent sous nos regards, il n’en manque pas. Le vingtième siècle fut un des plus prospère, des plus fécond, pour la mort.
Ce jour de fin d’été, dans la tendre tranquillité du parc Monceau ma main s’est saisie du miroir de Sabra et Chatila. Même la justice ne sera plus réparée.
Je ne suis plus que désemparé lorsque je quitte enfin ma place pour rejoindre mon bureau, comme un automate.

Je viens de voir « Valse avec Bachir », le film d’Ari Folman : peut-être qu’on peut se partager les morts : je veux dire leur mémoire. Et la mémoire de ce qui les a tué. Peut-être. Ca pourrait nous aider à mieux les consoler. Mieux consoler leur mémoire. Mieux nous consoler.

*Jean Genêt : "Quatre heures à Chatila" : l'Ennemi Déclaré.

jeudi 10 juillet 2008

Soldat

Sous le couvert des branchages aux opulentes verdeurs paisiblement brassées d’un langoureux zéphyr. Sous les toits ondulants des feuillages qui en quelques minceurs sont des vitraux d’émeraude filtrant des clartés diaphanes parmi de pesants ombrages bruissant. Au bord d’une ophélianne rivière. Les troncs des arbres, solennels, sombres et silencieux. Comme silencieux le fond du lit que les eaux translucides descendent, languides. De longues chevelures pendent dans le courant. Des scintillements d’oiseaux invisibles égrènent des pincées d’étincelles. Les fourrés dissimulent des bruits furtifs dans des abris de fougères.
Une silhouette allongée le long d’une berge. Tête en aval, pieds en amont. Quelqu’un dort.
Quelqu’un et quelque chose. Quelque chose qui dort en lui.
C’est après une bataille. C’est avant d’autres. Tous les bruits de la guerre sont loin. Très loin. C’est une clairière où le jour apaisé passe en frôlements et en clapotis. Lui, qui dort, a la tête posée, rêveuse, sur un de ses bras replié. Il y a des traces de poudre grise et noire sur ses vêtements. Sur son visage également. Sur ses mains. Pourtant il fait celui qui n’y était pas. Il y a son habit déchiré. Ses lourdes chaussures qu’il a ôtées avant de s’étendre dans l’humus. Il y a un fusil, posé devant lui, le long de ses jambes. Ses paupières qui clignent sporadiquement dans son sommeil. Comment croire qu’il y était ? Ou comment croire qu’il n’y était pas ? Un soldat hors la guerre, hors le combat, c’est pour la parade. Ou pour rentrer chez soi, après l’horrible victoire, ou l’horrible défaite. Ou pour pleurer son camarade, à deux pas devant lui, déjà en train de se mélanger à la tourbe, avec ses yeux qu’il n’a pas pensé à fermer. Pas encore. Ses yeux comme une part de ciel arrêtée. Et tout l’âge qui ne sera pas vécu. Ses yeux fixés sur la surprise. Sur le trou noir qui s’est creusé par l’orifice de la balle et dont la torpeur funèbre l’a envahi de son froid visqueux, de son affolement vain, vortex au râle profond entraînant sa rage, son amour, son espérance, dans le courant hypnotique de la haine dont on l’a chargé pour oser tuer afin de ne pas être tué.
Un soldat hors la guerre qui se repose. Qui retrouve les ombrages et la rivière d’anciennes vacances de gamin, pour camoufler son désarroi. Pour ne plus avoir à comprendre ou à chercher à comprendre cette haine grâce à laquelle il combat, cette haine qu’il n’avait jamais ressentie auparavant.
Parvient-il à la conjurer en songeant à tout possible qui ne soit pas ça ? Plus ça ? Va-t-il assez loin dans les forêts pour ne plus entendre les grincements affreux auquel on l’a accoutumé pour qu’il soit prêt à tout, à tuer, à tuer, à tuer encore, avec la promesse trompeuse de ne plus entendre ce son atroce ? Est-ce que l’abominable égérie de toutes les guerres disparaît enfin, dans son endormissement, de son esprit abusé.
Ou est-ce cette chose épouvantable, qu’il aperçoit sans fin au fur et à mesure qu’il lui semble s’en éloigner, qui lui fait cligner des paupières cependant qu’il dort, pour fuir les yeux des ennemis qu’il a tués ; des yeux si semblables à ceux de son camarade.
La haine : idole obscène à face de gargouille qui trône sur tant de mondes. Vautrée comme une pesante odalisque bariolée de rouge, maquillée comme une sorcière prostituée, dont le gras blafard tressaute sous ses accès de rire grotesque dont elle empuantit les alentours où on la promène sur son divan officiel dans les paravents du verbe aboyer. Cette énorme putain aux bajoues frémissantes des odeurs de cadavres dont on la parfume avec zèle dans les cénacles obséquieux des faiseurs de croyances durcies à la forge des cultes infernaux et des raisons totales. Cette répugnante virago feulante et vociférante léchée par ses apôtres, toute gloussante de leurs hommages serviles. Indispensable totem de tous les illuminés déistes. Irremplaçable compagne des fois prosélytes. Progéniture monstrueuse de gorgones et de furies.
Il a moins peur sans doute : sous le chuchotement impassible que la nature fait autour de lui. Pendant qu’il dort. Son rêve, peut-être, demeure terrorisé. Il y court vers l’au-delà de la colline sous laquelle le déchainement des armes a brûlé la terre et fauché les hommes. Il veut retrouver un regard vivant qui ne soit pas le sien dans un miroir effrayé. Qui ne soit pas un de ceux qui décave les orbites noircies de ses compagnons. De ses frères humains, amis et ennemis. Qui ne soit pas un de ceux qui fleurissent, épanouis, écarquillés et vides, à la surface des corps inertes que la vie brutalement chassée achève de déserter dans ce champ d’horreur.
Une musaraigne sort devant lui du tapis de feuille en décomposition. Elle s’arrête et le regarde, dressée de toute sa minuscule taille, dardant sa petite truffe noire au bout de son museau effilé. Il a remué un peu pour désengourdir ses jambes. La bestiole s’est enfuie sur la berge humide. Ses paupières sont calmes depuis quelques instants. Mince rideau de peau grisée.
Au fond des forêts il ne perçoit enfin plus les claquements des fusils. Les cris de ceux qui tombent. Les cris de ceux qui, jusqu’à maintenant, survivent. Une fraicheur vient à sa rencontre. Il respire vite. Il la boit goulûment à mesure qu’elle l’enveloppe. Il sent l’eau qui doit couler plus loin. Ses larmes ont tracé dans la poussière noire qui le farde des rigoles sèches jusqu’à sa bouche. Il y a dans cet air nouveau qui l’environne une senteur de peau douce et blanche. Une sensation de pieds nus dans le courant glacé, pantalons retroussés, pour attraper des poissons à mains nus dans des gerbes de rires éclatants. Il atteint cette partie des forêts où, au milieu des arbres, l’eau verte descend entre ses rives de terres brunes. Il est éreinté. Il se laisse choir sur ses genoux. Il ne sent plus son cœur. Il ne sent plus son âme. Il lui faudra dormir mille ans pour redevenir. Mille ans pour oublier le regard étonné de son camarade, et la main qui se tordait, crispée, sur son ultime blessure. Mille ans pour perdre ce qu’on a fait de lui.
Il s’allonge sur le coté, appuyé sur un coude. Il plonge dans la contemplation des herbes qui ondoient dans l’eau. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Il ne sait plus. Des surgissements soudains, comme des éclairs, lui montrent une bouche ébahie et une silhouette qui culbute dans les fumées, face à lui.
Son coude s’affaisse. Sa tête se calle naturellement sur son bras. Puis il est immédiatement happé au fond de lui par les sables mouvants de sa fatigue écœurée.
Tout est fini. Jusqu’au moment où le fracas va le rattraper. Et il devra se remettre à tuer pour ne pas être tué.
La haine et ses suivantes, la peur et la mort, ne connaissent pas la satiété. Ce règne-là a trop de courtisans intéressés à sa prospérité.
Il en mourra. Même survivant.
C’est un répit.
Il s’endort.
Dans cette grande cathédrale de verdure. Les prières y sont des murmures sans mots. Des murmures innocents. Le souffle qui y circule est un souffle de vie. Les piliers sont des arbres et les voutes aux feuillages joints, des caresses. Le peuple sauvage s’y entre-dévore sans ressentiment. La liturgie y est un voile de myriades que pare le silence.
Pourvu qu’il y dorme assez.
Assez de temps pour que la guerre ne puisse le rejoindre.