"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 28 mai 2008

Ane rit !! Hi Han ! Hi Han !

Pour trouver un point d’appui faudrait qu’un archi m’aide.
Larme à l’œil je l’ai fusillé du regard.

Peut-on recycler un ouvrier des ponts déchaussés en agent des pompes funèbres ?

Ne pas confondre partouze et transports en commun.
Un paravent c’est utile ; un paraprès ça serait pas mal non plus ; même de loin.

J’passe rue St Denis et j’vois deux mecs qui s’moquent d’une pute : ça m’a énervé que ces fourbes rient de c’tapin.

Question du jour : le baron Ernest Antoine Seillière de Laborde est-il nocif ?
Réponse du jour : Oui ! (Valable pour demain, après demain, après après demain, etc …)

Messages personnels :

Un feu de poutre anime les poules de Marie
La mite à bord amuse les foules molles.
Ce goûteur de flan traverse les portes fines.
Le clan des gueux a envahi la pente de cette foire.
Bon traquenard mené par un fou écumant.
Ce jour peut nuire pour presque rien.
Le bon croyant s’est penché sur le lit en verre.
De l’Arctique a-t-il vraiment tout à laver ?
Quand ces bouilles sont en course, on sent monter le bruit des chiffres.
Un bon coup de matraque avait couché Patrick, ce pensif aculé.

Grafiti, quai d'Ivry, le 13 mai : je ne crois pas qu'il y ait de contrepèterie ...

Info locale :

Ceux qui habitent Laval aimeraient-ils le goût du blanc ?

Réponse au journal qui transmettra.


Fin de cette édition : vous pouvez reprendre votre lecture des œuvres complètes de Mère Cunégonde Augustine Choupinette du Veyrat Kipubien, incontournable théoricienne de l’hygiène clitoridien à qui on doigte une fameuse réplique, ayant pris connaissance de l’injonction du corse impérial, plus connu sous le nom de Napoléon Dernier, (n’est-il pas dit dans the Holly Bible que les derniers seront les premiers ?) injonction faite à Joséphine qui avait beau s’acharner : « Te laves pas j’arrive ! » ; à quoi donc Mére C.A.C. du V. K. ajouta en commentaire : « Quel homme de goût ! »
Une longue lignée de penseuses naissait alors : n’excluons pas que certaine d’entre elles ne se contente pas de briguer une assise contingente à la tête d’un parti d’opposition dans des élans de bravitude à faire se débrider les mirettes de toute la magistrature chinoise.
On sait déjà que d’aucune sont assez sensibles pour trembler comme des gelées anglaises à la moindre apparition d’un petit chef autoritaire qui parviendrait parait-il depuis peu à se hisser sur son trône sans avoir besoin d’escabeau. La rage de ce genre d’énervé n’est-elle pas capable de surmonter des taupinières !!!???

Mais je m’égare et pas que Montparnasse !...

lundi 19 mai 2008

Fontayre 1

Autant vous le dire tout de suite, Fontayre, c’est métaphysique. Comme ça, ça vous évitera de penser que vous ne suivez pas, alors que vous suivez très bien, mais sans vraiment vous en apercevoir.

Topologiquement cela se présente sous la forme îléenne d’un regroupement de verdure au beau milieu d’une campagne agricole céréalière, dont une bonne partie des charmes ont été sacrifiés au rendement, à l’efficacité, et aux techniques de culture qui en résultent : on en revient ici et là, mais l’inversion, de la tendance déjà ancienne, est lente : obligé de se rendre compte qu’il est plus facile de détruire la nature que de la restaurer.


Fontayre y est une grande surface de terre, sur plusieurs niveaux, bordée de haies qui ont été replantées il y a maintenant plus d’une vingtaine d’année.

Des haies qui se débrouillent toutes seules depuis, ou qui s’embrouillent, où le végétal foisonnant y vit sa vie autonome avec ses sélections, ses développements propres, et tout de même quelques contingentements certaines années.

Sur le niveau médian du domaine, la maison, avec sa haute grange, sa grande terrasse couverte, son vaste carré de pierre aux ocres clairs, toituré de tuile romaine, comme tout les autres bâtiments.

Une piscine pour les jeux d’été, lorsque défilent durant deux mois les enfants, avec leurs enfants, les amis des enfants avec leur enfants, les amis sans enfants, les parents, et autres passants.

Une végétation proche environnante faite de la luxuriance de ce qui demeure immuablement confié aux règles des saisons, et des apparats floraux, rosiers, acanthes, chèvrefeuilles, lavandes, iris, et cætera, dévolus aux soins des habitants du lieu.

Une mare à grenouille, longtemps objet de débats, inintelligibles pour le profane, sur ce qu’il conviendrait d’en faire, et qui, dans son écrin d’émeraude continue à accueillir les ébats printaniers et forcenés de la gent batracienne.
Un puits, d’où la vérité remonte et ne cesse de se propager sur l’ensemble de la propriété en avis divers, en choix contradictoires, en exubérance de parole, en patience contrariée, en progrès provisoires, sans que cela ait jamais empêché finalement ce grand vaisseau terrien d’avancer dans un temps indéfinissable, camaïeux de fraîcheurs juvéniles, de maturités discutables, de vieillissements en trompe l’œil, à travers des processions de lendemains indéfinis, de saisons toutes émouvantes, d’années à perte de vue.

Arrivé hier soir, escorté tout au long de la route par les cieux d’un Tiepolo en pleine inspiration, les œuvres nées des conjugaisons de la tiédeur et des eaux de mars nous attendaient, abondance de feuillages multiples, de senteurs et de parfums, de floraisons lumineuses.

La terre, grande maîtresse des effluves charnelles, les cascades et les opulents bouquets de roses en peuples d’arômes délicatement sucrés et nacrés, les herbes profondes, le bois humide, tout en moelleux cocon dispensant aux corps secs des arrivants une eau pure en suspension, lavante et tout de suite régénératrice.

Fontayre : fontaine d’air. Un autre beau de ce même air aurait dit : « tout n’est ici que désordre et beauté, folie, mais douceur, et vivacité. » Voilà qui est fait. Si l’on veut bien passer outre ma présomption d’être le beau de cet air-là.

Chantier permanent à l’image de toute une vie. Agacement de ce qui n’a jamais de fin. Des travaux se terminent là. D’autres commencent plus loin. Et puis tiens, cette année cette chambre va être peinte.

Et puis tiens, cet été on va planter à cet endroit près du petit escalier qui vient d’être aménagé pour descendre plus commodément de derrière la grange et rejoindre le chemin en pente qui longe le bâtiment qu’on soit à pied ou en auto. Il y a une sorte de maladie vitale dans cette exigence constante à demander des soins, à inspirer de nouvelles tâches dont le catalogue n’est presque jamais tenu par aucun agenda.

C’est un lieu très bergsonnien : le mouvement y est roi. Pourtant de longues et authentiques tranquillités y croissent aussi. Chacun peut se les y installer.

L’étendue kaléidoscopique des intérieurs comme des extérieurs, les séparations, les orientations, le secret possible de chaque pièce, le calme de certains ombrages, les différenciations, les rythmes, savent permettre que s’y ordonnance une véritable philharmonie de goûts, d’âges, d’aspirations, d’activités, de repos, de projets, de travail, de charmes, de langages.

La maison y est, de pierre blonde, large, généreuse, typique des grandes constructions dans cette région, traversée de part en part d’un grand couloir, axe central, artère principale, endroit de tous les croisements, carrefour, longue vue d’est en ouest, quand, durant les mois où tout est ouvert, les feux du crépuscule sont visibles du jardin de devant, quand l’œil du ponant peut suivre, le matin, le soleil qui s’élève au dessus des arbres.

Ancienne ferme, ce dont témoigne encore les mangeoires de l’écurie, les bergeries où on entrepose des matériaux et où un four à pain à été construit par un des premiers résidents, la grange bien sur, et plein de détails conservés dans le nouvel ensemble, c’est une maison qui parle. Qui craque, qui chuinte, qui respire, qui gémit, qui siffle. Une maison aussi vivante que tout ce qui l’entoure.

Qui transporte en elle, sur cet océan de campagne aux vagues collines, marée immobile sous les chaleurs, les hivers et les intempéries, un royaume de bohème merveilleusement condamné à ne jamais être figé dans un ordre définitif, dans des habitudes arrêtées, dans des convenances formelles.

Résidence secondaire ? Plaisanterie ! Résidence première. Résidence primordiale. Origine. Principauté prise entre un amont aux sources innombrables que chacune et chacun peut remonter à sa guise, selon sa fantaisie, selon son mal et selon son bien, et un aval en rose des vents puisque tout repart, tout s’en va, se fait en s’en allant, se tisse en allers et retours, s’élargit de nord en sud et d’est en ouest, se récolte, se ressème, recroît et mûrit, sèche d’étés quelquefois brûlants, se détrempe en hivers spongieux, flotte au gré de vents fous, repose dans de longs feux murmurants.

Ce matin c’est quelques jours avec F. et D.
Pour une poignée de temps dans ce domaine qui est d’abord le leur et où mon greffon a pris ce qui m’attribut de fait le statut de résident permanent.

C’est ma petite chambre de bois, au dessus de la grande cuisine. Ma tasse de café. Une fraction de mon univers m’entoure. L’original d’un tableau de chansons. Une vieille bouteille de vipérine.
Des livres. Une copie d’un triptyque de Francis Bacon, un peu de fatras. Mon laptop et les mots qui coulent, capricieux, simples, hésitants, sinueux, ramifiants, timides, tâtonnants, cherchant une plénitude, dans la plénitude apprise, conquise, dans ce centre tellurique, puits de force et d’incertitudes.

C’est une chronique plus lente qui sera faite des prochains séjours, et du profond passé déjà accumulé ici, autour, plus loin, mais ici quand même, parce que c’est là que j’ai habité durant plusieurs années.

Je vais essayer de raconter Fontayre.

dimanche 11 mai 2008

Mutatis mutandis

Ce n’était plus la clarté lunaire.
Lorsqu’il avait refermé la porte de la maison sur l’extérieur, en ce soir de printemps, avant de remonter dans sa chambre, il avait vu la lune rousse, ventrue, déformée par la trame humide de l’air, posée sur l’horizon bordé par la crête du champs où le blé levait. Elle avait l’allure d’un gros disque de galette diaphane et doré. On aurait pu voir au travers à certains endroits. Cela faisait aussi penser à une vue de la Terre en des ères antédiluviennes où les fleuves et les océans n’auraient pas été encore tout à fait à leur place aujourd’hui connue.
Il s’était assoupi d’il ne savait trop quelle fatigue sans âge, elle aussi. Combien de temps ? Selon le chiffrage de cristaux liquides qui luisait, seul dans l’obscurité, bleu électrique, cet endormissement avait duré environ deux heures. Il se redressa sur le lit, dans ses habits qu’il n’avait pas quitté.
Quelque chose émettait un grattement dans la chambre. Près de la porte. C’est ça qui avait dû le sortir du sommeil inconfortable où il avait sombré. Il allongea un bras vers le premier interrupteur à sa portée. La pièce s’éclaira. Dans la lumière halogène il vit un rat noir, dressé sur ses pattes arrières, qui frappait fébrilement la porte de ses toutes petites pattes avant, en le regardant.
Aucune horreur ne le saisit à la vue du rongeur. La moindre répulsion, si tant est qu’il put encore en éprouver dans la situation où il était depuis quelque temps, s’estompa comme goutte d’eau jetée sur une plaque brûlante. De plus il était évident que le rongeur avait mieux à faire lui-même que de s’effrayer du réveil qu’il avait provoqué. Il cessa un instant son manège contre la porte ; s’avança vers lui ; se dressa de nouveau sur son arrière train ; et le toisa. Assis sur le bord de sa couche, il découvrit alors plus nettement ce qu’il n’avait que deviné jusqu’alors : ce rat noir, grand et mince, avait les yeux rouges. Deux yeux rouges et brillant comme des gemmes. Il agitait ses pattes antérieures en tournant vivement la tête vers la porte. Puis il revint vers celle-ci et se remit à gratter par intermittence.
Y’a-t-il de ces fractionnements, dans un cours d’existence, où toute notion, attachée aux labyrinthes dont les couloirs étroits nous aident malheureusement à tenir debout, se perd au seuil de l’invraisemblable persistance d’un monde autre vainement refoulé : il se leva du lit et se dirigea vers la porte. Le rat, tout à coup excité, accentua son tambourinage sur le bois dont il avait écaillé la peinture en le griffant.
Il aperçu par la fenêtre la lune toujours au même endroit que là où il l’avait contemplé avant de rentrer. En deux heure elle n’avait pas bougé. La lumière pâle, blanchâtre, dont il s’était dit que ce n’était pas la clarté lunaire, lorsqu’il avait rouvert les yeux, provenait donc d’une autre source. Il lui était difficile de dire d’où elle se diffusait. L’astre nocturne conservait ses teintes ambrées. Cependant, et venant du sol semblait-il, une mince brume blanche comme une fine poudre de verre luminescente hissait un voile imperceptible dans l’air immobile et silencieux.
Il ouvrit la porte et le rat se précipita devant traversant la mezzanine jusqu’au haut de l’escalier. Une nouvelle fois dressé de toute sa taille il se retourna. Il invitait à ce qu’on le suive. Il parvint à son tour à l’escalier. Le rat était déjà en bas. Il voulut allumer la lumière pour éclairer les marches. Mais se retint. En bas les petits yeux rubis l’attendaient, partiellement noyés dans une fumée qui couvrait le sol d’une matière diaphane, pareille à celle paraissant émettre la clarté irréelle qu’il avait remarquée. Il hésita. Les saccades dont le rat remuait sa tête, petits signes d’impatience qui donnaient à son regard luisant des effets de scintillement, commençaient à l’impressionner. Il descendit prudemment. Arrivé au bas des marches, le rongeur était déjà dans le couloir. Il avait stoppé devant la pièce qui était la seule de la maison à ouvrir directement sur la grande terrasse couverte, et la plus proche de l’accès aux granges. Le niveau de la vapeur légère et uniforme le dépassait un peu. Sans faire disparaître complètement la boule noire de sa physionomie. La pièce n’était pas close, l’animal s’y engouffra. De l’autre côté la porte sur l’extérieur était béante.
Il suivait le rat. L’inquiétude montait. L’odeur qu’exhalait les insolites émanations qui couvrait tous les dallages étaient de plus en plus perceptibles. Un lointain fond de souffre, des senteurs florales, de terre, de décomposition, d’herbe fraîchement coupée, de marécage et un soupçon de fer qu’il trouvait à chaque fois qu’il léchait le sang d’une blessure qu’il s’était fait.
Il attendit plus longtemps avant de rejoindre le rat devant la porte de la première grange. Son cœur s’était mis à battre follement. Jusqu’à l’étourdir. Figé au milieu de la pièce, près d’en ressortir sous le auvent qui menait à la terrasse, il vacilla. Le rongeur fit demi tour vers lui et s’approcha. Il fut exactement à ses pieds. Pieds nus qu’il n’avait pas rechaussé depuis la fin du jour. Il s’inclina vers le petit animal qui le regardait. Il sentit ses minuscules pattes antérieures se poser sur un de ses pieds. Son museau se tendait vers lui avec ce mouvement rapide de mâchoires propre à ces animaux qui même sans rien ronger ont toujours l’air de ronger quelque chose. Il y avait de l’émotion dans les yeux rouges de cette créature. Il en ressentit une pointe au fond de lui, à la fois cruellement acérée et indéfiniment caressante. La sensation de vacillement disparu. Il amorça le geste de se baisser jusqu’au sol mais le rat le devança et en un rien de temps fut de nouveau devant la porte de la première grange.
Des heures privilégiées qui passent en marge de celles que nous comptons, que nous devinons parfois lorsqu’elles filent, rapidement ignorées, dans les fissures de ce qui se ruine, et que nous laissons stupidement mourir comme des médaillons d’enfance magique sous leur rouille enfermée dans des greniers de verre blindés.
Il pénétra dans la première grange. Là aussi bien sur le sol était couvert du même molleton impalpable et odorant. Plus épais peut-être. Il ne voyait plus du rat que les yeux rouges, presque phosphorescents. Et rien dans l’atmosphère du lieu ne lui parut habituel. Le silence était criblé d’une infinité de sons microscopiques qui tapissaient la pénombre comme si les murs et le plafond eux-mêmes bruissaient. Au fur et à mesure qu’il avançait, suivant toujours le rat noir, il vit naître tout autour de lui, pendantes des solives, accrochées aux mœllons, posées un peu partout, lucioles protéiformes, des concrétions de lueurs composées des corps tintinnabulants de milliers d’insectes, grappes de fourmis, lustres de sauterelles, liseuses de hannetons, couturières de libellules, stroboscopes de mouches, rampes de guêpes, vasques de lucanes, plafonniers d’abeilles. Ayant parcouru la moitié de la distance qui le séparait de la double porte qui menait à la haute grange, l’intensité de l’éclairage surnaturel l’arrêta de nouveau. Le rat fit de même. La double porte devant lui était entrebâillée. Par l’entrouverture s’échappait cette fumée qui allait ensuite courir partout alentour, noyant tous les sols d’une substance nuageuse qui scintillait plus fort en s’effilochant, en s’élevant pour s’évaporer.
Par son regard écarquillé une pluie d’images en transparence coula jusqu’au fond de lui-même, fond d’un gouffre qui, s’agrandissant vers un ailleurs en arrière de lui, le vidait de tout ce qu’il fut. L’exanguité qui s’ensuivit lui imprima une maigreur que sa chair, à la fois resserrée et détendue, reçut comme une sombre et terrifiante délivrance. Ses oreilles bourdonnaient. Son ventre était devenu complètement creux. Au bout de ses bras ballants ses mains frémissaient.
La féerie qui se déployait ne requérait aucune explication. Il avait souvent pensé à ce temps où il n’y aurait plus rien. Où tout ce qui avait été tenté, promu masse informe qu’il n’y avait plus qu’à picorer pour désoeuvrer mollement à demeurer quelque être, masse desséchée depuis longtemps, et se desséchant continuellement, n’avait plus qu’à disparaître. Qu’il fallait devenir autre. Que rien n’occupait mieux les probabilités de deuil, de disjonction, de départ, que cette disponibilité profondément intime d’une volte s’offrant à des aléas, de quoique que ces hypothèses de destin augurassent.
Derrière la double porte il était évident que du terrible s’était déployé, et sans qu’il en sache les raisons précises, l’espérait. Le rat noir toujours attentif l’observait. Ce rat noir aux yeux rouges le connaissait. Le reconnaissait.
Du fond de son corps expurgés des mémoires inutiles, plus aucunement contenu que d’un noyau battant d’abandon et des don accumulés des sentiments reçus, seule âme de valeur à quoi doit se résoudre une existence qui veut valoir, un être moins qu’humain, et plus que toute humanité possible, rencontrait ce rat noir au regards de sang sublime, et du plus perdu s’engageait à recroire aux frayeurs des métamorphoses.
Les lueurs insectogènes était parvenues à l’incandescence. Une chaleur enveloppante émanait de leur concrétions vibrionnantes.
Il se remit en mouvement et fut bientôt dans la position d’avoir une main sur chacun des battants de la double porte. Le rat s’était immobilisé. Recroquevillé. Presque craintif. C’était la dernière étape. Son rôle de guide s’achevait. Est-ce davantage cela qu’il redoutait où ce qui allait alors se découvrir devant celui qu’il avait guidé jusque là ?
Les paumes fermement appuyées sur le bois rugueux il poussa d’un seul coups les deux battants et, les yeux clos, pénétra.
Les mêmes sons, les mêmes lueurs, constellaient l’immense grange. Il rouvrit les yeux. Ici les vapeurs se soulevaient en volutes opulentes à partir d’un même point central. De ce point central se dressait une forme toute d’ombre, haut totem inanimé.
Il se retourna pour apercevoir le rat aux yeux rouges. Il avait disparu.
Assez défait de ses contingences de vivant, assez assuré de ne pouvoir sans dommage rebrousser chemin, assez convaincu, pour tout dire, que s’il s’agissait d’un rêve il s’en réveillerait et que si tout cela était bel et bien réel il n’y avait plus moyen de s’esquiver, il s’avança vers la grande forme inerte.
Il se tint longuement devant elle, cherchant à distinguer quelque chose de connu, tachant d’y entendre un son différent, d’y déceler du palpable.
Alors insensiblement, le bruissement alentour diminua. L’intensité des éclairages organiques s’estompa. Et la forme dans une lenteur extrême s’anima.
Ce fut tout d’abord lumineux. Une lumière qu’il lui attribua d’abord. Bien que l’origine en était indétectable.
Rien de précis ne se distingua d’abord. Il voulut reculer un peu mais s’en trouva empêché par une force qui l’effraya. Puis, dans une lenteur aussi mesurée il devina que des parties commençaient à bouger. Dans la pénombre il vit deux sortes de bras immenses qui élevaient leur membres. Il voulut fermer les yeux. Mais la même force qui l’immobilisait figeait également son regard. La lumière augmentait. Toujours lentement. Et très régulièrement. Sa frayeur progressait elle aussi. Et, voyant se qui se présentait devant lui, un émerveillement sidérant s’emmêlait à l’horreur qu’il éprouvait. La créature apparaissait. Une créature inouïe. Un monstre sans pareil. Au sommet, une probable tête s’était mise à remuer, apparemment prolongée par ce qui dans l’ombre encore ressemblait à un long bec. Dans un froissement de plumes, vastes morceaux de voilure, deux autre parties se déplièrent au niveau où les deux membres s’était précédemment mis en mouvement. Cette lumière, d’une nature incompréhensible, car elle ne semblait pas vraiment venir de cet amas de formes disparates, progressait sur tout l’ensemble, mais bien plutôt d’une source extérieure sans qu’il fut possible de savoir d’où, dévoilant à présent la presque totalité des contours de la bête.
Médusé, il détailla cet assemblage invraisemblable. Sur six grandes pattes noires et couvertes d’un duvet velouté reposait l’énorme abdomen, rond et lisse d’une araignée. Dressé sur cet abdomen était fixé une sorte de buste, ou de thorax, très élancé, disproportionnés, d’où partaient les deux bras entrevus, les deux pattes antérieures d’une mante religieuse. C’est du haut du dos de la mante que partait un long col d’oiseau qui se terminait par une tête de rat au yeux rouges dont le museau se finissait pas un bec effilé de héron. A la jointure du long col et du haut du thorax de mante, deux ailes cendrées étendaient leur impressionnante envergure. La tête de la mante émergeait dans le plumage à la base du cou d’oiseau comme une grosse broche et tournait en lançant de ses énormes yeux verts les regards pointus de ses pupilles noires et glissantes. De la pointe de l’abdomen arachnide sortait une soie abondante qui au contact de l’air se transformait en vapeur cotonneuse et moutonnait en volutes denses sur le sol, gagnant en luminescence au fur et à mesure qu’elle se répandait et se diluait.
Les ailes de la créature s’étant mises à battre mollement les volutes de soie liquéfiée s’agitèrent et produirent une clarté supplémentaire. Une clarté désormais suffisante pour qu’aucun détail ne lui échappe plus sur les formes inconcevables de ce qui se tenait devant lui.
Sa bouche s’était ouverte sans qu’aucun cri, pas même une vague plainte désemparée, n’en put sortir.
Les six pattes d’araignée trépignait pesamment par intervalles. Les bras de mante couleur d’émeraude battaient dans le vide dessinant un ballet aléatoire et gracieux. Les mandibules claquaient sans nervosité. Le long cou d’échassier ondulait et au bout les yeux rouges du rat au dessus du bec clos ne le quittait pas, marquant par de vives inclinaisons de tête une attention curieuse mais sans menace.
Il était pétrifié. Submergé par l’éblouissement et par l’épouvante. Il y avait dans ce monstre quelque chose à la fois d’insoutenable et d’irrésistible. Un emmêlement de beauté anamorphosique dans un ballet statique de mouvements inconciliables et qui s’harmonisaient pourtant, et de barbarie fatale présentant le terme d’un accomplissement fusionnel sans espoir connu. Il fixait tour à tour les yeux inquisiteurs de mantes et les yeux rubis de rat.
Les bras de mantes semblaient se tendre vers lui. Le long cou de héron ondulait et s’allongeait jusqu’à ce que le bec d’oiseau put presque l’atteindre, le regard de rat le scrutant par dessus. L’abdomen émis quelques tremblements et se mit à produire une soie différente. Des fils d’une finesse micronésienne et luisant en sortirent et flottant jusqu’à lui vinrent doucement l’envelopper sans qu’il sentit aucun contact. Aucune pression. Tout était invitation. Il cessa de raisonner. Il cessa de s’interroger. Fondaient en lui les derniers fétiches d’un monde où il s’était stérilisé. Où depuis il n’avait plus rien à faire que d’empiler les utilités en prenant soin de les effacer au fur et mesure qu’elles s’étaient usées, et en s’ingéniant à inventer du supportable pour admettre qu’il était plus ou moins question de vivre.
Il essaya à nouveau de faire un mouvement. Il tenta un pas en avant. Et il le fit. Rien ne l’entrava.
Le réseau de soie qui le nimbait à présent, sans l’y pousser pourtant, l’approchait de la créature. La tête à bec du rat qui s’était redressée, se pencha encore sur lui et il sentit le bout du bec frôler sa joue. Il fit un pas de plus. Puis un autre. Tout son corps vibrait sourdement. Un dénouement du fond de sa gorge libéra un sanglot lourd qui se renversa en lui, coupe de plomb fluide, condensé de larmes emportant d’un flot sans retour des beautés de regards et des oublis inaccomplissables. Une chaleur dense l’envahit. Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues. Il fit à nouveau un pas en avant. En encore un autre. Les bras de mantes touchèrent de leurs crochets ses mains tremblantes. Les pattes d’arachnide grattaient minutieusement le sol comme pour se camper. Les ailes battirent plus fort pour activer le reste de lumière qui émanait des derniers amas de vapeurs. Le rat approcha encore son bec. Un pas de plus. Un autre pas de plus. Les bras de mantes purent le ceindre sans le forcer. Les yeux verts étaient immobiles. Les mandibules closes.
Il était sous le monstre. Il rejeta sa tête en arrière comme une offre. Son visage trempé de larmes. Il y eut un court instant une suspension de tout. Puis les ailes battirent de toute leur force. Les pattes d’arachnide s’arqueboutèrent, les bras de mantes l’enserrèrent et dans un élan d’une impensable légèreté il décolla puis étendit instinctivement ses propres bras et au bout de cet élan il s’accrocha à la base du cou d’oiseau, la tête de mante logée au creux de son épaule, tandis que les longue patte vertes pressaient ses jambes et son corps contre le thorax, lisse et chaud. Il serrait le cou le plus fort possible, fourrant son visage dans les plumes. Les battements d’aile ralentirent. Il sentit le bec et le cou d’oiseau glisser sur son échine et se replier jusque sous le thorax. Les ailes s’arrêtèrent de battre et se replièrent sur l’ensemble ainsi formé dans un large mouvement d’ample vêtement qu’on referme. Les pattes d’arachnide se tendirent. Le thorax dans son cocon de plumes bascula dessous où les six pattes noires s’en emparèrent, l’enfoncèrent, puis se replièrent à leur tour et la boule noire et luisante de l’abdomen s’affala parterre. Enfin elle se mit rétrécir, s’atrophia, pris la forme d’un fruit qui se flétrit, se déshydrate, jusqu’à n’être plus, dans l’obscurité totale revenue, qu’un petit caillou noir et rond. Une sorte de petit noyau nu.

Tous les insectes étaient repartis. La lune grimpait dans le ciel. Un vent tiède s’était levé. Une vague odeur soufrée rampait par endroit. Quelques clapotis se faisaient entendre dans la mare. Des hululements perçaient dans le lointain.

Plus tard on balaya le sol de la grange et on jeta la pelletée de saletés dans un trou de terre.
Plus tard encore, après bien des mouvements de personnes, et bien des travaux autour de la maison, un curieux végétal crut discrètement au dessus des herbes folles.

Plusieurs dizaines d’années après, de nouveaux propriétaires demandèrent ce que c’était que cet arbre près de la haute grange, qui produisait une belle ombre et dont le tronc mince était si noir.

Nul ne sut quoi répondre.

lundi 5 mai 2008

Un bonbon dans ma boite à lettres

Vous, je sais pas. Mais moi, oui.
Oui quoi, vous esgourdillez-vous d’emblée et tout de go, car vous savez aisément joindre l’utile à l’agréable.
Oui, il y a des toutes petites choses qui prennent parfois pour moi des dimensions insoupçonnées. (Je vous en prie …)
Je parle d’insignifiance, ou qui en on l’air, mais qui, sans quitter vraiment le statut d’insignifiance où je les assigne sans même y penser vraiment, se mettent, souvent par la durée, un genre de persistance obstinée, passive, à gagner la proportion d’une gentille obsession, muette, minusculement insistante, n’hésitant pas pour autant à générer, ici ou là, par un savant mélange d’intermittence et de régularité, un questionnement abyssal.
Ainsi en va-t-il de ce bonbon qui est dans ma boite à lettres.
Oui. Il y a un bonbon dans ma boite à lettres.
Depuis quand ? Je n’en sais déjà plus rien que d’approximatif : plus d’un an. Un an et demi peut-être. Deux, c’est possible.
Voila, je suis rentré chez moi un jour, ou peut-être une nuit, près d’un lac, le Bassin de la Villette plus précisément, j’ai ouvert ma boite, je ne me souviens plus s’il s’y trouvait du courrier, et j’y ai vu, pour la première fois, ce bonbon.
Petite chose presque timide, papillote de papier brillant aux tons verts pâles, laissant deviner a priori une saveur acidulée au parfum d’anis, ou de menthe, il était aisé, sans même avoir à y penser, de comprendre qu’il avait été placé là afin qu’il poursuivit son éphémère destin de bonbon, à savoir qu’il fut sucé, croqué, dégusté, jusqu’à son anéantissement total.
Las ! C’était mal me connaître moi-même. Et je ne parle pas de vous !
Si les interrogations sur l’origine de ce bonbon, quelle main l’avait glissé dans la fente de ma boite à lettres, et pour quelle raison, passèrent et repassèrent fugitivement dans mon cerveau, elles ne s’y arrêtèrent guère. Parce que très vite ce qui devint la vraie et seule question, découla naturellement du simple fait que ce jour-là, ou peut-être cette nuit-là, près de ce lac, en fait le Bassin de la Villette, je refermai ma boite à lettres sans ramasser le bonbon.
La situation fut immédiatement telle que la simple hypothèse que cette friandise accompagnât un éventuel prospectus ne tint pas une seconde. Je ne l’ai jamais touché mais je suis tout à fait sur qu’aucune marque n’en tatoue l’emballage d’un logo criard. Et puis dans ce cas l’objet publicitaire est généralement bien accroché à son support auquel il ne s’agit pas d’échapper.
Depuis, chaque jour, sauf le dimanche pour cause de manie chronique des personnels de la distribution nationale du courrier de ne pas distribuer de courrier le jour de la grande prière du shabbat de la messe, j’ouvre ma boite à lettres, j’y constate qu’il n’y a pas de lettres, ou qu’il y en a, et alors je ramasse ce qu’il y a, je vois que le bonbon est toujours là, et je referme la boite.
Evidemment, bousculé progressivement par les enveloppes, quelquefois volumineuses, que je reçois, et qu’on glisse dans ma boite, le bonbon s’est réfugié dans le fond. Cependant je l’aperçois sans peine lorsque je regarde si j’ai du courrier. Ma boite à lettres étant située au niveau de mon regard sans que j’aie à me pencher.
Il est là, blotti dans un coin. Son papier brillant n’a rien perdu de son pimpant. Il ne s’en dégage aucune odeur suspecte qui signalerait que le contenu se serait corrompu.
Et chaque jour je referme ma boite sans l’avoir pris, recueilli. Certains jours j’y pense plus que d’autres. Selon l’état de préoccupation dans lequel je me trouve.
Ce soir, par exemple, je lui ai accordé deux ou trois secondes d’attention. Mais je ne l’ai pas davantage considéré.
Est-il destiné à demeurer ainsi encore longtemps ? Après moi si je venais à déménager ? Ou à devoir de toute façon quitter cet endroit pour quelque autre raison ?
Je n’ai aucune idée précise, ni aucune idée du tout, là dessus.
J’ai pensé à le remonter chez moi et à le mettre dans mon grenier.

Mon grenier étant en réalité un grand vase, originellement prévu pour recevoir des fleurs, et que j’ai transformé en un réceptacle de fouillis où se mêlent quelques objet précieux, sortes de jalons dont le plus ancien remonte à l’age de mes onze ans, c’est un médaillon en métal de style hippy, et une modeste brocante de babioles dont certaines causent encore, et causeront sans doute longtemps : « Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes, et les choses nous parlent, si nous savons entendre. »

Mais pour le moment le transfert n’a pas eu lieu.
Je dois dire que je prends cet état de fait avec une légèreté et un dégagement assez constant. Pourtant je ne peux me dessaisir tout à fait de cette énigme.
J’imagine une main d’enfant, ou d’ange, qui glisse malicieusement des bonbons dans les boites à lettres. J’ignore, ceci dit, si le phénomène a touché d’autres résidents que moi. Ce qui n’est pas du tout impossible. J’ai songé, très furtivement bien sur, à questionner les personnes de mon voisinage avec lesquelles j’entretiens des relations courtoises, voire chaleureuses, pour savoir si elles avaient reçu, elles aussi, un bonbon dans leur boite à lettres. J’ai renoncé assez vite, donc, à ce projet : je passe déjà suffisamment pour un original, limite exubérant, ne serait-ce que du fait de déployer très spontanément une constante urbanité de rapport, chichement usuelle chez la plupart des habitants de l’immeuble : je me vois finalement assez mal, surtout maintenant après tant de temps, aller leur demander si bonbon il y eut ou non, et qui plus est, expliciter le pourquoi de cette curiosité, reconnaissons-le, un peu farfelue ou qui passerait facilement pour telle.
Aucun secours, si tant est que ce soit le propos, ne peut me venir de ce côté : pas plus de notre chère et plaisante gardienne, Madame M. : c’est encore d’elle que viendrait la plus bienveillante compréhension, sa jovialité coutumière d’entrée m’en assure : mais elle a ses soucis, et je ne veux pas y ajouter.
Je reste irrémédiablement seul avec ce dilemme.
Je suis lointainement atteint par le sentiment d’une indifférence en définitive parfaitement trompeuse. Car soyons clair : si ce bonbon m’avait été anodin, ou bien je l’eusse mangé, quoique je ne suis pas très friand de cette catégorie de sucrerie, ou je l’eusse pris avec moi et il se promènerait chez moi au hasard des mouvements divers que subit en écueils et en rangements divers ce qui peuple mon huis plus ou moins clos. Il est irréfragable que le fait de l’avoir laissé dans ma boite à lettres, de l’y voir presque quotidiennement, et de lui dévoluir une manière d’attachement fait d’une distance qui veut dire lien bien qu’il soit plutôt élastique, et d’une réflexion qui va jusqu’à me faire écrire à son sujet, devrait achever de me raisonner sur ce qu’est devenu, à ce jour, oserais-je dire à mon corps défendant, ce bonbon.
N’ayant aucun cheval à qui en parler en ce moment, je dois me débrouiller tout seul.
Est-ce un clin d’œil d’enfance que me fait ce bonbon chaque fois que j’ouvre ma boite à lettres et que je l’y aperçois ?
De quel geste ne faudra-t-il pas désormais que j’habille ma main à l’instant, peut-être proche, peut-être pas, où je la tendrais vers le fond de la petite case de bois pour me saisir de ce si petit objet presque trésorifié ?
Ce bonbon vient en tout cas de marquer un point qui pourrait bien être décisif. Cet article, à présent, le désigne et le montre à la face du monde. Il se peut, dés ce soir, que son sort soit connu jusque dans l’empire du Soleil Levant. Il se peut que quelque part, au milieu des Andes, on apprenne son existence.
Cruauté ou résultante décompensatoire d’une petite pointe d’angoisse juste assez cotonneuse pour ne pas me blesser, j’ai pu tout de même en prendre une photo.

Il faudra sans doute aussi que j’enquête un peu sur ce qui boîte à l’être…