"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 26 mars 2008

American Beauty & Ice Dream

C’est dans American Beauty. Cette scène où Ricky montre à Jane le petit bout de film qu’il a tourné. Il n’y a personne. Juste un fond de mur de briques rouges et un petit sac blanc, vide, qui danse dans un courant d’air au dessus d’une traine de feuilles mortes qui l’accompagnent en rasant le sol. Légère poche de matière fine et immaculée qui volète d’un côté, de l’autre, qui monte, redescend, s’affole. Ballotée par le vent ; petite âme qui cherche sa volonté et ne parvient qu’à celle de se laisser faire par le caprice du souffle qui tourbillonne. Et ce que dit Ricky à Jane. « Il y a tant de beauté … » Je ne me souviens plus de la suite mais on va me prêter de dvd : je vais pouvoir compléter…

Plus tard, ou avant, ça n’a pas grande importance, ce moment de pure grâce où un patineur, sur une glace plongée dans un bleu océanique, accomplit sa danse.
Evidemment il faut tout de suite faire abstraction de deux éléments : les publimôchités qui gangrènent le décor et les commentaires absolument superflus des préposés à nous faire savoir que techniquement ils en connaissent un bout, ce dont on n’a strictement rien à battre, soit parce qu’on sait déjà, soit parce que comme de toute façon on ne remplacera jamais le papillon qui fait son intéressant, là, sur la piste, on peut largement se contenter, et le mot est terrifiquement faible, de regarder. Je passe, avec une mansuétude qui goutte de mon ébahissement, sur la qualité toujours déplorable de la sono chargée de diffuser la zizique : sono à peu près aussi adaptée au lieu que la crinoline pourrait l’être à la compétition féminine de natation, et dans le même élan je passe aussi sur le public que son comportement infantilo-applaudissatoire pousse inexorablement dans les réflexes pavloviens d’une incapacité chronique et parasitaire à faire silence quand quelque chose de beau se produit au lieu d’en vouloir être, mais bruyamment frustré dans sa patauderie et ne pouvant s’empêcher de se faire remarquer quand même.
Ca me fait penser à quelqu’un que je connais un peu, un certain, ou un incertain, Monsieur K., (une nécessaire discrétion m’oblige à ne pas dévoiler son nom), et qui a carrément, m’a-t-il dit, formé le projet, onirique tout du moins, de créer un évènement sur glace, mais sans public, et sans commentaires : le rêve quoi ! Enfin si je puis dire.
Toujours est-il que je me suis retrouvé là, zapette à la main, scotché sur l’écran, au moment où le compétiteur posait sur le bleu d’eau gelé une belle fleur blanche, comme sur la tombe de la vie sous laquelle serait emprisonnée la mort. Je ne me souviens plus de la musique. Je me souviens qu’elle était belle. Qu’elle allait bien.
Sinon je ne peux après coup qu’envisager des approches sous différents thèmes, passé le moment d’être resté hagard devant l’image montrant alors le glaci-danseur allongé sur le sol froid, un peu essoufflé tout de même, hilare et comblé.
Point de vue de la physique : de deux choses l’une, (et donc peut-être aussi une troisième), ou les lois de la gravitation, autrement identifiées comme lois de la gravité, sont fausses. Et qu’il n’est dû qu’à une étrange malédiction que nous soyons dans nos quotidiens cloués au sol par nos semelles, juste assez d’équilibre pour marcher, quand d’autres, rares, certainement tombés dans une marmite de plumes à leur naissance, dont les effets sont donc permanents chez eux, se jouent des airs et de la matière comme des aiguilles fusées, recousant l’espace qu’ils déchirent avec délicatesse et vivacité au fur et à mesure qu’il le traversent. Ou … ? …
Point de vue de la chimie : tout corps solide est un éther disposant de toutes les facultés de s’évaporer ; il ne lui manque que de le savoir. Plus quelques milliers d’heures d’entraînement. Lesquelles demeurent un accessoire : la plupart d’entre nous, même soumis à pareil exercice n’atteindront pas pour autant le pouvoir de devenir fluide. Rendu à l’état d’alcool de chair, on explique mieux les ailes bien sur, mais aussi les vrilles en position de signes cabalistiques, indiquant des formules incompréhensibles, la provenance des élans, la création du souffle qui porte le mouvement par celui-là même qui se fait mouvement sur le froid immobile.
Point de vue balistique : poids/poussée/frottement : cœur suspendu du projectile dans sa trajectoire dont le poids s’émancipe de tout frottement. Respiration aux contraintes abolies et maîtrise du geste pour atteindre la cible irréelle : l’attente vibrante de recevoir en pleine âme, en plein soi, en plein le monde, le crime supérieur de ce tueur de laideur, de cet assassin d’ordinaire, de ce meurtrier de grisaille : blanchisseur d’ombres, caresseur aux mains de soie, éblouisseur de sommeil, agrandisseur d’émois. Il n’y a en l’occurrence pas de mobile : tout y est, sauf l’immobile. L’inerte. L’inertie y est étrangère, inconnue, jamais inventée, au mieux un instrument de ponctuation.
Point de vue poétique : comment dire ça ? On videra à l’envie des sacs de volatiles, des urnes de poissons, et même des boites emplies de pattes de chats, de jambes de gazelles, et autres élégances entomorphes. On convoquera sans relâche les éclats d’acier dématérialisé qu’il porte en guise de souliers étalons pégasiphiles, on reverra à l’occasion les cothurnes de Mercure, l’elfe couronné, le vif et doux Zéphyr. On invoquera des lignées de princes aux ancêtres ignorés, des cœurs nourris dans les couveuses de quelque olympe, et même des prodiges tombés de canopées chimériques ayant réussi à survivre en filtrant des paillettes de diamant dans des caniveaux. On esquissera des gravures d’oubli où l’être n’est plus que ce même geste infiniment redécomposé, recomposé, relié, délié, étendu, replié, incliné, courbé, cambré, enivré de lui-même, virant, voltant, survolté, s’élevant, retombant, embrassant en glissant l’apesanteur qui le porte, défiant la logique de la chute en relevant le gant de la perfection.
Point de vue onirique : projet d’emprunter le freezer de Difool dans je ne sais plus quel épisode de l’Incal et hop on congèle la Seine. Ou la Loire. Plutôt la Loire. Et on attend. Va bien y en avoir un qui va se laisser prendre au piège. Dés qu’il y en a un, en espérant que ce soit le bon, on balance la zique. Des deux côtés. Comme ça peut plus se sauver le gazou sur lames. Si un commentateur, ou tatrice, pointe son niais museau, un coup de freezer. Si un quelconque zozo, ou zozotte, clapclape des paluches, un coup de freezer itou. Si y’en a un, ou une qui ouvre sa gamelle pour se faire remarquer, pareil. Je veux du silence. Je veux sous, ou sur la musique, n’entendre que le son que font les lames d’acier sur l’eau solide, que je compare, car je fais ce que je veux, aux pointes du diamantaire qui fabrique son bijou : avec le temps qu’il faut : fleuve gelé, le temps ne passera plus que s’il montre patte blanche.

Même si je ne suis que ce petit sac blanc dont un courant d’air se joue, petite âme malhabile, cherchant sa volonté.

Et que lui, le glaci-danseur, règne sur lui-même, comme dans les airs. Dans les airs comme sur lui-même.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

"Parfois je me dis qu'il y a tellement de beauté dans le monde, que c'en est insoutenable, et que mon coeur est sur le point de s'abandonner."
Voila, c'est la phrase, dans le film.

Ricky

Thy Wanek a dit…

Merci Ricky.
Oui c'est bien ça.
...et que mon coeur est sur le point de s'abandonner...