"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 31 mars 2008

Télépeler

Oui, je sais, ça faisait un petit bout de temps que notre académie ne pondait plus grand chose. J’ai eu moult récriminations à cet égard. Du genre : c’est bien beau tous ces alexandrins, mais ça n’intéresse personne, et pendant ce temps le vocabulaire continue de se flétrir, de s’étioler et de faner. Or donc, au hasard de divers rangements et classements, pendant qu’il pleuvait dehors, j’ai retrouvé le présent vocable dont je vous propose ma définition, en exclusivité mondiale. N.b. ce mot n’est pas de moi : rendons à César ce qui appartient en l’occurrence au Grand Semainier de notre dictionnaire, resté dans les mémoires pour avoir produit presque tous les jours de la semaine sous des formes inédites. Pour les débutants y’a pas le choix va falloir de fader tout le blog depuis son origine. Tant pis pour vous ! Fallait être là au commencement.


Télépeler : v.tr. et/ou int. C’est comme vous voulez, vous allez voir. Du grec télé qui veut dire de loin, comme télévision, voir de loin, téléphoner, parler de loin, télégramme, grammer de loin, téléphérique, phériquer de loin, et téléniquer, qui veut dire avoir de l’imagination. Et de peler : ce qui de suite interpelle. Ca pourrait même être le cas de le dire. Mais non. Pas vraiment. S’agirait-il de peler de loin ? Des fruits ou des légumes ? S’agirait-il, pour employer une expression un peu… populaire, (ce qui n’est pas le genre de la maison…), de se peler de loin, c’est à dire d’avoir froid à distance ? Rien de tout cela. Si j’en crois, car il a quand même bien fallu m’en remettre à quelques exercices paranormaux, si j’en crois donc ma boule de cristal après l’avoir trempée dans du marc de café en passant sous une échelle accompagné d’un chat noir lors du dernier vendredi 13 que nous traversâmes, (ce qui remonte au mois de juillet dernier – bonjour l’anachronisme !), ce « peler »-là serait une contraction dont aurait accouché le verbe appeler. Lequel verbe appeler aurait donc au passage perdu son a et son premier p. C’est pour ça que c’est trompeur. Mais heureusement je veille, et même si à l’heure où j’écris cet article des études sont encore en cours pour confirmer cette hypothèse, il n’y a pour moi plus de doute possible. Sinon c’est l’bordel !
Donc télépeler signifie, ou signifierait, pour rester mesuré vis à vis de qui précède compte tenu de ce qui va suivre cependant que je continue, signifierait donc appeler de loin. Redondance ? Dans quelle situation appelle-t-on si ce n’est parce que l’autre est loin ? Si cet autre est assez près, on n’a pas besoin d’appeler. On n’a juste à dire : « Tiens, t’es là ! Ca tombe bien, j’ai un truc à te dire ! » Raisonnement à proprement parlé complètement ahurissant d’indigence neuronale. Franchement si vous utilisez le matériel qui subvagit plus ou moins mollement dans votre bocal osseux à obtenir des conclusions dans ce genre, envoyez immédiatement votre cv à TF1, il paraît qu’ils embauchent en ce moment.
Non soyons sérieux : si ce verbe, télépeler existe, c’est bien que des situations très particulières en requièrent la précision lexicale. Songeons à un verbe qui voisinerait bien avec télépeler : télépather. Le grand, (et gros), Devos nous en fis jadis un exposé qui reste dans toutes les mémoires. On se disait après l’avoir entendu : « Télépather, c’est épatant ! » Télépeler, c’est un peu de cet ordre là. On confirme bien que tout se passe à distance, et réfléchissez un peu : combien de fois ne vous est-il pas arrivé de vous apprêter à appeler quelqu’un, et paf ! , avant même d’ouvrir la bouche et de régler de volume de votre organe en fonction de l’éloignement supposé de la personne, l’autre est là, à côté de vous, et vous ne vous êtes aperçu de rien. Incroyable non ? Mais c’est ainsi : vous avez su anticiper le moment où vous alliez avoir besoin de voir cette personne, et avant que de vous égosiller, vous l’avez télépelée. Comme ça. Sans vous en rendre compte. Ca vous en bouche une narine hein ?!? Oui, je sais, moi aussi. ca me bouchbe* littéralement. Ajoutons que tout cela se passe bien sur au niveau le plus follement facétieux de notre inconscient, et comment ne pas en rester coit. (Sans tréma sur le i, merci.) Il va sans dire, mais disons-le quand même, car cette proposition introductive a quand même pour but d’être suivie par ce qui arrive, que dans certain cas on frise le malentendu, qui souvent n’en demande pas tant. Une simple coupe avec une jolie raie sur le côté lui suffirait. Combien de fois, là aussi, ne vous est-il pas arrivé de vous pointer près de quelqu’un en disant : « Oui ! Je suis là ! » Et l’autre : « Ben oui et alors ? » - « Ben… Tu m’as appelé ! » - « J’t’ai pas appelé du tout ! » - « Bah j’ai cru que… » - « Rien du tout ! J’t’ai pas appelé ! Pis là j’ai du boulot alors tu m’lâche ! » - « Oh ! Ca va ! Tu causes meilleur hein !! » - « J’cause meilleur si j’veux ! J’t’ai pas appelé ! Tu m’déranges ! Tu t’casses ! » - « Casses-toi toi même, eh ! Bouffon ! » - « Moi un bouffon ? Tu veux t’en manger une ? » - « Ben essaye un peu ! » Etc … Etc… Rigolez pas, on a déclaré des guerres mondiales pour moins que ça. En fait ce qui s’est passé, c’est que l’autre vous a télépelé. Et forcément donc, sans s’en apercevoir. S’agit pas non plus de devenir parano. Et encore moins seigneur des paranos. Faut simplement savoir qu’il y a des choses qui nous échappent. Et pis c’est tout.

Bon c’est l’heure des illustrations : chronique des très riches heures du naufragé à rayban des sondages popularitesques : lors que le pauvre petit bonhomme se lamentait sur le fait qu’on ne l’aimât plus assez, tournant en rond dans son bureau même pas ovale, sa ministre en pleine santé Roselyne Bachelot fit irruption : « Vous m’avez appelé Monsieur le Président ?» - « Hein ? Quoi ? Mais non j’t’ai pas appelé ! » - « Aaah ! Booon ! Ah bah vous avez dû me télépeler alooors !!! » Et elle s’en fut aussi sec, sans demander son reste, (pour une fois), et échappant par dessus le marché au coup de sac à main Givenchy que s’apprêtait à lui balancer Rachidati pour passer ses nerfs en l’absence de Rama Yade retenue par quelques sornettes à débiter au sujet du Tibet. Las, dans son élan, la pauvre Rachidati, manquant sa cible, perdit l’équilibre et s’étala de son long parterre : du coup on ne sait pas trop au jour d’aujourd’hui si la maire du VIIme pourra en avoir un huitième.

Un glaci-danseur se languissait un jour, au bord d’un lac gelé, attendant qu’on lui fit cygne. Il est à noter que dans certaines situations, à force de télépeler on finit quand même par en prendre conscience. C’est d’autant plus sensible chez certain sujet résident dans des contrées notoirement riches en contes et légendes de tout poils, et donc de toutes plumes itou. Lorsque, soudain, distinguant au loin une sorte de masse blanche semblant se débattre dans un désordre de plumes hirsutes, il ne fut pas long à voir s’avancer, glissant assez maladroitement sur le sol givré, un cygne tout à fait lohengrinien, qui essayait, à grand renfort de battement d’ailes, de limiter d’involontaires tentatives d’axel, double axel, triple axel, etc, lesquelles tentatives le laissaient régulièrement sur le croupion, alors qu’il n’aurait pas demandé mieux qu’au moins pouvoir tenir sur ses deux pattes. Parvenu à la portée du glaci-danseur, il se présenta, ce qui n’était pas nécessaire mais qui lui permit cependant de remettre un peu d’ordre dans son plumage malmené. « Te v’la enfin ! » Lui dit le jeune homme. « Oui, bah parlons-en ! Ca fait un siècle que tu me télépelles, mais je te signale que je suis un cygne, mec ! Pas un pingouin : alors moi la glace, c’est pas gagné ! »

On note, à travers l’histoire, de nombreux exemples de personnes, souvent des femmes, qui ont été télépelées. Jeanne d’Arc, Bernadette Soubirous, Thérèse de Lisieux, et d’autres. On peut effectivement considérer qu’elles sont seules à avoir entendu qu’on les télépelait. Qu’à peu de chose près elle n’avait rien demandé. Et que l’inconscient qui les télépela ne savait peut-être pas très bien ce qu’il faisait. Ceci étant après d’interminables recherches pour tâcher d’identifier le télépeleur en question, force est de reconnaître qu’on en sait pas plus à son sujet. Aucune trace au fichier de la Sécurité Sociale. Aucune adresse connue, à part quelques informations toutes plus farfelues les unes que les autres. Un signalement plutôt approximatif. Des témoins on ne peut plus douteux. Et un service de presse qui s’emploie à le défendre et qui ressemble davantage à un cirque qu’à un service de presse. Y’a qu’à voir par qui c’est dirigé en ce moment… Bref, c’est à se demander s’il existe vraiment !!!

* Voir entrée concernant le verbe bouchber dans ce même dictionnaire

mercredi 26 mars 2008

American Beauty & Ice Dream

C’est dans American Beauty. Cette scène où Ricky montre à Jane le petit bout de film qu’il a tourné. Il n’y a personne. Juste un fond de mur de briques rouges et un petit sac blanc, vide, qui danse dans un courant d’air au dessus d’une traine de feuilles mortes qui l’accompagnent en rasant le sol. Légère poche de matière fine et immaculée qui volète d’un côté, de l’autre, qui monte, redescend, s’affole. Ballotée par le vent ; petite âme qui cherche sa volonté et ne parvient qu’à celle de se laisser faire par le caprice du souffle qui tourbillonne. Et ce que dit Ricky à Jane. « Il y a tant de beauté … » Je ne me souviens plus de la suite mais on va me prêter de dvd : je vais pouvoir compléter…

Plus tard, ou avant, ça n’a pas grande importance, ce moment de pure grâce où un patineur, sur une glace plongée dans un bleu océanique, accomplit sa danse.
Evidemment il faut tout de suite faire abstraction de deux éléments : les publimôchités qui gangrènent le décor et les commentaires absolument superflus des préposés à nous faire savoir que techniquement ils en connaissent un bout, ce dont on n’a strictement rien à battre, soit parce qu’on sait déjà, soit parce que comme de toute façon on ne remplacera jamais le papillon qui fait son intéressant, là, sur la piste, on peut largement se contenter, et le mot est terrifiquement faible, de regarder. Je passe, avec une mansuétude qui goutte de mon ébahissement, sur la qualité toujours déplorable de la sono chargée de diffuser la zizique : sono à peu près aussi adaptée au lieu que la crinoline pourrait l’être à la compétition féminine de natation, et dans le même élan je passe aussi sur le public que son comportement infantilo-applaudissatoire pousse inexorablement dans les réflexes pavloviens d’une incapacité chronique et parasitaire à faire silence quand quelque chose de beau se produit au lieu d’en vouloir être, mais bruyamment frustré dans sa patauderie et ne pouvant s’empêcher de se faire remarquer quand même.
Ca me fait penser à quelqu’un que je connais un peu, un certain, ou un incertain, Monsieur K., (une nécessaire discrétion m’oblige à ne pas dévoiler son nom), et qui a carrément, m’a-t-il dit, formé le projet, onirique tout du moins, de créer un évènement sur glace, mais sans public, et sans commentaires : le rêve quoi ! Enfin si je puis dire.
Toujours est-il que je me suis retrouvé là, zapette à la main, scotché sur l’écran, au moment où le compétiteur posait sur le bleu d’eau gelé une belle fleur blanche, comme sur la tombe de la vie sous laquelle serait emprisonnée la mort. Je ne me souviens plus de la musique. Je me souviens qu’elle était belle. Qu’elle allait bien.
Sinon je ne peux après coup qu’envisager des approches sous différents thèmes, passé le moment d’être resté hagard devant l’image montrant alors le glaci-danseur allongé sur le sol froid, un peu essoufflé tout de même, hilare et comblé.
Point de vue de la physique : de deux choses l’une, (et donc peut-être aussi une troisième), ou les lois de la gravitation, autrement identifiées comme lois de la gravité, sont fausses. Et qu’il n’est dû qu’à une étrange malédiction que nous soyons dans nos quotidiens cloués au sol par nos semelles, juste assez d’équilibre pour marcher, quand d’autres, rares, certainement tombés dans une marmite de plumes à leur naissance, dont les effets sont donc permanents chez eux, se jouent des airs et de la matière comme des aiguilles fusées, recousant l’espace qu’ils déchirent avec délicatesse et vivacité au fur et à mesure qu’il le traversent. Ou … ? …
Point de vue de la chimie : tout corps solide est un éther disposant de toutes les facultés de s’évaporer ; il ne lui manque que de le savoir. Plus quelques milliers d’heures d’entraînement. Lesquelles demeurent un accessoire : la plupart d’entre nous, même soumis à pareil exercice n’atteindront pas pour autant le pouvoir de devenir fluide. Rendu à l’état d’alcool de chair, on explique mieux les ailes bien sur, mais aussi les vrilles en position de signes cabalistiques, indiquant des formules incompréhensibles, la provenance des élans, la création du souffle qui porte le mouvement par celui-là même qui se fait mouvement sur le froid immobile.
Point de vue balistique : poids/poussée/frottement : cœur suspendu du projectile dans sa trajectoire dont le poids s’émancipe de tout frottement. Respiration aux contraintes abolies et maîtrise du geste pour atteindre la cible irréelle : l’attente vibrante de recevoir en pleine âme, en plein soi, en plein le monde, le crime supérieur de ce tueur de laideur, de cet assassin d’ordinaire, de ce meurtrier de grisaille : blanchisseur d’ombres, caresseur aux mains de soie, éblouisseur de sommeil, agrandisseur d’émois. Il n’y a en l’occurrence pas de mobile : tout y est, sauf l’immobile. L’inerte. L’inertie y est étrangère, inconnue, jamais inventée, au mieux un instrument de ponctuation.
Point de vue poétique : comment dire ça ? On videra à l’envie des sacs de volatiles, des urnes de poissons, et même des boites emplies de pattes de chats, de jambes de gazelles, et autres élégances entomorphes. On convoquera sans relâche les éclats d’acier dématérialisé qu’il porte en guise de souliers étalons pégasiphiles, on reverra à l’occasion les cothurnes de Mercure, l’elfe couronné, le vif et doux Zéphyr. On invoquera des lignées de princes aux ancêtres ignorés, des cœurs nourris dans les couveuses de quelque olympe, et même des prodiges tombés de canopées chimériques ayant réussi à survivre en filtrant des paillettes de diamant dans des caniveaux. On esquissera des gravures d’oubli où l’être n’est plus que ce même geste infiniment redécomposé, recomposé, relié, délié, étendu, replié, incliné, courbé, cambré, enivré de lui-même, virant, voltant, survolté, s’élevant, retombant, embrassant en glissant l’apesanteur qui le porte, défiant la logique de la chute en relevant le gant de la perfection.
Point de vue onirique : projet d’emprunter le freezer de Difool dans je ne sais plus quel épisode de l’Incal et hop on congèle la Seine. Ou la Loire. Plutôt la Loire. Et on attend. Va bien y en avoir un qui va se laisser prendre au piège. Dés qu’il y en a un, en espérant que ce soit le bon, on balance la zique. Des deux côtés. Comme ça peut plus se sauver le gazou sur lames. Si un commentateur, ou tatrice, pointe son niais museau, un coup de freezer. Si un quelconque zozo, ou zozotte, clapclape des paluches, un coup de freezer itou. Si y’en a un, ou une qui ouvre sa gamelle pour se faire remarquer, pareil. Je veux du silence. Je veux sous, ou sur la musique, n’entendre que le son que font les lames d’acier sur l’eau solide, que je compare, car je fais ce que je veux, aux pointes du diamantaire qui fabrique son bijou : avec le temps qu’il faut : fleuve gelé, le temps ne passera plus que s’il montre patte blanche.

Même si je ne suis que ce petit sac blanc dont un courant d’air se joue, petite âme malhabile, cherchant sa volonté.

Et que lui, le glaci-danseur, règne sur lui-même, comme dans les airs. Dans les airs comme sur lui-même.

mercredi 19 mars 2008

Comme une énigme.

Entre les piliers de pierres. Blanche la pierre. Blanchie à l’intérieur même par le soleil qui vient s’y vautrer comme un intrus depuis que les croisées d’ogives ne sont plus que les pièces éparpillées au sol d’un ciel sous le ciel qui voulait l’imiter. Au centre des murs déchirés où quelques vitraux aux figures rescapées filtrent inutilement une lumière qui envahit tout. Sur la dalle froide éclatée ici et là par les impacts des blocs tombés de la voute. Gisant à l’abri des bruissements de la nature indifférente qui s’est réinstallée un peu partout, opiniâtre, facétieuse ; denses ronciers enchevêtrant leurs lianes épineuses jusqu’aux meneaux esseulés ; bouquets de chardons mauves hérissant le sol dans des encoignures ; fleurs sauvages bleuâtres, jaunes et rouges nichées dans des trous aux maçonneries effritées ; lézards sortant des lézardes ; vrombissements de nuées de guêpes autour de leurs nids ; sauvages et diverses herbes ayant surgi en touffes partout où leurs graines, au gré des courants d’air, ont pu trouver un terreau, pauvre et rude, pour germer malgré tout.

Mort. Ou peut-être mourant. Sans importance. Possible qu’un souffle encore soulève sa poitrine, mais c’est si peu de chose dans ce désastre déserté que tout a fui à part l’essentiel : ce qui survit à toute guerre. Le végétal inextinguible. L’animal inexterminable.
Il a dû se traîner là. Il a dû tomber même. Le visage par terre. Avoir du mal à se relever. Rouler sur le sol. Cela se devine à ce que tout son corps est couvert de cette poussière sableuse qui couvre le dallage dévasté. Il a dû avoir très chaud et beaucoup transpirer. Cette poudre terreuse s’est collée à lui, à ses bras nus, à ses vêtements humides de sueur chaude.

Le soleil, gros œil de feu, l’a poursuivi.
Il est sûrement venu d’en bas. De la vallée fertile. On lui aura indiqué l’endroit où cela se situait. On lui aura expliqué comment parvenir au sommet. Mal expliqué : la longueur du trajet, la pente difficile, l’aridité, aucun ombrage, la chaleur, pas vraiment de sentier, de chemin tracé, praticable, mais plutôt de la pierraille, de la terre sèche, craquelée. Qu’on ne voit rien du village parce que tout là-haut, autour de ce qu’il cherche, il y a de grands arbres, les résineux qu’on aperçoit, qui masquent à la vue les ruines abandonnées. On ne se sera même pas étonné de ses sandales. On aura pas remarqué qu’en dehors de porter un vieux jeans et un simple tricot de corps, il n’avait rien d’autre. Pas de sac dans lequel il aurait emporté une gourde d’eau. On aura probablement tourné le dos dés qu’on l’aura vu partir dans la bonne direction. On sera retourné vaquer à ses occupations sans autre considération pour lui. Sans mauvaise intention. Sans bienveillance.

L’ascension avait duré des heures. La pente n’était pas si raide, mais elle était lente, constante. Cela ajoutait à l’obligation de toujours devoir monter, une impression de distance infinie au bout de laquelle il n’arriverait jamais. Il distinguait bien les résineux immobiles au loin qui dissimulaient la vieille église au regard. Il ne fut pourtant pas long à s’impatienter de ne pas les voir se rapprocher plus vite. Sentant le poids accablant de l’astre solaire il avait sans cesse essayé d’accélérer son pas. Il trébuchait. Des cailloux roulaient sous ses sandales aux semelles minces. Plusieurs fois il s’était écorché un pied en se le tordant. Il s’arque boutait en gravissant le flanc aride. Des gouttes de sueur lui tombaient dans les yeux et il les essuyait nerveusement diluant sous ses paupières le suc salé qui lui brûlait la vue, brouillait son regard, et faisait disparaître dans l’horizon qui le dominait le repère verdoyant vers lequel il se dirigeait. A d’autres moments il s’était retenu, les mains en avant, pour ne pas s’affaler complètement, blessant ses paumes aux arrêtes des pierres.
Il avait eu un sursaut de force, dans son épuisement, pour courir les derniers mètres jusque sous l’ombre des grands pins. Il n’y régnait pas une vraie fraîcheur. Y être protégé des rayons ardents du soleil suffit à lui procurer la sensation de boire à une source.
Il resta debout le dos plaqué à l’écorce d’un tronc. Petit à petit il remarqua entre les arbres, au milieu d’un parterre de pierres où se mêlaient celles du relief et celles tombées de l’édifice, les ruines de l’église désaffectée.
Il ne se souvenait toujours pas de ce qui l’avait poussé à venir jusqu’ici. Ni d’avoir entendu parler de cet endroit. Ni du moment où il était parti de chez lui. Et comment il s’était rendu dans ce village, en bas. Il ne se souvenait de personne. Le seul, vague, obscur sentiment de s’être échappé paraissait devoir lui tenir lieu de sens. S’il en fallait un encore.
L’intense fatigue qui l’assaillit le contraignit à sortir de sa torpeur. Il tituba entre les arbres. Revenu en plein soleil il découvrit alors l’ensemble presque entièrement effondré de l’église. Il butta encore. Tomba. Dut ramper pour atteindre un appui qui lui permette de se relever. Il atteignit une large brèche dans un des murs pas totalement écroulé. Il s’arracha quelques derniers efforts pour escalader et passer de l’autre côté. Perdit l’équilibre et roula au pied d’un monticule de gravats. Il geignit un court instant avec ce qui lui restait de force, se tordant le dos au sol sous la douleur. Il put se retourner, mais pas se relever. Il se traîna parmi les éboulis jusqu’au pied de l’autel. Dans un espace assez dégagé pour qu’il s’étendit enfin, il s’immobilisa.
Paupière mi-closes, bouche entrouverte, le souffle faible, court, allant s’appauvrissant.
L’implacable clarté repoussait le moindre coin d’ombre. Tout, jusqu’au dieu qu’on avait longtemps prié ici, succombait sous l’éclat desséchant d’une agonie muette ordonnant un état de désolation auquel le peu de nature épargné joignait son indifférence. Les quelques yeux qui, sur des fragments de fresques peintes, grands yeux étirés et doux de visages byzantins, persistaient à regarder sans rien voir, auguraient bien l’impassibilité totale de l’ordre universel pour ces ruines oubliées, et plus encore pour cet être écrasé de lumière et de chaleur, réfugié là, comme si là seulement résidait l’aboutissement d’une quête.

Il ne se souvenait pas. L’étourdissement dû sans doute à un début d’insolation contribuait à dissiper toute tentative de penser. Ce qui restait comme intention de cette sorte tout du moins, considérant le long voyage qu’il avait pu faire, et tout ce qui déjà, de sa mémoire s’était détricoté au fur et à mesure des étapes qu’il avait traversées. La durée possible de son périple elle aussi s’abstrayait. Parti hier. Il y a un an. Bien plus. Depuis le début. Le début de quoi. Il ressentait cependant quelque chose de précis au dessus de ce magma fluide et opaque, unique objet surnageant à la surface. Sans identité devinable. Apparemment insubmersible. Quelque chose d’assez présent, devant tout ce qui s’était effacé en lui, tellement qu’il s’y raccrochait, sans doute à son insu, d’assez présent pour que son corps même en ressente un dernier apaisement. Y puise une tranquillité qui s’harmonisât avec les ultimes renoncements du si peu de force dont il disposait encore. Pas une explication. Pas un recours vraiment. Bien sur pas une justification. Encore moins une excuse. Pas même un petit bout de raison propre à l’arrimer à quoique ce fut de plus ou moins tangible.
Un objet aux contours sans menace. Sans attraits non plus. Mais tout ce qui restait de visible et qu’il put appréhender de lui.
Il l’envisagea de mieux en mieux en le suivant du regard dans la vision flouée que lui laissait ses yeux brûlés. Cela luisait à sa surface, porté sur les eaux d’un mirage.
Le feu du ciel qui avait fait du jour une fournaise hostile commençait à s’atténuer.
Les ombres regagnaient du terrain.
Il n’avait plus qu’à suivre comme lui-même ce radeau ballotté sur le flot s’élargissant de son délire.
La chaleur s’évaporait. Un peu d’air se mit à glisser de place en place dans les décombres.
Il avait cessé d’haleter. Plus aucune douleur physique ne le harcelait. Nulle autre ailleurs ne le hantait. Ce n’était pas qu’une paix intérieure aurait conquis son être. C’était plutôt qu’il ne se serait rien passé. Qu’il ne serait rien advenu. Qu’une vacuité ininterrompue ayant chassé les scories d’un existant ayant au mieux mimé une vie, aurait admis dans un affolement salutaire qu’il n’y avait plus rien à encombrer, à squatter, à tenter de convaincre, à s’efforcer de supporter.
Le bleu aveuglant du ciel se diluait mollement sous celui, profond et étoilé, de la nuit montante.
Il aurait eu froid, comme faim, comme soif, déshydraté qu’il était.
Mais il ne souffrirait de rien.
Sa dernière course pour atteindre le haut de la colline lui avait fait éprouver tout ce qui pouvait être resté coincé dans ses membres, dans ses articulations. Il n’avait eu aucune interrogation sur la nature de cet endroit. A quoi cette construction atrophiée avait été pendant plusieurs siècles destinée. Aux rites des souffrances. Aux absurdes projets de rédemptions absurdes. A un empire de la négation de l’existence. A un culte du rien finalement ravagé par l’abandon lui-même.
Plein de sons minuscules naissaient un peu partout. Petits bruits que le soir rendait plus audibles. Et bestioles que la retombée de la chaleur faisait sortir de mille anfractuosités de pierre, de mille trous de terre.
Les déchirures des murs partiellement demeurés, dressaient à présent leurs découpes brutales et noires.
Sans plus avoir fait un geste depuis qu’il s’était étendu là où il était, sans que son visage ait exprimé la moindre crispation, sans qu’il ait attendu rien d’autre, oui, sûrement rien d’autre, d’où que cela aurait pu provenir, et quoi alors, ou qui, il se résolut à rejoindre son étrange esquif, continuant à le devenir.
Lorsqu’assez de pénombre se fit, que la douceur nocturne, froide, se fut installée, son corps se mélangea insensiblement au tableau d’ombre qui transmuait les restes de l’église en une crypte béante. Une nef retrouvée, tragique et majestueuse, inerte sous le cosmos voguant.
Il devint impossible alors de l’apercevoir. De le deviner. De sentir de ce vivant là en ce lieu. Un simple évanouissement.
D’imaginer que quelqu’un ce fut ici hasardé.
Pour s’y dissoudre.
Emporté, on peut penser qu’il ne reparu plus.
Peut-être même qu’on finit par l’oublier.

mardi 4 mars 2008

Comme d'hab'

Jour d’habitude. D’habitudes. Dés le réveil, ce chapelet de gestes. Qu’on égrène. Les mêmes. Machinalement. Un peu, hélas, comme dans cette chanson si moche, si laide, qui a fait le tour du monde et qu’on ressasse régulièrement, sur toutes les ondes, dans ces multiples versions, toutes plus larmoyamment collantes les une que les autres, sous-œuvre de glauquerie même pas suicidogène. Avec cette petite pluie finement granuleuse. Un peu hargneuse. Elle aussi. Mouillant les rues, les trottoirs, les façades, les autos, les gens, les arbres, les poubelles, les distributeurs de faux journaux gratuits, les ouvriers du chantier d’à côté. Jour boueux. Jour sale. On a beau savoir que le printemps s’approche, qui y croirait ? Le ciel est bourré de coton hydrophile poussiéreux. Il en pend des grappes sinistres qui accrochent leur loques trempées au sommet de quelques tours. Les arbres sont des bouquets de baguettes, innombrables phalanges tendues comme des mains sortant du sol en implorations stupides. Vacarme forcené, la circulation des véhicules s’effectue en processions indifférentes, sous ses pare-brises butés, sous ses capots arrogants. Jusque dans les manteaux, dans les impers, dans les chaussures et les bottes détrempées, dans les blousons, dans les jeans, dans les costards, on constate qu’il n’y a personne. Toujours personne.
De même que les gestes, les bruits, claquements des portillons du métro, sons automatiques des passes électroniques, cadences des talons sur le sol dur, chuintement des prothèses musicales sur les crânes vissés, bourdonnement des basses obsessionnelles dans les têtes hochetantes, bipeur avant les fermetures des portes, verrouillages des portes, glissements pesants et opaques des convois quittant les quais s’enfonçant dans les tunnels, déboulant sur les quais suivants, déverrouillages des portes, marées sortantes, marées entrantes, de paquets épais et lâches de personnes.
Les tunnels sont ce qu’il y a de plus rassurant. Plus rien ne bouge dans la rame. Persistent les parasites des oreillettes. Mais on se tient en silence. Ou dans une lecture. Souvent roman policier avec du sang ici et là. Des criminels abominables. Des sérials killers, attendrisseur de viandes trop nerveuses. Des pervers fascinants. Des cadavres préparés, dignes de la grande cuisine. Des stocks de victimes potentiels, prêtes à servir.
Ou bien on cherche l’extérieur. Les murs massifs de bétons gris et crasseux du conduit. De plus en plus peinturlurés de grafs et de tags. Des bandes de noctambules doivent se faire enfermer à la fin du service et passer la nuit dans ses grottes urbaines pour y exercer leur art rupestre. Des guirlandes colorées de grosses lettres rondes ou anguleuses, dessinant des messages illisibles. Des jets de bombes impulsifs plaquant des signatures d’outre-monde.
Il y a des hurlements qui traversent l’obscurité. Longs. Des hurlements à la fois métalliques et mécaniques. On les attribue aux roues qui frottent sur les rails qu’elles serrent dans certains virages. A certains endroits sensibles. Des courts aussi. Des couinements étranglés. Des cris brefs comme des meurtres rapides accomplis par des mains expertes.
Sans doute il s’agit plus de ça que d’autre chose. Des roues serrant des rails ne peuvent pas faire ce genre de bruit-là. Ce sont des cris terribles. Quelqu’un dont on ouvrirait en deux la cage thoracique avec les mains ne hurlerait pas autrement.
Et puis il y ces autres couloirs. Autres tunnels. Voies de garages. Voies divergentes que, pour se rassurer, on imagine mener vers des ateliers où on entretient le matériel. On imagine …
Il vaut mieux ne pas trop imaginer, peut-être …
Que ne pourrait-il pas se produire, sinon…
Un matin, de préférence un matin. Un jour d’habitude. Avec son rituel de gestes. Ses réglages de déambulations. Un jour comme d’hab’. Les milliers de têtes connues. Les cadences dans les pas. Les escaliers aux bords métalliques. La rame qui entre, station Laumière. Les bocaux qui s’emboîtent dans les aquariums. Les portes qui se referment, se re-verrouillent. Puis station, Jaurès. Puis Stalingrad. Chaque fois une menace. Ensuite Gare du Nord : pour aller dans le Nord, à Lille, à Dunkerque, en Angleterre, en Ecosse, terminus au pôle, dans l’océan glacial. Et Gare de l’Est.
Ce matin-là, ils n’y sont jamais arrivés.
Cette galerie, qui part sur la droite quand on descend la ligne. Cette bifurcation qui vire immédiatement et la voie ferrée qui parait s’incliner tout de suite vers le bas. Vers en bas. Fallait s’en méfier. Je l’avais plusieurs fois aperçue. Mais pas tout le temps. Certains jours elle y est, à peu près à mi-parcours entre les deux gares, d’autres non. Elle est invisible. Comme si elle n’existait pas. Comme si elle n’existait jamais. Comme si elle n’avait jamais existé. Alors que c’est faux. En fait je pense que si on suit les grafs, on comprend les jours où elle est ouverte et les jours où elle n’a jamais existé. Les lettres ne sont pas de la même couleur : en temps que je qualifierais de normal, compromis malhonnête, mais provisoire, les lettres sont très chamarrées : des bleus, des mauves, des orangers, et les mots sont incompréhensibles à la lecture. Autrement ce sont des lettres blanches, avec des contours noirs et gris. Des pointes rouges. Lisibles : des mots cependant aux allures de cryptes. Qui penchent. Avec ce blanc de gouffre. Ce blanc inconcevable dans ce milieu de poussière qui s’engendre comme d’elle-même.
Ce matin-là en quittant la station Gare du Nord, la rame est partie plus vite. Attirée par le tunnel que sa tête avait déjà commencé de flairer. Une inquiétude diffuse a plané sur les gens. Chaque fois que quelque chose sort de la mollesse crispée du quotidien, c’est ainsi. Puis la rame a disparu dans le tunnel. Au début on voyait bien les grafs colorés. Ceux qui s’y étaient intéressés furent un peu rassurés. Mais pas longtemps. Rapidement les lettres blanches succédèrent aux autres. Avec les pointes rouges. Et puis la rame continuait à accélérer. De plus en plus anormalement. Enfin il y eu cet insupportable hurlement. Couvrant immédiatement la brutalité du virage, des personnes s’affalant sur d’autres, glissant par terre des strapontins, des livres tombant de mains surprises. Un hurlement qui ne s’arrêtait plus. Qui augmentait en volume. A présent ce n’était plus le virage, mais la pente. Une pente raide. Les freins tentaient de repousser le grand cri de démence. Quelques voyageurs s’étaient mis à crier eux aussi. Rien n’y faisait. La pente s'accentuait à son tour. On se tassait les uns sur les autres accrochant désespérément des mains trop suantes aux barres d’acier verticales. Qui ne l’étaient plus tant, verticales. On essayait de se regarder. Peu y parvenaient. La pente inclinait encore. Descente de grand huit à la fête foraine. Certains, ceux qui étaient assis en sens contraire de la marche demeuraient pour le moment sur leurs sièges. Ceux d’en face leur tombaient dessus. Ils essayaient de s’en débarrasser. Ceux qui avaient été debout suivaient. La vitesse inouïe qu’avait atteinte la rame décuplait les cris infernaux de ceux qui n’étouffaient pas encore sous le poids de quelques autres. Si la pente continuait à s’incliner, la rame allait bientôt être debout, dans le vide ayant quitté les rails. Devenus inutiles. L’horreur n’était pas à son comble mais s’en rapprochait. On se tenait à tout ce qu’on pouvait. Ceux qui se regardaient, se voyaient, avaient le misérable avantage de maintenir un peu d’humanité dans cette chute dantesque, parmi les paquets d’autres qui s’amassaient au fond des wagons. Ca y était, on ne sentait plus les rails. Ribambelle de voitures hasardeusement accrochées ensemble, précipitée dans le vide, on ne s’apercevait même pas que le hurlement avait cessé. Remplacé par une myriade de stridences échappées tout à coup comme d’un oreiller crevé laissant s’envoler mille plumes de métal acéré déchirant les gosiers. On ne s’apercevait plus non plus que les murs du tunnel s’étaient écartés. Un gouffre noir. Dans cette suspension un temps paru long, celui pour les terreurs, les angoisses terminales, d’envahir chacune et chacun. Une dernière fois. On commençait à profiter d’une très relative stabilité pour se lancer des mots au travers des cris. On observait déjà que certain semblaient morts. Les yeux souvent exorbités. Sacs de fringues en désordre contenants des corps désarticulés. On eut pas le temps d’observer plus longtemps que ça.
Il a du y avoir un fracas redoublé par l’écho dans le gouffre. Une gerbe de tôle, de verre, de corps, de morceaux de corps, de roues, de pièces mécaniques, jaillit de l’impact, ralentie dans son éclat par l’amas qui se forma très vite dans l’écrasement.
Les mâchoires d’en bas avalèrent les restes du convoi et le broyèrent.
Le silence revint. Cratère morbide observant comme un cyclope borgne vers le haut où le tunnel rétractait son tentacule creux vers les premiers sous-sols.
On ne parla de rien. Nulle part. L’heure qui suivit, même pas, le quart d’heure, tout se rétablit incompréhensiblement ; chacune et chacun arriva à destination. Pas la moindre trace d’une perturbation du trafic. Je finis pas descendre à la première station près de la Seine. Il s’était arrêté de pleuvoir. Je débouchai sur un quai au bord du fleuve, parmi des docks majestueux où officiaient des ouvriers.
Je décrochai mon mobile et prévins le bureau que je ne viendrais pas ce jour-là.
Valait mieux pas faire comme d’habitude.
Et je piétinais les sussurances sirupeuses du gluant Sinatra avec son way poisseux. Une des pires versions.
Du coup une autre chanson se mit à flotter sur mes lèvres.
Légèreté souveraine.
Délicatesse cristaline.
« Il y si peu de temps, entre vivre et mourir … »
L’ « île au mimosas » de Madame B.