"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 6 janvier 2008

Dakar ! (c'est fini ?!?...)

Est-ce possible ? Qu’ai-je entendu ? Ai-je bien ouï ou non ? Sont-ce mes sens qui m’abusent ? Est-ce d’un vain mirage les pompeux artifices ? Sont-ce des facéties qui pointent, malicieuses, du fond de mon whisky écossais, 12ans d’âge ? Ou est-ce d’un pétard aux capiteux arômes le produit chimérique ?
Rien de tout cela !
Les crosses incrédules de ces points d’interrogation peuvent se multiplier sans fin, la réponse est là : l’âge sénile encore est loin de mes neurones. Mes fidèles tympans vibrent et ne faillissent pas. Je n’ai pas bu. Pas encore. Le caramel des hachichins ne m’a point englué de son sirop porteur d’étranges créations.
Non, l’information, qui ne vient pas de tomber sur les téléscripteurs, car il n’y a plus de téléscripteurs, n’en garde pas moins, dans un condensé lapidaire, sa force bienheureuse. Relayée à l’envie sur télés et radios. Evénement du jour et sans doute de demain. La seule nouvelle dont on n’espérait pas qu’elle vint égayer de la sorte ce début d’année morose, traînant dans les vapeurs d’alcool et les renvois de foie gras les lourdeurs résultantes de notre atavisme festoyant.
Le Dakar est annulé ! Je répète : le Dakar est annulé ! Le rallye-raid Dakar est annulééééé !!!!
Rhââââââââââââââââ !!!!
Que cela fait de bien ! Que je m’en veux parfois de tant désespérer ! Que tant de vanité quelquefois nous assaille ! Quant une poignée de mots, gravement prononcés, avec les circonstances des tonalités, et la circonspection d’une voix journalistique qui attend la suite et les retombées fatales qui vont forcément s’ensuivrent, peuvent ainsi réveiller notre chère espérance, notre douce ambition de bonheur, notre incurable mais si difficile nécessité de construire, dans les cathédrales baroques de nos cerveaux éprouvés, un monde où les humains le deviendraient enfin.
Le Dakar est annulé !
Cette grotesque beaufarderie vroum-vroumesque, cette obscène exhibition pétaradante, cette bouffonesque kermesse du moteur à explosion, ce vulgarissime étalage bariolé de virilité gromagnonne parfumée à l’hydrocarbure, ce vomitif cortège de promotion d’un des moyens les plus sur que nous utilisons sur la planète pour mourir étouffés, cette grossière caravane commerciale d’idolâtres besogneux soutenant des marques qui les écrasent, cette sinistre compétition d’insuffisants cérébraux, drogués à l’adrénaline de fin fond de bazar primitif, ce cirque absurde, boueux de l’intérieur, cette foire funèbre, repeinte aux couleurs d’une vitalité libidinale d’aventuriers de l’impuissance, cette farce de dindons inutiles se pavanant chaque jour, pendant un mois, dans les basses-cours de l’information, basses-cours pour l’occasion transformées en pinacles dithyrambiques de la performance du plus petit humain dénominateur, cette course rituelle d’adorateurs mortifères, cette année, n’aura pas lieu !
Ah ! Qu’on me laisse jouir jusque par ma fenêtre ! Ah ! Qu’on me laisse rire à fendre le pavé de ma joie insondable ! Que je me roule parterre ! Que je saute au plafond ! Ah ! Viens là, dévêts-toi, envoyons-nous en l’air ! Ah ! Mordons ce bonheur, nous n’en avons pas tant à mettre sous nos dents !
Et prolongeons déjà ce rêve réalisé !
Car, le savez-vous, et comme un bonheur n’arrive jamais seul, j’entendais hier les endeuillés du jour dégouliner de leurs émois, suintés d’une pauvre tristesse : il se pourrait, je dis bien il se pourrait, soyons prudents, (et puis trop d’orgasmes d’un seul coup, serait-ce raisonnable ?), il se pourrait donc que cette annulation signe la mort définitive de cette épreuve pognardo-sportive …
Pour le moment je me réserve d’y croire.
Mais qu’il est doux pourtant, d’imaginer déjà, au début de l’année prochaine, les cérémonies commémorant le premier anniversaire de la mort de cette tartuferie motorisée. Je vois ça d’ici : sur l’étendue d’un vaste dépotoir dont quelque paysage, en notre beau pays, se flatterait encore de charmer nos regards. On aura récupéré les carcasses devenues inutilisées des engins orphelins de leurs pilotes et de leurs co-pilotes. On les aura réduites, façon compressions de César, et empilées en un affreux amalgame de totems inoffensifs, froids comme les métaux des obsessions posthumes de leurs propriétaires présents. Tous seront là, dans leurs costumes de cosmonautes sans cosmos, de conquérants de l’espace sans infini, de guerre des étoiles sans étoiles. On chantera des « Agnus Mitsubishi », des « Peugeot Irae », des « Renault Lacrymosa », des « BMW Réquiem», des « Volkswagen Tremendae ». La sainteté Benoît viendra goupilloner tout ça d’un peu d’eau bénite. Il n’est même pas exclu qu’un quelconque chef d’état à gourmette quitte son disneyland ou son fouquets pour venir soutenir de son chagrin boursier ses amis, ses frères, ses compagnons de misère. Sniff ! Sniff !
Si telle cérémonie a lieu, je promets solennellement, en signe de ma compassion personnelle, sans rire, car nous sommes tous frères humains n’est-ce pas, de suivre la retransmission en direct sur TF1, en buvant du coca-cola et en mangeant un macdo : on ne peut pas faire plus compatissant !... (Gnark ! Gnark ! Gnark !)
Nous compatirons aussi, dans la foulée, au malheur des pays jadis traversés par ces cohortes de la civilisation arrogante : plus de petits enfants écrabouillés. Plus de tapage médiatique autour d’un dénuement bientôt solutionné grâce au développement du tourisme de la morgue. Plus de sentences individualistes sur le modèle de la réalisation de soi contre tous les autres, dans ces contrées où la pauvreté demeure un lot si commun. Plus de publicité pour des états où la démocratie se mesure aux fortunes estimées des responsables politiques sur leurs comptes bancaires dans des paradis fiscaux. Plus de messages éhontés sur le soutien humanitaire qu’apporte forcément, blindé d’hypocrisie, ce genre de festival de la supériorité économique, à des populations broyées par le marché privé des capitaux cupides.
Evidemment, on le sait aussi, un tel bonheur, répétons-en l’énoncé, ça fait tellement de bien, « le Dakar est annulé ! », ne saurait être totalement pur. Une tâche souvent vient maculer, hélas, l’habit le plus festif.
C’est sous la menace d’attentats de la part des affreux branquignols de l’islamisme à tête de mort que le célèbre et pimpant rallye est annulé. Il est absolument hors de question d’envoyer un télégramme de félicitation à Oussama Ben Pouet-Pouet : c’est évident. Oui, ça va mieux en le disant. Voire en l’écrivant. Je rechigne néanmoins à vouer ces fanatiques charognards de la foi meurtrière au diable : le diable n’a pas mérité ça !
Soulignons au passage l’humoristique cynisme dont les volutes nauséabondes nous environnent décidément de plus en plus, et qui nous forcerait progressivement, si on peut dire, à prendre de plus en plus le parti des imbéciles contre les fous, des criminels contre les assassins, des idolâtres à moteurs 6 cylindres en V contre les ravagés du bulbe au croissanguinolent, des obsédés du pistons contre les obsédés de la religion.
Un grand bonheur ne résout pas tout, loin s’en faut.
Y’a même une petite voix qui tente de son sage fiel de percer les nues opulentes où je me vautre avec délectation. Une petite voix qui veut me rappeler qu’on ne doit pas se réjouir du malheur d’autrui. C’est vrai. Mais comme toutes les règles de ce genre, il lui faut une exception de temps en temps, pour être confirmée…
Bah ! Sinon c’est l’bordel !

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