"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 25 décembre 2007

T. Anonyme A. 25/12/07

Noël indien

A vivre avec les mots, on finit par perdre leur goût, leur saveur. Serpentins de néon, affiches géantes, discours tourne-boutons, bataillons de paragraphes, millions de cyberpages, les mots sont là mais on (heureusement pas tout le monde) ne les remarque plus. Ils remplissent leur mission avec discrétion (comme l’agent 007), entrent et sortent sans laisser de traces (comme l’agent Phelps). Ou presque. Il n’y a pourtant pas de mots bulles ou de mots vides, tous ont au moins un sens, y compris dans les mondes perdus. La plupart ont même une histoire. En voici une de circonstance sur la dinde.
Gloussante, dodelinante, jabotée, emplumée, ce volatile est une véritable leçon d’histoire-géo sur pattes.
Mais qui est vraiment cette star-mystère ?
Première scène :
Acte 1 :Le rideau se lève sur un paysage désert d’Abyssinie (ancien nom de l’Ethiopie). Des oiseaux s’ébattent en liberté. Didascalie : musique idoine, siouplé.
Acte 2 : On s’empresse d’en ramener en France quelques spécimens qu’on appelle des coqs d’Inde. L’Inde était alors pour les Européens un pays oriental lointain assez indéfini, les limbes du monde. Ils garderont ce nom jusqu’au Moyen-Äge et Maître Rabelais soi-même l’utilise encore. Ce n’est qu’à la fin du 16ème siècle que le mot pintade, venu d’Espagne, prend le relais.
Deuxième scène :
Acte 1 : Le mot coq d’Inde retrouve une nouvelle jeunesse sur la péninsule (phonème expliqué sur ce blog le 17 décembre dernier) Ibérique où un certain Christophe Colomb se prend à rêver. La terre est ronde (vous le sauriez depuis le 14 décembre si vous lisiez ce blog assidûment*), c’est sûr, il doit être possible d’en faire le tour. Elémentaire, mon cher colon déchapeauté ! Il faut encore convaincre le roi d’Espagne, trouver de l’or, mon señor, pour le voyage et cap à l’ouest ! Mais pourquoi un tel périple ? Il s’agit d’ouvrir une nouvelle route vers les Indes, donner un nouvel essor aux marchés florissants des épices, des étoffes et autres produits exotiques. Des fortunes s’entassent sur le dos des mulets : ça donne des idées. Colomb se voit déjà riche. Le conquistad’or Fernand Cortez aussi. Après trois mois de galère, la terre enfin. Les indigènes sont au rendez-vous, les richesses aussi.
Acte 2 :Retour triomphal en Espagne : la nouvelle route existe bel et bien. A la suite de nombreux voyages, on ramène pêle-mêle des fruits, des animaux et mêmes quelques sous-hommes. Parmi les animaux figure un volatile inconnu qu’il va falloir baptiser. Poule d’Inde avait déjà servi mais qu’importe, il fait d’autant mieux l’affaire que, personne n’en doute, il s’agit bien de l’Asie. Ce que le Sieur Colomb croira jusqu’à sa mort (de mémoire, 1506 – mais à vérifier), à une époque où il est ruiné et délaissé : les eldorados n’ont pas tenu leurs promesses et l’humeur des rois (aussi) souvent varie. Erreur historique oblige, le nom est lancé ; il va continuer son chemin et tant pis pour le Mexique, véritable patrie de la gallinacée.
Troisième scène :
Acte 1 :L’accident prévisible à l’avance ** intervient. Le nom est jugé trop long. A l’usage, poule disparaît et vers le début du 17ème siècle, dinde commence à être utilisé seul. (merci Larousse). Le mot est bien équilibré et tient debout : aussi simple en somme que l’œuf de Christophe Colomb !
Acte 2 : Reste à déterminer pourquoi les Britanniques lui ont attribué le nom d’un autre pays : la Turquie … sans compter que les Portugais l’appellent Pérou !Et saviez-vous qu’on doit à Charles Dickens (à la fin du conte « Christmas Carol », 1843) la coutume de servir une dinde à Noël ?Epilogue :Les dindes, dodues ou non, se retrouvent pour Noël (parfois empapillottées à l’américaine) certes sur nos tables, mais aussi de gré (parfois envuitonnées à la française) autour.

Bon appétit !
T.

* j’écris cela à l’intention de vos futurs lecteurs assidus ou pour que les existants soient plus assidus
** pléonasme qui fera l’objet d’un projet envoi

1 commentaire:

Thy Wanek a dit…

Cher T.
Merci pour cet apport des bouts du monde sur ce galinacé festif.
Je note avec gouleyance que vous profitez de l'état semi-conscient où ce premier réveillon aura pu laissé nombre de nos semblables pour intervertir les places des actes et des scènes dans l'ordonnancement réglant le mise en perspective de votre veritable rétrospective dindonesque.
Par ailleurs j'observe que nous restons sans nouvelles des étranges et probablement sournoises relations qu'entretiennent la dinde au marrons et les marrons dindes. (Et je passe pour le moment sur les cochons dindes)
Sans doute en réserve pour de prochaines interventions.
Vous savez que vous êtes ici chez vous !
TàV
T.