"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 14 décembre 2007

T. Anonyme A. 14/12/07

A deux, c’est mieux

Il y a des cocasseries linguistiques qui me titillent les méninges comme une boîte de Félix titillerait le pois chiche d’Arlène, parce qu’elles compliquent l’usage de la langue, mais il y a en d’autres qui m’enchantent comme une boîte de Félix enchanterait Arlène, surtout celles où on trouve associés des mots qui n’ont rien en commun.

Que font le vélo dans la tête, l’estomac dans les talons, le poil dans la main, les pieds dans le plat, les fourmis dans les jambes, le soupçon dans le lait ? Et la vessie avec la lanterne, le fusil avec le chien, le bois avec le chèque ou la langue, la grimace dans la soupe, le chat dans la gorge, la confiture chez les cochons, le rubis sur l’ongle ? Vous ai-je mis la puce à l’oreille ?

Dans un autre registre de couples bizarres, songez au jour où le carabin épousera sa carabine, le mandarin sa mandarine, le capucin sa capucine, le pèlerin sa pèlerine et le camelot sa camelote : on sera sérieusement en droit de se poser des questions sur l’évolutions des mœurs !

Ce qui me conduit lentement (fin de semaine oblige, et je garde un peu d’énergie pour ce soir) aux mots qu’on appelle entre soi polysémiques. Quesaquo ? Quand les mots ont plusieurs acceptions, on les dit polysèmes, ç’en serait presque romantique, ou orientaliste ! Moi, j’aurais plutôt envie de dire qu’ils sont polissons.

- cet ouvrier congolais travaille au noir
- le couturier a bien tiré son épingle du jeu
- le borgne a demandé s’il pouvait entrer à l’oeil
- le boulanger a du pain sur la planche
- la sorcière prend une année sabbatique
- le peintre est au bout du rouleau
- le danseur éreinté doit lever le pied

Cet écrivant (on dit bien « ce disant… »), sommes-nous en droit de s’interroger sur les anomalies de références ? La phrase da Galilée (comme je l’avais oublié, je le place ici) : « la terre tourne », était clairement en son époque une anomalie référentielle puisque la planète était sensée être plate et immobile. Plus récemment, Alice, au cours du banquet qui clôt la partie d’échecs qui la fait reine, est présentée, avec cérémonie, au gigot qui se trouve devant elle sur la table (l’anglais établit un distingo animé / inanimé entre la viande sur pied et celle de boucherie - exemple : mutton et sheep). Mais par l’effet de cette présentation, la gigot est investi de la caractéristique animé (et même quasi humain). Aussi, lorsqu’Alice, s’adressant à la reine, lui offre une tranche de gigot, celle-ci répond-elle avec indignation que c’est contraire à l’étiquette de découper quelqu’un à qui vous avez été présentée. Lewis Carroll illustre là de façon plaisante le pouvoir de catégorisation de la langue. Par ailleurs, un énoncé tel que : « ce mec est une andouille » n’est pas sémantiquement anormal. La frontière entre animé et inanimé est bien franchie. La métaphore vise à définir péjorativement. Comme nous sommes dans les duos et les duels, il se trouve que le français opère un certain nombre de distinctions dans le lexique sur la base de l’opposition humain / inhumain. Voici une liste de couples inconciliables : bouche et gueule, jambes et pattes, tuer et abattre, mourir et crever, cadavre et charogne, accoucher et mettre bas, enceinte et pleine. D’où la valeur péjorative lorsqu’on vous lance à la volée : « crève, charogne ! ». Certains ne manquent pas de poésie…

Finissons ce futile babil superfétatoire qui me fait encore aligner des mots pour ne rien dire (par chance, j’utilise peu de papier, la forêt est sauve grâce à l’Internet) par quelques clichés. Cela ne mange pas de pain (ni de Félix d’ailleurs – tiens, ça rejoint le texte de Carroll). Vous avez sans doute noté comme moi que les applaudissements sont toujours nourris (oui, mais par qui ? et avec quoi ? Félix est déjà pris), que les accidents sont souvent stupides (comme si certains étaient intelligents) , que les concubinages sont notoires (pas toujours, j’ai des noms !), que la gauche est plurielle (mais pourtant bien singulière), que les consensus sont plus larges qu’étroits et plus mous que durs (et c’est pas valable pour que les cons s’en sucent ! ), que les despotes sont éclairés (débranchez-les ! coupez le jus !), que les annonces sont précédés d’effets (souvent à retardement, certains sont longs à la comprenette), que la blanquette est à l’ancienne (sauf celle de maman qui innove toujours), la cellule de crise (qu’elle arrête de se gaver de chocolat avant Noël), et que le citoyen a une démarche bien à lui (surtout s’il est gay), que la géométrie est variable (les notaires en sont ravis), les refrains sont éternels (certains feraient mieux de se faire oublier), les revirements parfois brutaux (si c’est pour la bonne cause, on ne va pas s’en plaindre), les risques zéro (Coca Cola a misé gros sur ce coup-là), les parcours sans faute (sauf en cas de chute sur un triple-salto), la roche Tarpéienne (c’est quoi, ça ?), le terrorisme de plus en plus aveugle (qu’on lui offre des jumelles de précision !), le rythme souvent endiablé (olé !) et, bien sûr, le paradis blanc (en doutiez-vous encore ?).Bref, si vous voulez mon intime conviction (intime, forcément ! – et je devine que vous direz oui avec un sourire jusqu’aux oreilles ; attention aux grimaces dans le reflet de votre soupe), mieux vaut user des images toutes faites avec modération.

Bonne journée !
T.

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