"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 28 décembre 2007

P'tit commerce

Pas question ici de tribune économico-politico-pognardo-turlututu. Non, ça va être nostalgique.
Voila-t-il pas que tout récemment, dans un extravagant projet de shopping éventuel, activité à laquelle je m’adonne aussi peu que possible, je me retrouve en plein Paris, avec des paquets, et, tenez-vous bien, rien moins qu’en plein après midi du 22 décembre, un samedi donc, juste avant Noël … On peut appeler ça un passage à l’acte, un trou psychotique, une pulsion, bref un état second.
Ce qui m’avait réduit à cet état provenait d’un agacement qui progressait en moi depuis de long mois. Explication : j’ai un chapeau. Un beau chapeau. Un vrai. Un magnifique Borsalino fabriqué en Italie dans les ateliers d’Al Capone soi-même. J’en fis l’emplette il y a dix ans, dans un superbe magasin à chapeaux, autrement nommé chapellerie, sis rue Saint André des Arts, à l’enseigne de Latreille.
Longue digression.
J’ai toujours aimé les chapeaux. Ce goût s’est nourri d’autant plus d’intérêt au fur et à mesure que les drapeaux de ma chevelure me bernaient et j’avais déjà, hantant alors les couloirs de la Ville Rose, fait l’acquisition d’un superbe Stetson. Dans une chapellerie dont j’ai oublié l’adresse, mais certes pas le luxe boisé de l’intérieur indatable. Je me souviens être entré dans cette boutique et d’y avoir découvert un véritable palais, meublé de gigantesques placards de bois sombres et ouvragés, somptuosité amplifiée par le silence feutré qui luisait, mat et cossu, sur toute les surface vernies, et couvrait de sa vapeur translucide les tapis sur le parquet.
M’avisant, dans l’emprunt de mon attitude perplexe, une vendeuse vint à moi pour s’enquérir de ce que je désirais. Je lui répondis que je cherchais un chapeau mais que j’avais des doutes quant au fait d’avoir une tête à ça. Une tête à chapeau. Elle haussa les épaules. Elle avait des yeux malicieux dans une bouille ronde et faussement sévère, laquelle bouille sommait une corpulence courte et épaisse allant d’un étroit buste à des hanches très amples et très pleines. Haussant donc les épaules elle répliqua, moqueuse et définitive : « C’est idiot de dire ça ! C’est comme si vous me disiez que vous n’avez pas un pied à chaussure ! » Muni de cet avis, somme toute encourageant, j’esquissai la description de l’objet couvre-chef imaginé. Elle n’ajouta rien. Elle s’empara d’un petit escabeau, le plaça devant un placard dont elle ouvrit l’immense porte. Sur la haute volée d’étagères, alignés dans une insondable indifférence, des piles de chapeaux emboités les uns dans les autres, faisaient semblant de dormir. Elle grimpa sur l’escabeau et pris pied sur la desserte où s’arrêtait la partie basse des placards. Puis je la vis, ébahi, halluciné, créature lutine, sorte de fille cachée d’un enfant terrible de Peter Pan et d’une théière de Mary Poppins, escalader les planches des étagères, agile comme une grenouille, rapide comme une souris, jusqu’en haut, et en redescendre avec la même prestance, ne s’aidant plus que d’une main, l’autre étant chargée d’un lot de chapeaux noirs.
Sur une petite table elle déposa sa collecte. « Voilà des Stetson ! » Me dit-elle, aussi simplement que si elle venait de les prendre dans le tiroir d’une commode. Je devais avoir l’air parfaitement idiot dans mon ahurissement car elle cru bon d’insister avec une infinie gentillesse de sa jolie voix pointue : « Ca vous convient ? » Je répondis que oui, et nous n’eûmes plus qu’à trouver la bonne taille, et, touche finale qui signe l’achat d’un chapeau, à mettre mes initiales à l’intérieur.
Ne me demandez pas ce qu’est devenu ce Stetson, noir bien sur, je n’en ai aucune idée. Il a disparu. Au bord de la Garonne, au bord d’un lit d’où je serais ressorti la tête vide, sur un banc où je me serais assis et où une partie de moi serait encore, je ne sais. Mais lorsque je suis revenu à Paris, je ne l’avais plus.
Fin de la digression toulousaine.
De retour donc sur Paris après huit ans de presque totale absence, je décide de me racheter un chapeau, moins timidement, dans une chapellerie moins extravagante, auprès d’un vendeur presque ordinaire, à l’enseigne donc de Latreille.
Et donc cette fois c’est un Borsalino, noir bien sur, qui emporte mon choix, ou que mon choix emporte, allez vous-en savoir.
Depuis quelques quatre ou cinq ans j’avais toutefois cessé d’arborer cet ustensile d’apparat. Pour des raisons surement obscures et que je vais laisser dans l’obscurité. Pour le moment.
C’est donc ces derniers mois que l’envie de porter cet élégant objet m’est revenue, ma paresse à acter alimentant mon agacement à tarder, car ce n’était guère possible avant, de le faire nettoyer de sa poussière, et d’en faire replacer la doublure un peu tombée en capilotade. La tradition veut alors qu’on porte son chapeau là où on l’a acheté, et qu’on l’y fasse remettre en état sans frais.
Etat second aidant, je me jette donc dans la cohue acheteuse de ce samedi 22 décembre, pour me rendre, entre autre, rue Saint André des Arts chez mon chapelier. Chemin faisant, je passe devant un salon de coiffure. Modeste mais chic établissement dont la devanture me fait sourire pour deux raisons. D’abord c’est là que j’allais il y a deux décennies et demi, pour soigner l’ordonnancement de ma crinière souvent rebelle, dont le pouvoir d’émeute a aujourd’hui bien disparu. Ensuite parce qu’un des officiants de cet attachant endroit fut non seulement celui qui parfois me coiffa, mais souvent aussi, durant quelques temps, celui qui me décoiffa. En des lieux plus secrets et plus intimes, évidemment. Quoique …
Passer devant ce salon de coiffure me fit donc sourire. Il y a des choses qui durent bien au-delà de nos usages, et même dans ces aujourd’hui où il semble si fréquent qu’un commerce ferme pour rouvrir sous une autre forme. Où un café devient une boite à fringues. Où une boite à fringues devient une pizzéria. Etc … A un rythme pas toujours facile à suivre.
Passer devant ce salon de coiffure me renforça aussi dans la conviction à peine nécessaire, tant cela me semblait évident, de trouver au 62 de la rue, mon chapelier. Car parmi tout les commerces il en est un qui se nimbe aisément d’être eternel en ses murs, c’est le commerce du chapeau.
Et bien non : Latreille n’était plus là, au 62, plus là du tout. A sa place un magasin de café en gros et demi-gros.
Ce n’est plus mon chapelier, ni le chapelier de personne.

J’ai trouvé un successeur. Du côté de Saint Sulpice. Je vais aller voir samedi prochain si c’est un remplaçant …

N.b. Je n’ai jamais mangé de chapeau.

Illustration : Giuseppe Borsalino - 1834/1900 - créateur du chapeau homonyme

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