"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 6 décembre 2007

C'est louche ...

Tout seul, et les cailloux, les bordures de trottoirs, les nuages. Tout seul, il compte : les réverbères, les arbres plantés dans la rue, le nombre de fois que son ombre le dépasse d’un luminaire à un autre, le soir, l’hiver lorsqu’il rentre chez lui. L’hiver, et au printemps aussi. En toute saison. Tout seul, gamin, serré à se tordre, il évalue ses forces, il ménage l’ennemi, quitte à ne le pas trop fréquenter, si c’est une solution possible, et vivable. Et préférable. Rilke nous recommande de savoir être seul comme l’enfant est seul. Ce gamin aurait pu en parler. Il y a plusieurs manières de supporter cela. Venir d’assez loin avant même d’être arrivé. Marqué d’une néance plus antérieure, donc plus évidente, plus naturelle. Plus tragique peut-être. Ou pas d’alternative. Seul parce que pas d’autres. Parce que tous les enfants ne vivent pas pareillement la cruauté. Parce que ceux qui ne savent pas en faire des contes, des sorcières, des nuits criantes, des ruines de château ululant, des frondaisons menaçantes sous la tempête, des inquiétances tapies dans les recoins de la chambre, des grincements de serpents, des squelettes de mains qui sortent des murs, des visages de linge blême derrières les vitres, n’ont plus que le misérable besoin d’exercer leur peur dans la peur du regard d’un autre.
Lui il a tout juste le regard qu’il faut. Il a ce regard qui parait avoir tout le temps peur. Ce regard dont se délectent les petits yeux durs du sadisme innocent qui pousse si naturellement un enfant à arracher une de ses ailes à une mouche pour voir si ça va la faire voler en rond. Ce regard perdu qui fuit. Ce faible regard triste et expiatoire. Impuissant et conjuratoire. Regard venu de trop loin, trop vite, détourné sous les rétines au moment de stopper au bord du monde pour ne pas tomber dans le vide. Résultat : un strabisme convergent.
Il n’y a pas d’excuse à la différence désarmée. Cela ne veut pas dire que ce à quoi elle s’expose soit juste. Cela veut dire que soit il y a moyen de s’en défendre, soit il n’y a pas. Et s’il n’y a pas, pourquoi n’y a-t-il pas ? Rencontre indubitable entre la solitude et les raisons de la solitude.
Gamin frappé d’éternité il verra autrement : ni double, ni triple, ni rien de tout cela, car le cerveau, intelligente machine dans ces cas là, quoi qu’on en fasse par ailleurs, fait le tri et décide de ce qu’il veut voir, et de quel œil : il ne garde qu’une image même si on lui en propose plusieurs.
Il verra d’un œil dont la vision sera appréhendable par autrui, et d’un œil qui regardera autre part, plus loin, au dessus, au dessous, à côté. De travers. Au travers. Et s’il veut, comme on lui aura fait faire un peu de rééducation, il pourra changer d’œil directeur, et s’en amuser.
Si l’intelligence que permet la solitude lui vient assez, qu’il sait la vivre au fur et à mesure qu’il va en découvrir les beautés et les douleurs, les charmes et les blessures, les palais et les cagibis, les abandons et les emprises, alors il ne songera rapidement plus à savoir pourquoi on ne l’a pas confié à la chirurgie pour effacer de lui cette tare que les récréations dans la cour de l’école transformaient parfois, ou souvent, en total cauchemar.
Pourvu qu’il ne s’invente pas cependant, à la mode judéo-chrétienne, mode de civilisation honteuse qui paye, ou croit payer, ou croit devoir payer, on ne sait quelle faute, par la souffrance érigée en principe moral, que son destin soit d’endurer son petit martyr quotidien pour réparer de l’irréparable : quelque chose qui n’a jamais été brisé.
C’est l’erreur dans laquelle une différence peut parfois, petitement, chercher un sens à son sort.
Je te parle, à toi. Beau, jeune et charmant garçon, allez, on va dire dix huit-vingt ans, pas plus, croisé dans un wagon de métro il y a quelque temps. Blond avec encore une simple coupe de cheveux d’enfant. Mince et fluide de corps. Peau très claire. Et les yeux, grands et très bleus, désorientés d’un strabisme magnifique.
Il n’y avait rien à se dire. Nous nous sommes regardés. Il aurait seulement fallu que tu sois moins méfiant pour que nous puissions rire l’un de l’autre. Car c’est ce qui m’est apparu de plus évident à faire. Je vais te dire, c’est assez rare que deux personnes strabismées se croisent. Et pratiquement inédit qu’elles puissent se reconnaître. Les yeux dans les yeux si je puis dire.
Il faudra de nouveau attendre.
Je voulais te dire ça juste parce que j’ai reconnu dans tes yeux ce dont les miens ont été tellement hantés, autrefois.
Avant que je ne fasse plus intimement mien que quoi que ce soit d’autre, ce regard dont on s’interrogeait. « Est-ce moi qu’il regarde ? » « Pourquoi me regarde-t-il en parlant à une autre personne ? » Vous ne saurez jamais. Sauf les celles et les ceux qui m’aiment et que j’aime. La question n’est plus là.
Aujourd’hui, et depuis longtemps, très longtemps même, j’estimerais criminel d’opérer cette coquetterie interloquante. Je sais que je vois deux mondes différents et très proches tous les deux ensemble. Un que je me restitue. Que je restitue. Et un autre que je capte et qui reste à l’intérieur. Je ne perçois pas le relief : ah bon … C’est physique. Cette configuration de strabisme particulièrement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne me cogne pas plus que la moyenne de nos semblables aux portes, aux meubles, aux vitrines, aux passants dans la rue. Je n’ai pas plus de difficulté non plus, à régler l’allonge de mon bras pour saisir un chocolat dans une boite, une lichette de foie gras pour mon toast, une fleur dans un champ, ni pour poser ma main, juste là, oui là, à cet endroit dont j’aime tant chercher puis sentir la précision, le confluent d’un cou et d’une épaule qui ne sont pas les miens.
Sans compter qu’il y a aussi cette façon, pour autant qu’on ait un peu le regard sous l’ombre des arcades, et les froncements de sourcils adaptés, de plaisanter d’une œillade assassine, dans le projet de mordre, de griffer, de découper en rondelles, ou en lanière, le tout avec bien sur un casier judiciaire aussi vierge que mes mâchoires ne le sont plus.
Sans rancune.
Ou presque.
Je croiserais volontiers un jour le fabricant en chef de ce feuilleton familial des années 70, mettant en scène une sorte d’aventurier vétérinaire qui-est-très-sympa-et-qui-sauve-tout-le-monde-à-la-fin, dans la brousse avec toute sa gentille troupe parmi laquelle figurait une chimpanzée primesautière, et un lion sévèrement strabismé répondant au patronyme sobriquetesque de Clarence. Sot briquet qui n’était pas tombé en oreilles de sourds auprès de la faune greemlinesienne qui fréquentait les mêmes écoles et collèges que moi. Si je me trouvais certain jour nez à nez avec ce producteur-auteur-scénareur-mettenscèneur, je pense que, voyez-vous, même si ce n’est pas bien, même si c’était il y a tant d’années, et même si après tout lalali lalala, je pense que je l’obligerais à quelque chose d’horrible. Genre boire du Coca-Cola en mangeant du Bœuf Bourguignon. Mettre de la mayonnaise et du ketchup dans son caviar. Lui faire écouter au casque, pieds et mains liés, l’intégrale de Mireille Mathieu et de Florent Pagny.
Gratuitement bien sur !

Aucun commentaire: