"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 4 décembre 2007

Anonyme (A.) = T. 03 déc 2007

Un certain niveau de communication
- Esquiouze euss, dit le campeur mâle, ma wir sind lost
- Bon début, réplique Cidrolin.
- Capito ? Egarristes… lostes.
- Triste sort.
- Campigne ? Lontano ? Euss… smarriti…
- Il cause bien, murmura Cidrolin, mais parle-t-il l’européen vernaculaire ou le néo-babélien ?
- Ah, ah, fit l’autre avec les signes manifestes d’une vive satisfaction. Vous ferchtéez l’iouropiun ?
- Un poco, répondit Cidrolin ; mais posez là votre barda, nobles étrangers, et prenez donc un glass avant de repartir.
- Ah, ah, capito : glass…
- Seraient-ils japonais ? se demanda Cidrolin à mi-voix. Ils ont pourtant le cheveu blond. Des Aïnos peut-être.
Et s’adressant au garçon :
- Ne seriez-vous pas aïno ?
- I ? no. Moi : petit ami de tout le monde.
- Je vois : pacifiste ?
- Iawohl. Et ce glass ?
- Perd pas le nord, l’Européen.
Queneau (in Les Fleurs bleues)
Ce petit texte pour montrer qu’on a tous intériorisé, en apprenant une langue maternelle, un modèle de langue, une grammaire a trois tiroirs : sémantique, syntaxique et phonologique. Non, ce n’est pas du charabia ! Tout ce qui viole l’un ou l’autre ou l’ensemble de ces trois composants est, en principe, agrammatical. Le dialogue de Queneau apparaît comme une démonstration par l’absurde de la compétence. On comprend parfaitement, et pourtant il s’agit d’une monstruosité phonomorphologique dont le vrai sens, c’est évident, s’établit à un autre niveau que celui du contenu, celui de la parodie ou de l’ironie. Notez au passage l’intérêt de Queneau pour la transcription des mots étrangers (essentiellement l’anglais) : standigne (qui ferait de l’ombre à samding !), sandouiche, vatères, coquetèle, bloudjinne… efforts destinés à lutter contre l’agrammaticalité phonologique.

Tout autre est le cas des glossolalies, ces énoncés délirants dans une langue qui n’existe pas forcément et que certains produisent malgré eux (souvent dans un état de transe). On en trouve parexemplement des cas dans des sectes américaines (en anglais : to speak in tongues). Réversible dans le délire religieux, la glossolalie peut être perme à Nantes (I love les demoiselles) dans les cas les plus aigus d’aphasie. Il s’agit alors d’une destructuration totale du langage, comme une anamorphose.A mi-chemin entre l’intention parodique de Queneau et la glossolalie involontaire, plaçons encore la tentative méthodique de déconstruction de la langue maternelle (précisément, notre œuvre commune, enfin, surtout la vôtre). C’est aussi le cas des jeux de sabir dont on trouve une maîtrise parfaite dans les dialogues du film « Foon » sorti l’an dernier.

Votre ultime laisse participe de cette inventionnite : vos mots inventés respectent parfaitement les schémas phonologiques du français : la syntaxe et la morphologie en assurent la grammaticalité.

Un procédé voisin a été employé par Burgess (in Orange Mécanique), où des mots formés sur des racines slaves, donc tout à fait incompréhensibles a priori, sont intégrés au texte. Le sens de ces mots se précise peu à peu au cours de la lecture, grâce à la comparaison des différentes fonctions assumées par le même mot dans des contextes différents.
Extrait :
Et elle m’a plus ou moins griffé le litso, si bien que j’ai critché : « vieille dégueulasse, vieux soumka à patates ! ». Et levant en l’air la petite malenky statue genre argent, je lui en ai bogné une bonne toltchocke pas volée sur le gulliver, ce qui lui a fermé le clapet vraiment tzarrible et en beauté. Mais juste comme je me relevais au milieu de tous les kots et koshkas qui miaoulaient, voilà que j’ai slouché dans le lointain le choum du police-secours des familles, et l’idée m’est venue zoum que la vieille forella aux chassepots avait bigophoné les milichiens quand je l’avais crue en train de govoriter à sa bande de miauleurs et de raouteurs, vu qu’elle avait eu la puce zoum vapeur à l’oreille quand j’avais sonné à sa foutue zvonock mine de réclamer de l’aide. Si bien que slouchant tout à coup le choum à faire peur du panier à rosses, j’ai foncé vers la porte d’entrée où j’ai eu un rabitt du diable à défaire tous les verrous, chaînes, serrures et autres vesches de sûreté. Finalement j’ai pu ouvrir, et devinez un peu, frères, qui était sur le seuil sinon ce vieux Momo, tandis que j’avais juste le temps de relucher mes deux autres drougs, qu’ils se disaient, se cavalant. « Tire-toi, j’ai critché à Momo. V’là les rosses ».

Cela se vérifie aussi -l’auriez-vous cru ?- dans les dialogues des Schtroumpfs que même les enfants comprennent sans problème. Le texte de Philippe Claudel cité plus haut dans cette colonne fait appel aux mêmes facultés de déduction car les déterminations contextuelles suffisent pour en comprendre le sens. Mais la déstructuration du lent gage comporte des risques, voyage dans des ailleurs échappant aux normes dont on n’est pas sûr de revenir. C’est parfois le cas chez Artaud ou Joyce. Mais il certain que le délire verbal de Michaux, de Rabelais, de Villon, de Stein, de Carroll ou Shakespeare, de Wanek, etcaetering éclairent sur la nature du langage, sur son fonctionnement et le rapport des commentracteurs à icelui.

L’exemple suivant est fournit par Rabelais (in Cinquième Livre) :Des bregizollons, des orleginingues, des starabillatz, des cornicabots, des cornameux revestus de bize, des gérangoys, de la mopsopige, des chinfreneaux….

Les anomalies langagières participent du même groupe d’inventionnisme. Desnos (encore lui oui) a offert à la postérité son poème « Au mocassin le verbe » :
Tu me suicides, si docilement
Je te mourrai pourtant un jour
Je connaîtrons cette femme idéale
Et lentement je neigerai sur ta bouche
Et je pleuvrai sans doute même si je fais tard
Même si je fais beau temps
Nous aimez si peu nos yeux
Et s’écroulerai cette larme sans
Raison bien entendu et sans tristesse
Sans

Ces anomalies (qui vous sont chaires) sont les mêmes que la forgerie poétique. De la même façon encore lorsque le Chapelier fou dit à Alice : « Reprenez donc du thé », il suppose qu’elle en a déjà pris, d’où la confusion d’Alice dont la tasse est restée vide. Carroll était passionné par l’absurde et le paradoxe. Que penser des phrases :
Il a tué sa veuve.
Ta mère a-t-elle des enfants ?
Cours après moi que je t’attrape.
Je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur.
Va voir là-bas si j’y suis.
Le pape est encore mort.
C’est arrivé demain.
L’avenir n’est plus ce qu’il était.
Je t’aime moi non plus
Quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ?
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (Corneille)

Les suivants sont de Desnos (in Langage cuit) :
Un jour qu’il faisait nuit.
Je la hais d’amour.
Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés.
Il descendit au grenier.
Mes yeux prononcèrent un bruyant discours.

Les cadavres exquis fournissent d’innombrables exemples.
- Les plus belles pailles ont le teint fané sous les verrous.
- Le café prêche pour son saint, l’artisan de votre beauté.

Ainsi que l’écriture automatique, prônée par Breton, produisant des associations incongrues.
- Il écoute la musique qui reluit sur ses chaussures.
- Le son de sa voix m’est une cicatrice.Il faudra au passage que je vous parle un de ces temps prochains de l’Oulipo.

J’arrête d’ailleurs ici mon verbiage. Je m’en voudrais de vous lasser. Constatez qu’une fois de plus, j’ai longuement écrit pour ne rien dire !

Philologiquement vôtre.

T.

3 commentaires:

Thy Wanek a dit…

Ecrivez donc pour ne rien dire, Cher T.
Il n'est qu'à nous d'en savoir comme vous le savez.
Sachez que je suis cramourpré de voir tireligner mon patrynome auprès de ceux de Rabelais, de Stein, de Shakespeare, Caroll, Michaux et Villon.
Votre érudistoirerie m'estefait surcomblant.
L'heuroir est trop pingriche : manque des pommes d'or dans mon jardin des héphémérides.
A bientôt ! Et patard ...

T.

anonyme a. a dit…

Voleur de langue

L’expression ci-dessus qui sert de titre à ce comme-en-l'air, date de 1953. Elle a été prononcée par le malgache Jacques Rabemananjara (à l'occasion du second Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs, réuni à Rome) qui soulignait que l'usage de la langue des colonisateurs est l'un des plus sûrs ciments de l'unité des peuples colonisés, qui ont appris à leur tour à maîtriser la langue des maîtres. Voleur de langue , il l'a été avec volupté. Il avait découvert, dès ses premières années d'école, par des lectures passionnées, le trésor de la littérature française. Il n'a eu de cesse de se rendre maître des secrets littéraires des auteurs admirés.

Un autre jeu langagier, qui fait écho au précédent, consiste à écrire le français que parlent les étrangers. On a bien sûr tous en tête les divers accents du roman de Margaret. Mitchell « Autant en emporte le vent ». A l’oral, il s’agit d’une simple imitation d’un accent (comme le fait d’ailleurs l’actrice principale dans le film éponyme), agrémentée ou non de tournures idiomatiques traduites mot à mot de la langue d’origine. A l’écrit l’exercice est un peu plus compliqué dans la mesure où il n’est pas toujours facile de transcrire un accent avec notre simple alphabet.

Quoi avey-vou étay faizante dernièreman ? Je deviine tou fay un bon métyeah avec ton journal ay tou chance-eu avoi’ lecteurze écouivan bocou comments !!

Mai ça fai moi bokou plassir lir fou schake iour ett dékoufrir fo noufelle kréatzione kar fou neu manké pah dé zidé…. Ach !

Mazeltov ! L’aksent, il fo s’ixircer pour l’entréténir. C’est ine questione d’entrineumente, ya. Pronuncez lé nom des fourrires, par exumple : la rénarde, lé vizone, la ponthire…

Lé ploblema cé ké il ba falloir continoué éclivan tousse lé jours pour lé satisfer à touss té lectolesse, bousqué dé nouevosse temasse é tel é quel.

Depuis naissance mienne, je couls lisque êtle assassiné tout moment à. Je moi pas autle choix que devenil foulbe Alols, viendez pas délanger en plein léfléchil. Sayonara.

Je ne vous ferai pas l’affront d’expliciter plus avant. Cette fois j’ai fait court pour ne rien dire (notez que ça s’arrange !), mais je suis épuisé ce soir encore (ça, non, ne s’arrange pas !).
T.

Thy Wanek a dit…

Rapide pfuuiiit, et hop, noma topé premier gloupseur !
Je n'ai pas peur que l'et puis se mente. Mais reposez-vous, car il m'est frais, type froidance sur le dos, que votre belle et précieuse ardeur manque à se ressourcer.
l'ensoi que je me dois me fait violon dense pour bercer un épaulement de tête contre un peucement de spir acalquille. Acalquillant, en tout cas.

Soyez et gnez l'être dans une belle enveloppe de nuit.

Votre,
T.