"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 1 décembre 2007

Anonyme A. 29/11/07

Longueur d’ondes

-Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « gloire », dit Alice.Humpty Dumpty eut un sourire de mépris.-Bien sûr que non vous ne pouvez pas le savoir, tant que je ne vous l’ai pas dit. Je voulais dire : voilà un argument massue !- Mais, objecta Alice, « gloire » ne veut pas dire « argument massue ».-Moi, quand j’utilise un mot, dit Humpty Dumpty sur un ton assez méprisant, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il doit signifier, ni plus ni moins.- La question est de savoir, dit Alice, si vous avez le droit de donner tant de significations différentes aux mots.-La question est de savoir qui a le pouvoir, dit Humpty Dumpty, voilà tout.

Voilà qui est bien arbitraire, vous en conviendrez ! Lewis Carroll jette dans cet extrait d’ « Alice » les bases d’une nouvelle convention conversationnelle où le lien entre le son et le sens, entre signifiant et signifié est embrouillé volontairement. Il y a un corollaire à l’arbitraire du signe : c’est le fait qu’il suppose un accord entre les commentracteurs. Tout signe peut en symboliser un autre. L’extension de sens qui peut être donnée à un mot est ainsi le plus souvent motivée : l’aile de l’avion évoque celle de l’oiseau, la feuille de papier celle de l’arbre… mais il s’agit toujours de relations internes à la langue. De même, les créations de mots nouveaux, de néologismes, d’inventionnismes, obéissent toujours à une motivation. Ainsi, les fausses étymologies procèdent d’une telle motivation.Courtisane : tisane préparée à la façon d’un court-bouillon.Tabernacle : petite boîte où l’on met du tabac.

Dans le jeu du dictionnaire -auquel je jouais dans mon enfance- qui consiste à inventer des définitions vraisemblables à des mots rares, c’est justement cette capacité à imaginer le sens à partir du son qui est mise en œuvre.Ulluque :·femme fibulée qui gardait les hommes dans les harems de sociétés matriarcales·oiseau de nuit (au sens propre et figuré)·plante herbacée d’Amérique du Sud de la famille des salsolacées ·habitant de l’Ulluquie, région située en haut à gauche de la carte du Tendre·cri du coyote le soir au fond des bois.

Lorsqu’Alice entend réciter le poème Jabberwocky (Bredoulocheux), dont tous les mots sont inventés, elle le commente ainsi :- C’est bizarre, ça m’évoque des idées plein la tête, seulement je ne saurais dire exactement lesquelles.Et la glose que fait du poème Humpty Dumpty (laquelle, source d’humour supplémentaire, ne correspond pas du tout à celle qu’en donne pour ailleurs Lewis Carroll) obéit exactement au principe du jeu du dictionnaire.Mais il me semble que se mêlent, dans l’interprétation de mots inconnus ou inventés, deux ordres de phénomènes. Tout d’abord, une mise en rapport avec des mots et donc des significations existantes : l’association des sons d’un mot inconnu avec ceux d’un mot connu déclenche une ossociation de sens, démarche que Humpty Dumpty explicite et –si j’ose dire- rationalise.

Alice récita la première strophe du Bredoulocheux :

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

- Cela suffit pour commencer, déclara, en l’interrompant Humpty Dumpty. Il y a force mots difficiles là-dedans. « Reveneure », c’est quatre heures de l’après-midi, l’heure où l’on commence à faire « revenir » les viandes du dîner.- C’est parfaitement clair, dit Alice ; et « sluctueux » ?-Eh bien, « slictueux » signifie souple, actif, onctueux. C’est comme une valise, voyez-vous bien : il y a trois significations contenues dans un seul mot.- Je saisis cela maintenant, répondit Alice, pensive. Et qu’est-ce que les « toves » ?Eh bien, les « toves », c’est un peu comme des blaireaux, un peu comme des lézards et un peu comme des tire-bouchons.- Cela doit être des créatures bien bizarres.- Sans nul doute, dit Humpty Dumpty ; il convient d’ajouter qu’ils font leurs nids sous les cadrans solaires et qu’ils se nourrissent de fromage.- Et que signifient « gyrer » et « vribler » ?- « Gyrer », c’est tourner en ronflant comme un gyroscope ; « vribler », c’est faire des trous comme fait une vrille tout en étant sujet à vibrer de manière inopportune.- Et l’ « allouinde », c’est je suppose l’allée qui mène au cadran solaire ? dit Alice, surprise de sa propre ingéniosité.- Cela va de soi. On l’appelle « allouinde », voyez-vous bien, parce qu’elle s’allong loin devant le cadran solaire, loin derrière lui…- Et loin de chaque côté de lui, ajouta Alice- Précisément. Quant à « flivoreux », cela signifie frivole et malheureux (c’est un mot portemanteaux). Le « borogove » est un oiseau tout maigre d’aspect minable dont les plumes se hérissent dans tous les sens : quelque chose comme un lave-pont qui serait vivant.- Et les « verchons fourgus » ? s’enquit Alice. Si ce n’est abuser de votre complaisance.- Ma foi, le « verchon » est une sorte de cochon vert ; mais en ce qui concerne « fourgus », je n’ai pas d’absolue certitude. Je crois que c’est un condensé des trois participes : fourvoyés, égarés et perdus.- Et que signifie « bournifler » ?- Eh bien, le « bourniflement », c’est quelque chose qui tient du beuglement et du sifflement, avec au beau milieu une espèce d’éternuement ; du reste, vous entendrez peut-être bournifler, là-bas, dans la forêt ; et quand vous aurez entendu cela une seule fois, je pense que vous serez tout à fait édifiée.

A cela s'ajoute un symbolisme propre au son, peut-être universel. L’intimité du lien entre les sons et le sens du mot donne envie de compléter ce rapport externe (c’est-à-dire l’association non motivée entre signifiant et signifié) par un rapport interne, la contiguïté par une ressemblance, par le rudiment d’un caractère imagé. Par exemple, l’opposition des aigus et graves est capable de suggérer l’idée du clair et du sombre, du pointu et de l’arrondi, du fin et du gros, du léger et du massif… Vous connaissez à coup sûr l’exemple de « mil « et « mal » : on vous dit que l’un veut dire « grande table » et l’autre « petite table », il y a tout à parier que vous associerez « mal » à l’idée de grandeur et « mil » à l’idée de petitesse. Ceci étant lié, inconsciemment bien entendu ! au degré d’ouverture des voyelles (i est fermé, a est ouvert). Mallarmé ne déplorait-il pas le désaccord entre les sons et le sens dans les mots « jours » (u, voyelle sombre) et « nuit » (i, voyelle claire) ? Le symbolisme du son pose évidemment le problème de la valeur de l’harmonie en poésie, -et sur ce point, vous êtes un maître !- et met en cause, vous le savez, l’utilisation de l’assonance et de l’allitération.Le langage n’est une imitation ni des sons, ni des couleurs, ni des émotions, c’est une recréation intellectuelle.Excusez la longueur ! Mais « Alice... » est un merveilleux conte pourvoyeur de rêves , et de rêves, je suis friand.

Je terminerai par cette phrase de Michaux que je vous laisse le soin de comprendre :
« Il le pratèle et le libucque et lui baroufle les ouillais. »

Et merci pour le « samding » !

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