"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 6 novembre 2007

Theo Francos

Ce qui m’a le plus marqué chez Theo Francos ce sont ces yeux. Il venait de publier avec l’aide d’une journaliste un livre de ses mémoires : « Un automne pour Madrid ». Sur la couverture une photo de Theo, jeune, à vingt trois ans, au moment où il s’engageait dans les combats qui allaient déchirer l’Espagne de 1936 à 1939, avant de s’achever par l’avènement d’une des pires dictatures du siècle dernier. Laquelle ne s’achèvera qu’avec la mort par petits morceaux du Caudillo, fin novembre 1975.
La photo de couverture d’ « Un Automne pour Madrid » nous montre un jeune homme beau. Visage avenant, cheveux noirs et des yeux bleus magnifiques. Des yeux bleus remplis de force et de tendresse. Des yeux vaillants, pleins de courage ; un regard pour aller jusqu’au bout du monde.
Lorsque j’ai eu l’occasion de le rencontrer, c’était dans un stand dédié à la mémoire des combattants républicains de la Guerre d’Espagne. Je n’étais pas sur qu’il s’y trouvât, mais en pénétrant sous la tente, j’aperçu bien vite un homme, de dos, plutôt petit, solide, visiblement vigoureux, et sûrement très vieux : quatre vingt treize ans selon ce qui m’avait été dit. Ce petit homme devisait plein d’entrain avec deux autres personnes. J’étais accompagné d’une amie. Je m’approche du vieux monsieur, je pense le reconnaître de profil, et je dis timidement : « Vous … Vous êtes Theo Francos ? » Il se retourne d’un bloc et me lance « Oui ! C’est moi ! » Ses yeux ! Les mêmes que sur la couverture du livre ! Les mêmes ! Les yeux du vieil homme, vif et riant qui me toisait étaient exactement du même bleu, de la même force, de la même vaillance, que les yeux du jeune homme qu’il avait été soixante dix ans plus tôt. J’étais stupéfait. Emerveillé. Et ému comme je le suis rarement.
Passé le moment de surprise je lui dis ce qui, en quelque sorte, m’amène : « Je suis un des fils de Gabriel W. » Il réfléchit. J’ajoute « Il a combattu avec vous pendant le Guerre d’Espagne ». « Oui ! Oui ! » fait-il rapidement. Il est vrai que la famille W. il connaissait depuis quelque temps : mes frères avaient fait les recherches nécessaires pour retrouver d’éventuels survivants qui auraient croisé notre père, mort aujourd’hui, durant cette terrible guerre. Et ils avaient appris l’existence de Theo Francos et l’avaient rencontré.
Le vieux Theo n’est plus qu’un mélange de vaste sourire et de mots qui fusent. En un quart d’heure je crois qu’il me raconte la moitié du monde. Ca c’est sa vie à Theo. Aujourd’hui encore il n’a de cesse que de courir de place en place, souvent dans des écoles, pour dire ce que c’était, cette guerre. Encore aujourd’hui, lorsqu’il écrit, il signe à la fin de la lettre : « No Pasaran ! »
Sa fierté de soldat qui s’est battu pour la liberté, pour la démocratie, pour la république, elle niche tout près de son cœur. Tout près.
Théo a subi dans les camps franquistes, (ce sont les nazis qui montraient aux espagnols comment faire des camps d’internement …), toutes les rigueurs de l’incarcération. Il est vrai qu’il avait une fâcheuse tendance à vouloir s’évader. Enfermé trois mois dans un trou de terre, à même la terre, avec à peine un passage pour faire passer un minimum de nutriment. Enterré jusqu’à la ceinture dans la terre durant plusieurs semaines, dehors, sous la chaleur comme sous la pluie. Etc …
Theo a fait parti de ceux que la Croix Rouge put sauver et faire passer en France. Repos ? Non, il s’engage immédiatement dans les forces françaises libres. Jusqu’au bout, et même après la libération de Paris il continue. Il continue.
Il continue jusqu’en Belgique où les allemands qui se replient le font prisonnier de nouveau avec une poignée de camarades. Tout va vite alors. Ils vont être fusillés. Ils sont fusillés. Leurs corps tombent dans la fosse qu’on leur a fait creuser. Trop pressés les allemands ne recouvrent pas les corps. Un couple de résistants belges qui passe par là, à l’affût de ce qui peut survenir dans le désordre tragique où la victoire s’avance, repère la fosse, constate les morts, et voit qu’une poitrine semble encore respirer. C’est Théo. Ils le sortent de là, l’emmène chez eux, le soigne autant que possible. On ne peut l’opérer sur place. Theo est rapatrié à Paris. Trop tard, l’opérer est plus dangereux que ne pas le faire.
Tout près du cœur, Theo a une balle logée depuis plus de soixante ans. Tout près du cœur la mort s’est arrêtée. La mort n’a pas voulu de lui, dit-il. Je crois que c’est lui qui n’a pas voulu de la mort. Trop vivant. Trop vivant ! Tellement vivant ! Son regard en témoigne toujours.
Dans le livre de Theo il y a une scène dont je me souviens aussi : dans cette Espagne du début du siècle dernier. Dans cette Espagne rurale de grands propriétaires. L’heure de la pause pour manger. Le coin où les ouvriers vont s’asseoir à même le sol et se nourrir pauvrement d’un morceau de pain frotté d’un oignon. Et la table où les maîtres, en compagnie du curé, vont déjeuner grassement et boire à volonté. Les ouvriers retourneront vite travailler, sous le cagnard pour le sale air de la misère.
Ne demandez pas aux peuples pourquoi malgré les carottes des églises et les bâtons des maîtres, ils finissent toujours par vouloir que de la liberté leur vienne.
Il y a longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de Theo. Mais je ne suis pas triste d’imaginer qu’il puisse un jour ne plus être parmi nous.
Theo Francos ne meurt pas.
Il nous a donné ses plus belles années.
Lisez donc « Un Automne pour Madrid », s’il vous plait.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Théo Francos est mort le 4 juillet 2012. Hier.
http://carnet.sudouest.fr/17863875
Je ne le connaissais pas jusqu'à il y a 15 minutes, mais on en parle...