"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 19 novembre 2007

Cher S.

Imagine une maison, ouverte à tous les horizons. Une maison de portes et de fenêtres. Une maison vers les quatre, les huit, les seize coins, et caetera, de l’univers. Vaguement réunis en points cardinaux, mais ce n’est pas indispensable.
Close pourtant, en apparence, elle ne le serait jamais assez pour ne pas laisser filtrer une bise, une brise, une couleur, un ruban de brume, un fragment de jour, un trait de soleil. Une maison poreuse qui ne pourrait jamais vraiment se soustraire aux climats qui l’entourent. De même à tout ce qui vient du monde environnant. Une maison avec des pièces différentes, bien sur, des pièces grandes ou petites, plus claires, plus sombres, plus fraiches. Une maison avec des caves aussi. Profondes. Des combles. Noirs, hantés d’une faune qu’on ne devine que par les oreilles. Par des toiles pendantes en lambeaux. Par des traces lilliputiennes dans la poussière accumulée.
Il y a des lits dans les chambres. Si tu imagines, tu te souviens. Je ne les vois pas. Je sais seulement qu’il y en a. Je ne vois pas non plus s’ils sont en désordre, défaits, ou s’ils sont strictement couverts comme des catafalques après ce qui s’y est déroulé. Avant ce qui s’y produirait. On a pu aussi en déborder un pan de drap, de couverture, d’édredon, pour qu’on ait plus qu’à s’y glisser, avant d’y engloutir du sommeil ou de l’amour. Ou de cet insomniaque ennui qu’on y endure parfois, sans pouvoir ressortir de ce cocon tiédi, livré alors à des affres absurdes qui se meuvent mollement et nerveusement en calculs insensés, en manège de réflexions, en machine à se retourner dans son lit.
J’ignore pourquoi mais je ne vois pas de placards dans cette maison. Pas d’armoires monumentales ni de ces hauts buffets rustiques qu’on s’attendrait à y voir. Je n’y vois que des coffres, larges, spacieux, imposants, bois sombres, bois peints de teintes fanées. Coffres sur lesquels on peut s’asseoir. Coffres verrouillés avec de lourdes ferrures. Rangés le long des murs. Dans des coins. Avec des allures de majordomes pliés.
Selon qu’elle est close, dormante peut-être, apeurée, triste, que sa pierre souffre, que sa charpente magnifique lui semble peser tel jour, telle nuit, plus que le poids du monde, ou selon que ses portes et ses fenêtres sont béantes sur les extérieurs, les rideaux tombent droits et immobiles comme de grands gardiens ici austères, là plus exotiques, ou se soulèvent et volent, vastes ailes sombres, voiles diaphanes gonflées et affolées.
Elle a une histoire cette maison. Avant ce dont elle est habitée aujourd’hui. Elle était là avant. Avant tout le monde. Partout. Sur tous les continents. Sur les pentes abruptes des montagnes. Dans des déserts gazeux de mirages. Près de rivages multiples. En plein milieu même d’embrouillaminis urbains.
Ce qui est important pour cela, c’est que ce soit bien une maison de pierre, de terre, de bois. Construite avec des matières, des substances, qui soient pierre, terre, ou qui en soient directement issues : comme le bois.
C’est d’une importance qui a des liens avec la primordialité de la chair.
Cette maison parle. Bien sur. Elle siffle par les anfractuosités où des flûtes s’immiscent. Elle craque sous les changements de température. Elle gémit. Elle transpire. Elle est pareillement capable d’être rassurante qu’inquiétante. Elle apaise. Elle menace. Elle protège. Elle vibre. Elle paraît s’assoupir parfois dans de longues périodes de calme. Plus un son alors. Plus un souffle. Plus un mouvement. Les araignées sont tétanisées. Les mulots sont tapis au fond de leur cachette. Quelque fois la pendule s’est arrêtée.
Il y a une grande cuisine marquée partout du cahot constant de préparatifs qui s’interrompent mais ne cessent jamais. Il y règne un mélange de parfums de ventre et d’épices. Des odeurs de chaud, de cru, de pain. Des effluves d’herbes qu’on vient juste de cueillir. Sous la lumière douce luisent les rondeurs sucrées de fruits remplissant un panier. Des bouquets de fleurs séchées pendent des poutres. La grande gueule béante de la cheminée chauffe d’un feu paisible. Les couteaux guettent dans leur râtelier. C’est l’endroit de la maison où on vit le plus naturellement. Parce qu’on y est plus proche de la nécessité essentielle de s’alimenter, et que c’est le lieu même ou la transformation des éléments y est une des plus complexes, une des plus raffinées, en ne cessant pas d’être visible, vivable de très près, de si près, par la chair des matières, la barbarie ou la méticulosité de certains gestes, le mystère de certaines pratiques.
Je vois une salle très grande et très belle, très apprêtée, à la décoration soignée, à l’harmonie bien étudiée. La pièce qui reçoit comme salon ou pour y dîner, ou déjeuner. Son usage est particulièrement requis lorsqu’il y a une sorte de représentation. On dit plus généralement réception. Espace de conversations convenables, d’échanges d’esprit, de savoir, de demande, de séduction, le théâtre y est vulgaire ou élégant. Galant, guindé, surfait, drôle, grinçant, familial, amical, épuisant, curieux, stupide, déprimant, dramatique, il s’y joue rarement depuis les fonds des âmes et par les surfaces des êtres d’autres partitions que celles que nous connaissons déjà. Seule l’acuité d’une personne de temps en temps, d’une autre, et une complicité passagère ou durable, peut voir au-delà des apparences ce qui se trame sous les apprêts, et vivre d’un moindre ennui la cérémonie en cours, d’un attentif recul, ou d’une présence dérangeante.
Tu vois, c’est une façon différente d'envisager du monde perdu, et comment ne pas le perdre, et de fixer tout de même par un minuscule, oui, souvent minuscule trou de serrure, l’infini du monde qui reste, son étourdissante richesse. Sa vertigineuse profondeur. Et de se maintenir dans ce possible le plus vaste pour, comme nous avons tant besoin, trouver, sans ressource tarir, de quoi supporter toute cette histoire dans ce qu’elle a de si difficile, et pour se préserver d’avoir à croire jamais que tout ceci soit vain. Car ça ne l’est sûrement pas. Ca nous le savons bien. En nos forts intérieurs.
Je pense aux coffres et aux rideaux qui volent. Je pense aux lits. Je pense aux pieds nus le matin, au mois de mai, dans l’herbe mouillée. Je pense à la salle d’eau. Aux ablutions. Aux corps nus. Je pense à la silhouette qu’on aperçoit quelquefois, dans la journée, appuyée aux murs dans le grand couloir qui traverse la maison de part en part. Et à cette ombre qui sort le soir sur la terrasse, à l’heure du jour basculant dans le noir vers un autre.
Certaines constructions sont des consciences.
Certaines consciences sont des maisons.
Certaines maisons sont des êtres.
Et certains êtres sont des consciences.
Et certaines consciences sont des constructions.
J’ai quelque chose en moi d’une maison comme celle dont je viens de parler. Je suis proche de cette forme. Elle se transporte très facilement, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Elle est mobile. Mouvante. Elle s’adapte à toutes les dimensions du temps. Il m’est arrivé de la faire tenir sur trois ou quatre mètres carrés, dans des refuges intermédiaires. Il m’est arrivé de la contenir dans un sac. Maintenant je l’ai en moi. Il y vit le meilleur de ma vie. J’y entends évidemment d’autres bruits. J’y ressens encore présent tout ce que j’ai laissé derrière moi. Tous les mouvements de l’existence y persistent. Il y a des humeurs. Des réclusions. Des fantasmagories. Des rêves. Des cris. Des pleurs. Plein de rires, plein de rires. Plein d’un durement appris et tendrement retenu.
Et cela s’est construit comme j’évoque quelquefois ma manière de choisir, ou de croire le faire : en sachant avant tout ce que je ne veux pas. Et en étant libre de tout le reste.
Madame Yourcenar dont j’ai repris un extrait de « Mémoires d’Hadrien » en exergue de ce blog, disait : « Le véritable lieu de sa naissance est l’endroit où l’on a pu porter pour la première fois un regard intelligent sur soi-même. »
Ainsi nait-on de soi-même. Et ce choix, (encore une fois : d’où vient-il ?), cette capacité à naître de nous même, nous place de fait à des endroits du monde où tout autre que ce que nous devenons peut nous sembler perdu. Toujours en train de se perdre. Et c’est possiblement vrai. Et possiblement faux. Mais peu importe. Il en est qui très tôt dans leur existence sont de cette autre naissance. Et ce qu’ils voient, ce qu’ils sentent, ressentent, entendent, captent, attrapent, qu’ils s’en amusent ou qu’ils y plongent leur chronique pour travailler un objet de lucidité qui touche, à tâtons dans le noir sensible où leur perception s’exerce, un peu du vivant qui passe par là, est une des plus belles substances dont nous puissions nous nourrir. Pour ne pas dire la plus belle. Ce qu’il n’est pas utile de prétendre car cet étant là se moque bien des championnats.
Cela participe aussi d’une pratique de l’abandon, adressée à ces origines confuses dont nous nous extrayons lentement mais avec détermination, tout en sachant retenir des ombres, qui continuent à nous accompagner, ce qu’elles nous inspirent de chercher pour agrandir la maison, y accueillir le meilleur, y vivre le mieux.
Pour mille mondes perdus n’en rencontrerions qu’un seul qui ne le soit jamais.

5 commentaires:

Leïla a dit…

Bonjour Thierry !
C'est Leïla "la folle du Lapin Fou" à Toulouse !!
Qu'est ce que t'es allé faire à Munich.
Dis tu m'en écris quand une lettre comme ça. J'ai reconnu en partie la maison. C'est très touchant !
Bisou.

Anonyme a dit…

On pourrait commencer à entrevoir qui est ce S.
Mais gardons le secret. C'est beaucoup mieux comme ça. De toute façon ce "Cher S." et autre LLS vivent très bien de ce secret. Et cela vit très bien sans aussi.
Bravo pour cette écriture délicate et sensible. Merci de bien vouloir partager ce monde.
A bientôt.

Thy Wanek a dit…

Hello Leïla !!! Ma folle préférée !
3000 ans qu'on s'est pas vu ! Eu de tes nouvelles par personne interposée que tu sais ... Bon faut que je pense à t'écrire une lettre alors !
Content que tu aies reconnu la maison. C'est pas tout à fait elle, mais il y a effectivement des détails démonstratifs.
Je t'embrasse ma belle !
Hè ! Fais-moi passer ton e-mail.

Thy Wanek a dit…

Merci Cher Anonyme. Chacun de ces petits message est un encouragement à faire plus et surtout à faire mieux.
Et surtout Schhhh ... Le secret c'est vrai ne vit que de lui même et meurt de n'en plus être un. Même s'il devient autre chose. Cet autre chose est tellement incertaine.

Thy Wanek a dit…

Ah oui ! Leïla, pour Munich, tu va savoir bientôt : prochaine publication d'un petit blabla sur cette escapade.