"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 7 novembre 2007

ARMIDE

Par où commencer ? Par l’histoire ? Allons-y ! Sans digression ? On va voir…
Armide est une magicienne musulmane. Son Oncle, Hidraot, est magicien aussi, musulman aussi, et en plus Roi de Damas. On est au temps des croisades. (Rien à voir avec les chassés-croisés sur les routes des vacances). Il s’agissait là d’une de ces interminables tueries héroïques où des chiens d’infidèles d’un côté, et des chiens d’infidèles de l’autre, faisaient rien qu’à vouloir délivrer la Ville Sainte, alias Jérusalem, sans être capable de s’entendre sur la marque divine au nom de laquelle cette délivrance devait se faire. En l’occurrence on en est à la première croisade ce qui nous fait à vue de nez du … fin XIme siècle.
Bref. Pour couper court tout de suite à toute idée de reconstitution historique, précisons d’emblée qu’Armide est un personnage fictif, son oncle itou, de même que tous les protagonistes de l’intrigue, à part une rapide allusion à un certain Godefroy de Bouillon, de vague mémoire niveau CM1/CM2, pour les moins informés. Car il est question d’une intrigue. Imaginée à l’origine par Le Tasse, (autrement nommé Torquato Tasso) grand poète italien, de la seconde moitié du XVme, (siècle, pas arrondissement …), Armide promène des charmes et une beauté à se rouler par terre dans les pages de « La Jérusalem Délivrée » dudit Tasse. J’ai commencé à lire. Faut s’accrocher un peu, c’est pas nouveau roman du tout. Mais c’est très beau.
Plus accessible, pour peu qu’on ait une paire d’oreilles pas trop lestée du plomb habituel zizico-gazouillo-pouet-pouet qu’on nous répand partout pour qu’on ait l’air moins triste, (avec le brillant succès niaiso-ahuri qui s’en suit le plus souvent), plus accessible donc, au sujet de cette fameuse Armide, une tragédie lyrique, ça s’imposait, écrite par un certain Monsieur Philippe Quinault, et mise en musique par Monsieur Jean-Baptiste Lully, musicien pas totalement incompétent, mais également célèbre et infatigable suceur de rayon solaire au près de Sa Majesté Louis, quatorzième du nom, Roi Soleil de son Etat qui était Lui.
J’en étais resté aux pompeuses timbales et autres fanfares que le ci-devant Jean-Baptiste composa à l’envie pour son Royal boss, et si la musique baroque fut longtemps de mes paysages auditifs, j’avoue m’être ensuite beaucoup vautré de Wagner à Barbara, de Schubert à Léo Ferré, de Gershwin à Carla Bley, de Rachmaninov à Pink Floyd, de et caetera à et caetera.
Or donc voila-t-il pas qu’au gré de péripéties consuméristes autant dignes d’intérêts que les confidences céphalo-clitoridiennes d’un quelconque extrait de godiche audio-visuelo-princière, je me retrouve avec Proserpine. Non pas pour de vrai. En cd. C’est une des œuvres du lécheur de majesté sus-évoqué. Très belle œuvre en vérité. Et me voilà surpris par un talent que j’ignorais, datant tout de même, en ce qui concerne le dernier souffle qu’il expira, de l’an de grâce 1687. Ce qui ne nous rajeunit pas. Je fais donc rapidement l’emplette d’une deuxième œuvre du compositeur ainsi redécouvert : Persée. Magnifique. Encouragé par tant d’art et de culture amassé en si peu de temps, je m’enhardis et me porte acquéreur d’Armide, repérée comme le chef d’œuvre de Monsieur Lully.
Et je suis tombé par terre. Quand je pense que cette Star de Bourbon Versaillais, prétextant que son compositeur de la Cour, bien que marié et pourvu d’enfants, passait quand même un peu trop de temps à sodomiser des jeunes pages dans les rideaux du palais, bouda les représentations de cette merveille musicale, tragique et lyrique : je me dis que quand même il y a des coups de pied au cul, fut-il franco-royal, qui se perdent, en tout cas qui se sont perdus.
Bon ! Entrons dans le vif du sujet et laissons-là les concurrences en appétit sexuel du Grand Loulou avec le Grand Lully.
Armide, c’est beau dés le début. Après c’est encore plus beau. Ensuite c’est toujours plus beau. Et à la fin tu pleures ta race tellement c’est grave trop beau. (Les éventuels confits dans le français labellisé voudrons bien me passer cette irruption de syntaxe débilo-jeuniste destinée à tenter avec une démagogie à peine honteuse de racoler les admirateurs de comédies musicales francophones de type barbeurk-livien & C°, et de les inciter à se hisser à des hauteurs qu’ils ne soupçonnent même pas. Fermer la parenthèse.)
Donc Armide c’est beau. Pourquoi est-ce beau ? Comment est-ce beau ? Où est-ce beau ? A quelle heure est-ce beau ? C’est difficile à dire. C’est beau comme tes yeux quand tu dis « je t’aime » à quelqu’un. Ou quelqu’une, le cas échéant. C’est beau comme quand tu as envie de mordre dans la chair du couchant, là-bas, sur la plaine, sur la mer, sur le désert, n’importe où, on s’en fout. C’est beau comme si le ciel venait à toi, alors qu’on n’arrête pas de nous tanner, religieusement parlant, en nous disant qu’on ira pas si on n’est pas sage.
D’ailleurs Armide n’est pas sage. Et c’est une magicienne. Et elle est un peu secouée du bulbe et du cœur. Et elle, aller au ciel, à mon humble avis, c’est pas son problème. Elle, elle veut pas aimer. L’intéresse pas. Elle veut bien qu’on l’aime, ça oui. Mais elle préfère sa liberté. Et comme en plus elle a plein de pouvoirs, elle fait ce qu’elle veut. Elle arrive comme ça à charmer toute une cohorte de vaillants croisés, qu’elle fait ramener à Damas, pour les enfermer. Na ! Elle les a tous ! Tous !? Sauf un : Renaud. « Renaud pour qui ma haine a tant de violence ! » fulmine-t-elle à cet égard. En plus, au premier acte, le Renaud en question lui pique tous ses captifs et les délivre tous. Hou laaa !... Bon, il faut se venger. Tonton Hidraot et sa gentille nièce vont donc jeter un sort à cet indomptable héros qui, lui aussi, se fait fort d’ignorer les charmes de l’amour. (Quand on y pense ! Hein ?!? Non mais j’vous jure … Enfin !) Donc hop ! Un sort sur le chevalier Renaud ! Il s’endort dans un coin plutôt joli de la tragédie, au bord d’une rivière, et là, une fois bien parti dans des songes total amoureux, (voire note sur concession syntaxique précédemment entre-parenthèsée), Armide débarque, en principe pour l’occire d’une manière résolument définitive : « Je vais percer son invincible cœur ! » : pas tellement d’ambiguité …
Là, particulièrement là, partout aussi, mais là, oui, à ce moment là, vous arrêtez tout. Sauf le cd bien sur. Là je ne veux plus entendre une machine à café, un pet de mouche, un battement de paupière, une sonnerie de portable, un mot, un grincement de porte, même pas un glissement de lèvres en vue d’un hypothétique sourire devenu vain et inexorablement ridicule devant la grandeur inouïe qui va descendre du zénith de la beauté jusque dans vos frustres esgourdes et les transformer irréversiblement en coquillages sacrés dignes du babil divin. Là, la voix d’Armide, (merci de privilégier l’enregistrement dirigé par Monsieur Philippe Herreweghe avec Madame Guillemette Laurens dans le rôle-titre), là donc, la voix d’Armide va vous faire entendre une des plus belles, une des plus puissantes, une des plus bouleversantes pages de la musique : « Enfin ! Il est en ma puissance ! » clame-t-elle. Celui ou celle qui me dit que ça ne lui fait rien est assuré de n’être pas tout à fait sorti du règne des protozoaires, des amibes, et autres organismes unicellulaires qui sub-flottaient dans le Grand Bouillon, (pas Godefroy, l’autre) d’où certaines et certains sont sortis : d’autres pas. (Et d'autres aimeraient bien, peut-être, mais c'est pas gagné).
Voila ! C’est à peu près tout ce que j’avais à dire. La première fois que j’ai écouté ce chef d’œuvre, j’ai vraiment senti que le souffle allait me manquer. Oui. J’ai déjà entendu parler du syndrome de Stendhal : p’tet’ ça … Je sais pas.
Et, de plus, l’effet persiste, et résiste sans la moindre baisse de régime, à la ré-écoute !!!
Bon j’vous laisse quand même pas sans vous raconter la suite.
Donc il est en sa puissance. Ok. Seulement la Belle Armide, au moment où elle va pour percer le cœur du vaillant chevalier endormi, elle craque. Il est canon le Beau Renaud. Elle s’adoucit dans la douleur. Il lui plait. Sans le savoir, il la prend à son propre piège. « Qu’est-ce qu’en sa faveur la pitié veut me dire ? » s’interroge-t-elle. « Quelle cruauté de lui ravir le jour … » poursuit-elle. « Il semble être fait pour l’amour » : c’en est fait d’elle.
La où ça va se gâter c’est que d’une part elle a quand même besoin de lutter contre cet amour : d’où une scène où elle invoque la Haine, (Sublime John Hancock – baryton profond et inquiétant), mais finit par y renoncer. Et d’autre part les potes de Renaud aimeraient bien le récupérer et sont à sa recherche avec un bouclier magique destiné à rompre les charmes dans lesquels la Belle Armide tient son amant en son pouvoir.
Ouai ! Vous avez deviné : les potes de Renaud finissent par le réveiller et par l’arracher au sortilège dans lequel le garçon n’avait pas tant l’air de s’ennuyer. Il a des regrets, mais la Gloire et la Victoire l’appellent, et chez ces mecs-là, c’est triste à dire, mais c’est souvent plus fort que l’amour. Renaud, donc, va quitter Armide.
Les trois airs que chante Armide au dernier acte sont grandioses et déchirants : «Si je ne vous vois plus, croyez-vous que je vive ? » Elle évoque son ombre qui pour toujours suivra son amant parti : « Et sa fureur, s’il est possible, égalera l’amour dont j’ai brûlée pour toi ! » Mais c’est fini. Renaud ne l’entend plus. Elle se relève d’un évanouissement, elle le voit s’éloigner : «Il est déjà près du rivage. Je fais pour m’y traîner d’inutiles efforts… » C’est la fin. Elle ordonne qu’on détruise le palais enchanté qu’elle avait fait construire pour eux, vite fait bien fait, et s’enfuit sur un char volant. Et c’est triste, triste, mais bordel ! Qu’est-ce que c’est beau !!!!
Voila, voila : n’oublions pas Howard Crook et son chant délicat et brillant dans le rôle de Renaud. Le ténor enchanteur Gilles Ragon dans le rôle de l’Amant Fortuné, au cours d’une passacaille magnifique : « Dans l’hivers de nos ans, l’amour ne règne plus. Les beaux jours que l’on perd sont pour jamais perdus » Et Mesdames Véronique Gens, Noémi Rime, et Messieurs Bernard Deletré et Luc Coadou. Elles sont plus qu'impeccables. Ils sont plus qu'impeccables.
Ah ! Oui ! Compliment aussi à Monsieur Philippe Quinault : en plus c’est super bien écrit !!!
Le pied, je vous dis ! Trop la classe ! Un vrai Bonheur, avec comme vous pouvez le constater un B majuscule, c'est dire !!!
Si vous passez à côté de ça, inquiétez-vous pour tout le reste …

N.b. Cet article est écrit avec la plus parfaite objectivité.

Illustration : Renaud et Armide/Nicolas Poussin

2 commentaires:

Romain Laqueine a dit…

Vu sous cet angle ça peut donner envie d'écouter de l'opéra. Mais est-ce qu'il y a une version courte, pour commencer ??
Hey ! Fais gaffe quand même avec les chiens d'infidèles : en ce moment ... On croise des gens facile à vexer.

Thy Wanek a dit…

Dear Romain !!
A ma connaissance il n'y a pas de version courte d'Armide. Ta question me froisse ... (je rigole). Mais tu sais avec les cd tu peux facilement faire ta sélection de ce que tu préfères. Et accidentellement, parfois, te retrouver à écouter tout.
Je te rappelle que la vie ne peut pas, ne doit pas, être faite que de choses courtes.
Quand aux croisades du moment : j'attends les fiers défenseurs de la foi d'ici ou de la foi d'en face, de pied ferme !
Bise.