"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 24 octobre 2007

Corrida

Si j’étais taureau, je m’efforcerais de lire les stoïciens.
Si j’étais taureau, au moment où l’on tente de m’exciter au combat, à l’instant d’avant de me retrouver dans l’arène, je me souviendrais de mes sœurs et de mes de mes cousines, en Inde.
Si j’étais taureau, je jouerais la comédie. Je me laisserai faire. Je ferais semblant d’être excité comme ils aiment qu’on le soit pour le spectacle. J’entendrais les rumeurs sur les gradins. Les cris, le brouhaha de la foule. Et je me chanterais la chanson de Brel : « Aaaah, qui nous dira à quoi ça pense, un taureau qui tourne et danse,… et s’aperçoit soudain qu’il est … tout nu… Aaaah, qui nous dira à quoi ça rêve, un taureau dont l’œil se lève, …et qui découvre … les cornes des cocus ! » M’fait toujours marrer ça ! Tout nu, oui ! Mais où est le problème ? J’ai jamais eu besoin de me cacher ! Ni de cacher quoique ce soit ! Oui ils verront mes couilles, tous ces braves types venus se distraire à me voir agoniser. Et elles, les carmens de galeries commerciales, cuivrées sous vide en espagnoles hollywoodiennes, elles les materont aussi mes grosses boules. En pensant, dépitées, aux noisettes du taurillon ventru qui leur grimpera dessus dés qu’ils seront rentrés à la maison, tout tremblant encore de la victoire du petit humain sur la grosse bête. Les cornes des cocus, il paraît que ça se voit pas de l’extérieur. Mais j’imagine facilement ce qu’elles pensent, les aficionadas trémoussantes en détaillant le torero : et qu’est-ce qu’elles croient ? Que ses couilles à lui grossissent au fur et à mesure que je m’essouffle, que je saigne, que je me traîne ? Et qu’elles deviennent comme les miennes au moment où je pousse mon dernier râle ? Désolée mes poulettes ! Il aura mes couilles le héros à paillettes que s’il les mange à son dîner ! Oui ils seront cocus ces fiers à bras. Elles penseront au torero au moment même où ils retiendront leur ventre pour essayer de bander plus ferme. Elles rêveront toutes d’avoir sur elles, pour les besogner, la quintessence de la virilité la plus ridicule, même sans le costume d’opérette.
Si j’étais taureau, tiens ! Je leur ferais le coup du refus d’obéissance. Dés le lâché, je déboulerais, comme ça se fait d’habitude, jusque devant l’espèce de manga d’origine Luis Mariano en train de commencer à s’agiter avec ses outils comme un automate clinquant dans un bazar chinois, et vlan ! Je me coucherais là, à ses pieds, et basta ! Tu veux faire joujou garçon ? Bah vas-y ! Allez montre-leur ! Et rien. Voilà.
Pour s’envoyer en l’air ce soir va falloir se rabattre sur autre chose.
Afin de garder la pose étendu sur le flanc je continuerais à me la chanter, la chanson de Brel : « Aaaah, est-ce qu’en tombant à terre, les taureaux rêvent d’un enfer, où brûleraient hommes et toreros … défunts… Aaaah, ou bien à l’heure du trépas, ne nous pardonneraient-ils pas ! … En pensant à Carthage, Waterloo, … et Verdun ! Verdun ! »
J’entends les « Rembourseeez !! », « Houuu ! », « Taureau pédééé ! »
Que du bonheur ! Et puis je penserais à ma p’tite. Ma charolaise d’amour. Non elle existe pas. Enfin, pas vraiment. Elle est en photo sur une marque de je sais pas trop quoi : boite ronde en pelure de bois. Mmmmh … Elle doit être bonne !!! Hou la la la !... Avec son beau petit mufle et ses grands cils !...
Mais bon, n’y pensons plus trop.
Je ne serais jamais taureau.
J’en aurais quand même bien organiser une, une corrida, un jour. Dans un studio de radio où une des baveuses-ricaneuses-niaiseuses, de service dans le micro, pour rassurer son goût très humain et très civilisé de ce spectacle de boucherie, qui doit vous mettre le prix du kilo de rumsteck au niveau de celui du carat de diamant noir, assurait à son auditoire médusé que non, non, les coups d’épée et de lance que l’animal se prend de tout côté avant le coup de grâce, (désolé, c’est un terme de boucherie en usage chez ces gens-là), ne lui procure aucune souffrance. Pour qui a pu ne serait-ce qu’un moment, (chez moi c’est un très court moment – cette vision me donne immédiatement l’envie de déclencher le feu nucléaire et j’ai pas le bouton sous la main), observer un taureau tout sanguinolent, affolé et hagard, hérissé de ravissantes banderilles, nul doute, la grosse bê-bête est à la fête !
Ce jour-là, j’aurai vraiment voulu qu’on attrapasse l’animerdrice en question, assez connue par ailleurs pour son physique gracieux d’hybride de phacochère et de dinde de batterie, (comparaison dont je me désole d’amblée auprès de nos sympathiques amis phacochères et de nos gentilles amies dindes de toutes plumes), qu’on attrapasse donc la gloussante de service, qu’on la dessapa, (spectacle peu engageant je vous l’accorde), qu’on la fit courir à quatre pattes dans le studio, tandis que quelqu’un d’autre, (moi éventuellement), s’appliquerait à lui planter par intervalles la tige d’une brochette, (modèle courant de barbecue estivalo-côtier), dans divers replis de sa gélatinante constitution viandesque. Puisque ça fait pas mal !
Las ! A cette revigorante perspective je sais néanmoins qu’il manquerait un élément clé : non, pas la mise à mort ! Pas envie de moisir toute ma vie en taule pour un malentendu à propos de sensibilité de viandes diverses à l’imbécile et sadique persécution de bourreaux patentés. Non, ce qu’il manquerait assurément dans ce studio, c’est un fringuant représentant de la race bovine, modèle « grosses burnes », qui puisse à chaque banderille délicatement insérée sous la couenne et le gras du sujet de l’expérience, (sûrement en train de s’étouffer de rire, puisque pour tout dire ça chatouille carrément !), qui puisse donc, à chaque banderille nous meugler un « Olééé ! » de circonstance. Ou, à défaut de disposer d’un sujet mammifère de sa Majesté Juan Carlos, que notre ami taureau puisse simplement s’écrier : «Bravo ! Bravo ! »
Seulement voilà, la part définitive de rêve, là dedans, c’est que nos amis taureaux ne parlent pas, et ne connaissent certainement aucune encombreuse d’écran télé qui réponde quand elle entend crier « Bravo ! ». (Quelle chance en l’occurrence !)
De plus, au risque de contrarier les mânes de Monsieur Brel, je doute également qu’aucun taureau sache jamais ce que signifient pour nous Carthage, Waterloo et Verdun : après tout, chacun ses boucheries !

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