"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 24 octobre 2007

Citer mes sources

Vu l’ampleur du bassin hygrométrique, citer mes sources, ça ne va pas être une affaire facile. Et puis cela voudrait dire, d’amblée, que je suis quoi ? Un fleuve, une rivière, un estuaire, un delta, un lac, un océan. Rien de tout cela.
Citer mes sources : dire de moi. Oui. Et pourquoi celle-là, pourquoi celui-là, ce moment-là, cette ville-là, cet amour-là, cet ami-là, cette fissure-là, cette nuit-là, ces mots-là, ce regard-là. Dire le là.
Une seconde a quelquefois suffit. Et un torrent n’a plus cessé. J’entends encore son tumulte bien que je me sois éloigné, tellement éloigné maintenant, de cette seconde d’où il a surgi.
La lente montée d’une eau, aussi, est venue inonder mes rues, ou mes plaines. Ce fut si long et si doux, que je ne me suis aperçu de rien. Mais je sais que les limons m’ont nourri, et j’imagine de quelle affreuse maigreur je serais si cette provende ne m’était pas parvenue.
J’ai parcouru des terres. J’en ai senti les odeurs charnelles, les odeurs de fatigues, les odeurs de pourriture, les parfums de brumes, les parfums minéraux, les chaleurs rugueuses. Je m’y suis couché, je m’y suis roulé, je m’y suis enfoui. J’y ai flâné. J’y ai enjambé des heures déchirantes, des joies légères, des jours nus de sueur tendre, des saisons de travail où le sillon se forme, se déforme. Où il naît simplement d’un tracé précis qui croit savoir où il va. Où il s’effondre, mourant, devenu chétif, hésitant, comme ces enfants jadis dont le peu de chair qu’ils arrivaient à faire de leur vie laissait à l’os le rôle de fantômer une ombre de vie donc chaque souffle menaçait d’être le dernier.
J’ai accueilli tous les vents. Toutes leurs plaisanteries. Tous leurs tours de passe-passe. Toute la folie de leurs tempêtes. Je les ai affrontés, effronté. Je les ai défiés et entendus rire en sifflant autour de moi, au milieu des rochers, dans les couloirs des villes. Je les ai attendus. Je les ai regardés, soulever le monde et le reposer, secoué, ébahi. J’en ai balayé des humeurs sombres et des marasmes, avec leurs bourrasques. J’en ai épuisé de vains énervements dans les tourbillons de leurs violences. J’en ai apaisé des colères, des rages, au passage de leurs fureurs salvatrices et dangereuses.
Et puis il y a eu les feux. Leurs fabuleux ravages et leurs divines sagesses. Leurs éclairages d’or. Leurs jeux d’ombres secrètes. Les brasiers. Les follets. Les furieux. Les fatals. Leurs alcools et leurs rires. Leurs étreintes. Leurs forces. Les étincelles heureusement imprudentes. Leur propagation sur de grandes étendues de temps. Les brûlures. Des traces sous la peau. Des chaleurs inoubliées. Des douleurs devenues bijoux. Des cendres pour se nettoyer. Des flammes persistantes. Des désastres pour s’en aller.
Ces eaux, ces terres, ces vents, ces feux, ont été des princes, des vagabonds, des dames, des enseignantes, des minceurs acérées, des âmes généreuses, des étrangères, des frères, des passagers, des sages, des dingues, des patientes, des aventuriers, des poètes, des diseuses.
L’histoire de mes sources, c’est leur histoire.
Trop long, là, tout de suite…
A suivre …

Aucun commentaire: