"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 29 octobre 2007

Cher Lestat,

Je reprends donc le fil des échanges en commentaires du très beau texte de Thomas B. sur son blog : http://thomas-bettinelli.blogspot.com/ – à la recherche du temps perdu – « Ceux qui restent ». Je ne vais pas reprendre l’affaire sur l’angle du miroir, mais plutôt sur celui qui se trouve induit dans le sonnet dont j’ai éprouvé le plaisir de faire un petit écho à ce texte. La liberté. Car quoiqu’on fasse du miroir, de quelque côté qu’on se situe, plus ou moins provisoirement, de sa surface, on ne fait rien d’autre qu’expérimenter un rapport à la liberté. Il n’est pas question là, de la liberté inscrite aux frontons des édifices. Je parle de celle que chaque être est en capacité, ou non, de générer, pour lui-même, et donc pour le monde. Je ne pense pas qu’il y ait une forme plus valable de liberté que la liberté endogène.
Lorsque j’écris « Celui dont je parle règne en tant que liberté » à propos du sujet du poème, je ne dis rien de plus que ça : il y a en chacune et en chacun d’entre nous cet être originel, souvent identifiable à l’image de l’enfant, celui que nous avons été, et dont le sort que nous lui réservons conditionne notre rapport à la liberté. Sans quitter le jeu du ou des miroirs, la conscience de cet être en qui résident toutes les racines de nos devenirs, nous permet d’accéder à cette liberté. Bien sur il ne peut jamais s’agir d’une liberté totale ; idéale dirait-on. Justement la conscience de l’enfant, qui se construit dans les contraintes et les frustrations, dans les interdits et dans les limites qu’imposent les nécessités sociales, cette conscience, si en outre elle à la chance d’être guidée par un enseignement intelligent et dans un environnement bénéfique, est le seul moyen pour l’enfant, et sûrement aussi pour l’adulte à venir, de découvrir les moyens de subvertir le monde sans s’exonérer de ses obligations, d’inventer un vécu supplémentaire à celui du continuum ordinaire tel qu’il se présente le plus souvent.
Le paradoxe de cela m’inspire de me souvenir de cet échange, dans la seule vidéo consacrée à Lacan : (la seule, je crois.) il n’aimait pas trop les micros et les caméras. Cet échange était un entretien qu’il avait accordé à la suite d’une conférence à l’Université de Louvain. Après quelques questions sur la condition et la profession de psychanalyste, l’interlocutrice de Lacan lui suggérait que certains psychanalystes prétendraient détenir la clé du normal ; Lacan réfute absolument et l’interlocutrice croit renchérir en demandant : « Donc sous le couvert de la psychanalyse, il n’y a pas une répression de la liberté ? » Dernière image de l’entretien, saisissante dans les mots et le regard de Lacan, esquissant une sorte de sourire mi-amusé, mi-désabusé, et répondant : «Je ne parle jamais de la liberté. »
Façon de dire que c’est en même temps une question centrale et une question inabordable en tant que telle.
« N'a-t-on pas les barrières qu'on s'impose ? » Questionnez-vous, Lestat. Je dirais même plus : nous avons les barrières que nous nous choisissons. Et plus encore : nous avons parfois bien raison de nous choisir des barrières. La réponse de Thomas B. est ô combien éloquente. Il n’a pas souvenir de s’être posé des barrières. Mais, oui, elles sont là. Elles ont été là. Elles l’ont meurtri. « Et les barricades qu'on monte pour se protéger du vent nous coupent aussi de la lumière du jour. » dit-il aussi. Que préfère-t-on ? Que choisit-on ? Quelles possibilités nous offrons-nous d’être le moins contraint, le moins limité qui se puisse.
Dans l’imaginaire avec lequel j’essaye de coudre un raisonnement qui tienne à peu près, même provisoirement, sûrement provisoirement, j’ai cette image de l’enfant roi. Rien à voir avec un couronnement extérieur. Non, je vois bien là, l’être se couronnant roi, et s’approchant du pouvoir de décider. Je pense qu’un enfant doit toujours, à un moment donné de sa jeune vie, avoir été roi. Rien à voir évidemment avec le très stupide et très démagogique « quart d’heure de célébrité » de Monsieur Andy Warhol : faux nez d’une liberté vendue comme un produit anesthésiant de grande consommation.
Le moment dont je parle pour que, assez mystérieusement, parfois à notre insu, quelque chose se dessine en nous comme un acte de pouvoir sur soi, est un moment extrêmement particulier. C’est aussi un moment, issu d’une suite d’autres, semblables, où l’enfant fait aussi connaissance avec quelque chose de difficile, de douloureux, quelque chose où la préscience de la mort rôde, où la solitude apparaît, suspecte, mais avec un dessein qui dit aussi son indispensable.
Outre ce qu’on peut nommer le prix social de la liberté intime, qui selon moi se paye en responsabilité de soi-même parmi les autres, au sein de la société, il y a un autre prix à cette liberté. Autrement plus complexe à évaluer, et souvent à assumer. Un prix qui fait sans doute, d’une certaine façon, que beaucoup d’entre nous préfèrent y renoncer, en tout, ou en partie, pour autant que cela soit négociable.
Ce que vous avancez n’est pas étranger à ce que j’avance : « Il suffit parfois de quelques heures pour non pas savoir, mais décider qu’on vivra d’une manière telle que ses choix précédents ne furent que la parodie d’une vie à laquelle on a seulement accès. » écrivez-vous. C’est à peu près ce avec quoi je peux m’accorder ; à peu près car je ne vois pas bien, in fine, où se trouve la parodie. Il nous faut sans doute répéter longtemps pour pouvoir un beau jour jouer notre pièce. Mais il faut garder bien présent aussi, du fait même de cette liberté dont je défends la substance, qu’on doit pouvoir choisir aussi de ne pas la jouer. Et même de l’arrêter en cours de représentation.
Un dernier point, en attendant : le respect. C’est à l’instar du mot honneur, du mot hommage, et de quelques autres, tout un vocabulaire dont j’ai une tendance grandissante à me méfier. Le souci que j’ai de mon prochain me rend jaloux de sa dignité comme je le suis de la mienne. Cela me semble m’épargner d’avoir à artificialiser un comportement respectueux davantage relatif à la morale qu’à la sincérité.
Etant entendu que la liberté dont chacun se constitue doit s’harmoniser avec les libertés de toutes et de tous. Et pas mal d’autres contingences aussi.
Nul doute que l’acte « créateur » est un de ceux qui permet le mieux d’inventer un monde où se sentir assez libre selon ses besoins, ses exigences, la survie à laquelle on estime se devoir.
Ce qu’il sera toujours nécessaire de démontrer …
Librement votre.

6 commentaires:

Romain Laqueine a dit…

Salut Thy !!
(tu vois je respecte ton anonymat)
Je connais déjà ce que tu écris et ce que tu chantes. Là c'est différent. Bien le texte sur la corrida. Je te reconnais bien. J'ai l'impression de t'entendre parler.
Toujours un peu long pour moi, mais je fais des efforts ! Et toujours un petit coup de psy par ci par là : tu peux pas t'en empêcher !
J'ai laissé un petit mot sur le blog de Thomas. J'aime bien ce qu'il écrit aussi. Y'a des trucs carrèment très beaux !
Allez à tchao !
Romain.

Thy Wanek a dit…

Hello Romain !
Merci à toi pour cette contribution à ma modeste célébrité. Tu vas voir à force de lire ce qui se trouve ici ou chez Thomas, et ailleurs sans doute, tu vas pouvoir finir par lire un livre entier !!
Courage !!
Thy

Romain Laqueine a dit…

Dis, un truc m'étonnes : tu as lu sa théorie du miroir à Thomas ? Moi ça me rappelle ton histoire de strabisme. C'est ce qui m'avait attiré chez toi. Tu devrai dire quelques chose sur ce sujet.
Romain.

Thy Wanek a dit…

Je viens de le relire. j'avais pas percuté. Tu as raison, ça peut rappeler des choses dont nous avons déjà parlé. Je vais tâcher de gratter un article là-dessus.

Anonyme a dit…

Bonne Année !
anonyme a.

Thy Wanek a dit…

Idem !
;-)