"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 26 octobre 2007

Barbara

Non ce n’est pas parce que ça va tout bientôt faire dix ans. Dix ans que … hop ! … Plus rien… Une pluie de cendre … Non. Ce n’est pas seulement pour ça. C’est simplement que oui, ça aussi, ce fut un jour de novembre. Un jour de novembre… Il faisait gris partout. Gris dehors, grisailles de Whitechapel, gris dedans, gris les jours, grises les nuits. Quand toi tu veux mais que la vie ne veut pas. Que ce que la vie veut, ça ne ta va pas. Quand tu te cognes partout. Que tout est trop petit. Trop laid. Que tout l’amour te semble là. Mais que rien n’y va. Que rien n’y entre. Qu’au plus près tout est toujours trop loin. Que tout est désert au milieu du vacarme. Que tu pourrais t’envoler pour si peu tellement rien ne t’attache. T’envoler … hop … comme ça … plus rien … une pluie de cendre.
Un jour de novembre, oui. Grande sœur m’avait appelé : tiens, une place pour aller voir Barbara. Oui. Non. Pourquoi pas. Barbara : ces gens-là sont partout. Ces chanteuses, ces chanteurs, qui font partie de nous à notre insu. Connaissais The Black Eagle, of course, et Drouot, et Göttingen, et La Petite Cantate, et Ma plus Belle Histoire d’Amour, et Marienbad. Jamais écouté de disques d’elle. Grande sœur en passait de temps en temps, dans sa chambre. J’entendais. La Dame en Noir. La dame au grand nez qui chante le mal de vivre.
Il y en a, quand tout va mal, qui vont boire, qui cherchent un carnaval de dépannage, une teuf pour se changer les idées. J’avais essayé. Enfin boire, pas vraiment. Moi, en ce temps là c était plutôt Pétard le Canard. Rapidement le hasch allait être rebaptisé perlimpimpin : « Pour qui, comment, quand et pourquoi, contre qui comment contre quoi ? On perd le goût de vivre ! Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du perlimpimpin dans le square des Batignolles ! » On ne se change pas les idées avec une teuf. Même une teuf d’enfer. On oublie ses idées, et après le breack, elles reviennent : « Alors ! C’était bien ? » qu’elles te disent. « Bon, on en était où ? »
C’était à Pantin. Porte de Pantin plus exactement. Pour les gazelles et les gazoux qui seraient nés assez récemment et pour qui cette porte de Paris correspond uniquement à la Grande Halle de la Villette ou à la Cité des Sciences, il faut dire que cette année là c’était encore un vaste terrain vague sur lequel trônait en majesté de toiles et de cordes un immense chapiteau. Un cirque en quelque sorte.
Barbara sous chapiteau. Barbara faisait son cirque.
J’y allais la tête vide. Avais juste fumé un petit cône avant. M’étais habillé de tout et de rien. A l’époque je ne m’habillais pas. Je passais rapidement quelques fringues en désordre. Sombres et froissées. C’était pas encore la mode …
En fait, si je veux être honnête, je peux à peine vous raconter ce que j’ai vu et entendu. Ce que je sais c’est que lorsque je suis sorti de là, deux heures et demi plus tard, je n’étais plus le même. Tout avait changé. Difficile à dire. Tout semblait pareil. Le soir, la nuit, la petite pluie fine, les bruits de la ville, les odeurs. Quelque chose sur le visage des gens m’était subitement inconnu. Mais c’était indistinct. J’aurais été incapable, (le suis-je aujourd’hui), d’en dire quoique ce soit. De toute façon j’étais incapable de parler, voilà tout. Infoutu de prononcer un mot. Grande sœur, qui était avec des amies à elle m’avait demandé, peut-être inquiète, si ça allait. J’avais répondu que oui. C’est tout. Oui, ça allait. Et comment que ça allait ! Enfin … Comment, ça, je ne voyais pas très bien. Mais ça allait, oui, ça c’était sur !
La bascule venait de se faire. Ca ne sonnait pas encore comme un sortilège. Mais c’en était un.
J’ai depuis longtemps acquis la conviction qu’on naît plusieurs fois. Il n’y a pas que cette naissance d’origine, si je puis dire, celle de l’accouchement médical, et qui généralement nous affecte une date de naissance qui va nous poursuivre toute la vie. Il y en a d’autres. Hormis le continuum de l’existence fait de progressions, de régressions, de construction, nous rencontrons des moments particuliers, intenses, où toute une longue attente, toute une pénible gestation, se bousculent soudain avec une immense violence, qui elle-même parfois nous bouleverse à peine, et il se produit alors une nouvelle déchirure, celle d’une gangue sous laquelle un soi nouveau consent à ne plus se cacher, à ne plus étouffer, à surgir enfin, muet de stupeur, ébahi, étonné.
Barbara à Pantin, ce jour-là de novembre, ce fut ça.
Un choc merveilleux. Mon monde existait donc. Deux heures et demi durant j’en avais vu la représentation littéralement sublime. Le grande fête du noir dans ces états les plus sombres et les plus lumineux. Je m’étais amusé à une époque à plagier une pub qui vantait les mérite d’un vin que j’adore en lui collant l’image du pays où on le fabrique, là-bas, tout au bout de la péninsule ibérique. Barbara, le pays où le noir est couleur.
Deux heures et demi durant les fils de cette voix sans égal, de cristal et de morceaux de cristal, souffle rauque, cassures, soie sauvage, carne bleutée, m’avaient tenu en haleine comme un scaphandre dans les abysses du ciel. Deux heures et demi durant, ses chansons m’avait raconté une vie presque ordinaire comme si toute vie était aussi bien extraordinaire. Deux heures et demi durant ses musiques, les mélodies de son chant, m’avaient porté sur des eaux folles, des eaux douces, des eaux de métal, des eaux sombres, profondes. Deux heures et demi durant j’avais vu cette curieuse créature, faite d’on ne sait quoi, inventer sa grâce. La grâce. Inventer sa beauté. La beauté.
Et l’amour. Le plus insensé amour. L’amour de celles et ceux qui étaient là, milliers battant des mains, riant leur joie, criant leur plaisir, leur bonheur. L’amour, oui, qui n’a pas de sens. Et qu’est ce qu’on s’en fout alors ! Qu’est-ce qu’on s’en fout ! Vraiment ! « Contre qui, comment, contre quoi, pour qui, comment quand et pourquoi ? Mais, pour retrouver le goût de vivre ! Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du perlimpimpin, dans le square des Batignolles ! … »
Y suis retourné, oui. Souvent. Toujours la première fois. Toujours. Elle c’était comme ça. Elle était toujours là pour la première fois. J’ai appris sa colère. Sa dinguerie. Sa façon d’arpenter la scène. Sa façon de chuchoter Nantes, au bord de l’épuisement, un soir fin de concert, dans un silence d’apesanteur. Ses langueurs. Son humour. Son insolence. Sa force.
La dernière fois c’était à la Halle Au Grain à Toulouse, début 94. Elle allait devoir s’arrêter. A Paris, je l’avais ratée : elle était tombée malade et avait dû stopper les représentations. Avait tenu à faire sa tournée. Elle lâchait tout. Elle qui ne s’économisait jamais. Un Soleil Noir bouleversant. Bouleversant : «S’il faut aller plus loin pour effacer vos larmes, et si je pouvais seule faire taire les armes, je jure que demain je reprend l’aventure, pour que cessent à jamais toutes ces déchirures ! … »
Ultime image, public l’attendant à la sortie du théâtre pour l’applaudir encore. La limousine qui apparaît et fend doucement la foule. La vitre arrière qui descend. Un autographe encore. La main qui sort et signe furtivement. L’auto passe devant moi. Elle glisse vers la ville. La main salue encore et disparaît. La vitre remonte. Le flot de la circulation absorbe le long véhicule gris clair.
Deux ans après un dernier disque en studio : « N’oublie pas que l’aube revient quand même, et même pâle, le jour se lève encore … »
Le jour pâle s’est levé encore. Ce matin-là fin novembre 97. Dans la pâleur brumeuse passa un petit bout de soleil orange et doré. La radio dit : « Barbara hospitalisée ». Tout le monde comprend. Je comprends. J’attends. Gorge nouée. Ventre serré. Un peu plus tard un message d’un ami. Je le rappelle. Il me demande si j’ai écouté la radio. Je dis « Elle est morte ? » Il me dit : « Oui. Elle est morte. »

 
Couchée sur le côté
La joue contre ton bras
Tu dors
Dis
Est-ce que tu vois encore
Les améthystes
Gyrophares dans la nuit
Sur tes berceaux d’écumes
Dentellière des mers
Qui sait
L’envers où se poursuit
Le voyage de ta vie
Qui
Sait
Nous
Nous savons
Tu restes au cœur de nous
Si belle
Au cœur de nous

Tu dors

Tu dors

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Un magnifique receuil d'hommages à Barbara va bientôt sortir.

Thy Wanek a dit…

Merci pour l'annonce. J'espère qu'ils seront à la hauteur ces hommages. On en a tellement entendu, à grand brassage de lieu communs. Entre les images toutes faites et les "confidences". Qui est-ce qui publie ça ??