"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 23 octobre 2007

1RE SCENE LE LIVRE EDWIN

X : - Nous sommes au calme. Le périmètre est gardé. Personne ne nous dérangera. Tu peux t’asseoir là sur ce muret. Ou dans l’herbe. Ou rester debout. C’est égal. Ne dépasse pas les arbres. Il faut que je te vois tout le temps.

Edwin : - N’ entend plus rien. Plus d’ cris. Les cris des gens. Les klaxons. Les appels. L’ brouhaha. Drôl’ d’ calme.

X : - Je te le dis, nous serons tranquille ici. Nous allons pouvoir reprendre notre conversation.

Edwin : - Conversation.

X : - Oui. Il faut que nous discutions de cette affaire.

Edwin : - Y’a pas d’affaire. C’est fini. Rien à raconter.

X : - Nous allons reprendre ça posément.

Edwin : - Y’a rien à faire ici. Tout c’ qu’y a à dire ça a été dit quant y z’étaient tous autour d’ moi sur l’ pont la t’à l’heure. Y’a rien à faire avec vous. Vous sortez d’où d’abord.

X : - Tu ne crois pas que je t’ai retiré d’entre leurs pattes pour te laisser filer. On t’aurait entendu parler d’un mort.

Edwin : - N’ aurait dit qu’ c’est c’ qu’y voulaient. Fallait s’en sortir. Ont rien compris.

X : - Je ne dirais pas non plus que je comprends. Je dois m’assurer de deux ou trois choses.

Edwin : - …

X : - …

Edwin : - Vous r’gardez quoi comme ça d’ la tête aux pieds. Vous cherchez quoi ! Y’a pas d’ criminel. Pas d’ voleur. Même pas un menteur.

X : …

Edwin : - Faudrait comprend’ d’êt’ ret’nu ! Et vous voulez entend’ quoi raconter !

X : - Ce qu’il est sans doute utile que tu racontes. A commencer par ce que tu faisais sur ce pont, interdit habituellement à ceux qui marchent. Et puis qui sont les deux autres dont tu parlais. Cette histoire de mort aussi. Qui est mort.

Edwin : - Pourquoi à vous raconter ça.

X : - Y’a t-il à préférer le raconter à quelqu’un d’autre.

Edwin : - Mais vous ! Pourquoi pas savoir qui vous êt’ !… Z’êt’ un flic. Un détective. Un journaliste. Un juge qui sait. A moins qu’ vous soyez un d’ ces types des Grands Instituts.

X : - …

Edwin : - N’ entend beaucoup parler d’ ça. Partout.

X : - Que sais-tu de ça.

Edwin : - Rien. Y’a rien à en savoir.

X : - Pourquoi parles-tu de ça alors.

Edwin : - Pa’ce qu’ p’t-êt’ vous v’nez d’ là-bas.

X : - Qu’est-ce qu’il y a là-bas.

Edwin : - P’t-êt’ des gens comme vous.

X : - Que veux-tu dire par « des gens comme moi ».

Edwin : - Sait pas quoi. Des qui posent des questions.

X : - Et encore.

Edwin : - Qui contrôlent aussi.

X : - Vraiment.

Edwin : - Ouai !

X : - Quoi de plus.

Edwin : Qui cherchent on sait pas quoi.

X : - …

Edwin : - Qui supportent pas bien quand y’a pas d’ réponse. Pas la réponse prévue.

X : - Et tu en as déjà rencontré, ou croisé, des gens comme ça.

Edwin : Y’a quelqu’un, y dit comme on peut les voir. Sinon c’t’invib’. Y sont postés un peu partout. Une toile. Un réseau interminab’ d’ p’tits carreaux sur toutes les surfaces. Et ça creuse et ça numérote. Ca découpe en lamelles. Ca scanne. Ca irradie. Partout. Et d’ plus en plus avec les p’tits volets mystérieux d’ leurs filatures, d’ leurs surveillances, d’ leurs intrusions. Ceux qu’en parlent, souvent furtiv’ment, comme ça, vite fait, disent qu’y faut croire qu’ vous faites des r’cherches. D’aut’ disent aussi, là c’est à voix basses, dans les coins, qu’ ces r’cherches, ça concerne surtout, c’ qui ent’ pas encore dans des configurations. Vous savez, en général on est pas très confiant sur c’ qu’ vous f’rez d’ c’ qu’ vous apprenez sur tout comme ça sans arrêt. Pour vous une réponse ça s’rait un verrou dont on jette la clé.

X : - Qu’est-ce que tu racontes.

Edwin : - Moi rien.

X : - Qui t’a appris ça.

Edwin : - …

X : - Pourquoi secoues-tu la tête comme ça tout à coup.

Edwin : - Dites qu’ vous êt’ pas d’ ceux-là.

X : - Je vais te dire : ça n’a aucun intérêt de savoir ce que je suis. J’ai des notes sur ce que tu as déclaré à ceux qui t’ont arrêté : voyons, là par exemple, tu leur as dit quant ils t’ont demandé ce que tu faisais là, sur ce pont : « Il faut traverser – c’est une question de mort »

Edwin : - Oui. Fallait dire ça. C’t’un peu - « faire quelque chose d’important, qui ne se voit pas, mais que si on ne fait pas ça en empêche plein d’autres ». - Depuis l’ temps qu’ c’t’ en marche ça avait jamais été arrêté d’ c’tt’ façon. Ca sortait d’où leurs questions.

X : - …

Edwin : - …

X : - « Il ne faut pas que ça disparaisse » : tu as dit ça aussi.

Edwin : - Ca on peut pas savoir.

X : - …

Edwin : - Ca c’est p’t-êt’ une erreur. Sait pas.

X : - …

Edwin : - Ou c’est mal dit.

X : - …

Edwin : - Pas dit comme faudrait.

X : - Tu as parlé aussi de quelqu’un qu’il faut retrouver.

Edwin : - Oui. Ca oui. Sans ça rien.

X : - Retrouver qui.

Edwin : - …

X : - Tu en as parlé aussi.

Edwin : - Ca sert à rien moi tout seul ici.

X : - Je vais te poser une question précise.

Edwin : - Pourquoi pas.

X : - Répond-moi par oui ou par non.

Edwin : - Pourquoi.

X : - Est-ce qu’il y a quelqu’un qui t’envoie ici pour quelqu’un d’autre.

Edwin : - Y’a pas d’oui. Y’a pas d’non.

X : - Pour rencontrer quelqu’un d’autre.

Edwin : - Pareil. Pareil.

X : - Pour ramener quelqu’un.

Edwin : - Tout pareil. Tout pareil.

X : - Pour

Edwin : - …

X : - Tuer quelqu’un.

Edwin : - Pourquoi.

X : - Pourquoi quoi.

Edwin : - Tuer.

X : - Tu as dit : « C’est une question de mort »

Edwin : - …

X : - Tu parlais de la mort de quelqu’un.

Edwin : C’est pas vraiment c’ qu’y avait à dire.

X : - Qu’as-tu dit alors.

Edwin : - C’est pas moi qui peut expliquer.

X : - Alors qui peut.

Edwin : - Si ça s’ trouve y’a pas d’explication pour vous.

X : - Il faudrait d’abord que je sache quels renseignements je vais obtenir.

Edwin : - Par exemp’ moi, c’est pas possib’ d’ comprend’ c’qu’ vous voulez.

X : - Ca ne doit pas t’empêcher de me dire au moins ce qui te concerne dans cette histoire.

Edwin : - Alors c’ t’aussi bien dire qu’ c’t’ un pont à traverser. En même temps qu’ c’ pont c’est moi.

X : - Ca mènerait où.

Edwin : - Vous voyez. La première chose qui vous vient.

X : - J’ai plutôt intérêt à avoir des questions précises avec toi.

Edwin : - …

X : - Précises et directes.

Edwin : - Pouvez essayer.

X : - …

Edwin : - Comment faire avec les réponses.

X : - Dis ce qui te vient.

Edwin : - Un pont. Comme c’ui-là. Ca n’a pas à m’ner quelqu’ part. Possib’ que c’ soit seul’ment entre deux.

X : - Entre deux quoi.

Edwin : - Deux états.

X : - Il s’agirait d’assurer une liaison.

Edwin : - C’est mieux ça.

X : - Je pense que je ne vais pas avoir tellement besoin de tes appréciations à mon sujet.

Edwin : - Si vous fermez l’ moind’ passage.

X : - Qui faut-il retrouver.

Edwin : - C’t’ impossib’ à dire. Sans rien dire avant.

X : - Pour qui es-tu ici.

Edwin : - Pour quelle raison.

X : - Tu préfères cette question.

Edwin : - C’est préférab’.

X : - Tu as dit : « retrouver quelqu’un »

Edwin : - Voulez commencer par ça.

X : - Disons que j’ai des règles qui diffèrent des tiennes.

Edwin : - Alors un des deux. D’jà parlé aussi. Si ça sert à rien d’savoir qui vous êt’, ça peut quand même servir d’ savoir pourquoi z’ êt’ là. Pourquoi z’avez pas voulu qu’ y finissent leur capture les aut’ sur l’ pont.

X : - Ces deux dont tu as parlés, ce sont quoi, des amis. Des amis à toi.

Edwin : - Non. On peut pas dire ça comme ça. Z’ aviez d’ l’autorité. Les aut’ vous ont laissé faire. A part l’ gros avec sa drôl’ d’ voix d’ p’tit garçon. Mais pas longtemps, l’ a vite cédé quand vous lui avez fait vérifier qui vous êtes.

X : - Lequel des deux faut-il retrouver.

Edwin : - …

X : - …

Edwin : - Un aut’ comme moi.

X : - Autre. Comme toi.

Edwin : - D’une aut’ prov’nance.

X : - Quel rapport y-a-t-il entre vous deux.

Edwin : - L’ est c’ qu’aurait été moi qu’a pas eu d’été.

X : - …

Edwin : - Ca s’rait bien qu’ vous soyez c’ qu’on peut croire. Enfin, c’ qu’ vous laissez croire.

X : - Duquel des deux parles-tu.

Edwin : - De ç’ui qu’est là d’puis l’plus longtemps. C’est pas agréab’ ces manières qu’ vous avez d’ faire en même temps comme si vous étiez policier et comme si vous vouliez faire l’ami.

X : - Depuis quand êtes-vous en relation tous les deux.

Edwin : L’ami-flic. Donne un verre d’eau en tournant une clé.

X : - Je n’ai ni l’un ni l’autre.

Edwin : Dommage. C’aurait fait du bien d’boire un peu d’eau.

X : - Il faudra patienter.

Edwin : - Y’a pas d’eau. Y’a pas d’ clé non plus. Just’ des manières.

X : - Tu n’as pas pu traverser.

Edwin : - Non. C’ grand bras d’ fer, belle projection d’ métaux embrassés sur des piliers enfoncés d’ssous l’ fond des eaux. La prodigieuse envolée d’ ces tonnes et d’ ces tonnes d’ matériaux, des tonnes si légères qu’ ça s’ verraient pas mieux sout’nu par les eaux qu’ par les airs. Sur ma route y’a eu d’aut’ édifices dans c’ genre. Mais là : c’ t’échelle d’une note sur une porté d’ géant. C’ brin d’ béton tendu d’ filaments. C’ pied gracieux ent’ deux s’melles continentales. Ca s’ comprend pas qu’y faille pas y mett’ ses pas. Enfin, sauf les miens.

X : - Les tiens.

Edwin : - Bah oui les miens ! Les miens quoi !

X : - Justement ce

Edwin : - Ca s’engageait bien ! Ecoutez c’qu’y est possib’ d’ vous dire ! C’tait sans préalab’. Sans plan. Sans rien avant. Une fois au seuil, là où ça quitte la terre, là où on peut s’ glisser sous la rampe, ent’ l’ tonnerre d’ la circulation au d’ssus … et l’ bourdon lancinant du vent’ marin débordant avec son obstination sur l’ rivage d’ pierre et cont’ les piliers d’ béton. Une fois là, plusieurs heures sont passées. Dans la nuit et après. P’t-êt’ plus d’une journée en tout. Z’aviez l’ temps d’ m’ r’pérer. Bien sur y’aurait à escalader l’amorce d’ la rampe. Faire gaffe aux protections pointues. Mais quant on en sait rien avant, y’a pas l’ sens du danger. Alors ça a rien été d’ grimper l’ grillage puis les barreaux et d’ sauter en s’ rattrapant à la base d’un filin. Tous l’ travail d’équilibrist’ des temps précédents convergeaient sous mes pas, dans mes gestes. D’abord placer très douc’ment, voulant pas faire d’ bruit, un pieds puis l’aut’, et ainsi d’ suite. Sans m’ rend’ compte d’ c’qui filait comme trafic sur l’ bitume. C’est tout d’ suite dev’nu une nature. Frôlant la rambarde. Une main courant d’ssus. Un chas d’aiguille passant autour d’un fil. Pas d’ vertige. La lourd’ mobilité des câbles au d’ssus. L’ vent f’sant chanter tout ça. Cymbalum colossal.

X : - …

Edwin : - C’tait bien parti.

X : - Ca n’aurait pas été rien pour toi d’y parvenir non.

Edwin : - Bien sur. Qui vous a prév’nu. Ca ça s’rait bien à savoir.

X : - C’était quoi. Un pari. Un défi.

Edwin : - Non. Non. Rien d’ça. D’jà dit aussi ça. D’ailleurs si vous êt’ c’qu’on peut croire, y’a même pas à vous en parler. Vous savez qu’ c’tait pas un pari. Tout a changé quand y’en a un qu’ a voulu m’ barrer l’ passage en freinant et en s’ mettant en travers. Après z’ êtes apparu dans vot’ voiture noire. Avec l’ driver humanoïde.

X : - Quoi d’autre qu’un pari ou un défi.

Edwin : - Impressionnant comme les gens s’ sont écartés en vous voyant. L’ chef policier qu’ est allé vers vous, tout craintif, mais surtout bien embêté. Comme si ça l’obligeait à bien comprend’ tout d’ suite qu’ l’ allait d’voir m’ lâcher pour vous.

X : - Plusieurs items correspondent aux séquences déjà sériées. Ca serait un genre de message lancé par quelqu’un à quelqu’un d’autre.

Edwin : - Pour eux tous z’ aviez l’air d’un genre d’ type qu’y voient jamais mais qu’y peuvent reconnaît’ immédiatement quant y z’ en ont un d’vant les yeux.

X : - On saura ce qu’il faut des identités. En principe il ne nous manque que les articulations.

Edwin : - Pas à caus’ d’vos fringues. Même pas à caus’ d’ vot’ voiture et d’ vot’ driver.

X : - Il se pourrait qu’en ce qui te concerne il soit question d’un nouveau mode.

Edwin : - Certain’ment à caus’ d’ vot’ ton quand vous leur avez dit : - « Ce garçon est attendu – Mon service le prend en charge – Je vais l’accompagner. »

X : - Il y a encore beaucoup de trajets intuitifs qui s’échappent des protocoles officiels.

Edwin : - C’tait bizarre d’ leur dire qu’ vous m’attendiez.

X : - Nécessité de toujours insinuer, par doses précises, à un niveau qui les dépasse.

Edwin : - L’ gros vous a dit : « Vous mêler pas d’ ça ! »

X : - Repérer les lignes qui dévient hors des process qui s’imposent.

Edwin : - Vous avez r’gardé drôl’ment dur’ment l’ chef policier puis l’ gros. Comme si les sons émis par c’t’ bouche sortaient d’un trou absurde. Et qu’ c’tait pas question qu’ vous soyez dérangé par ça.

X : - Puis déchiffer quels sont vis à vis de toi cet un et cet autre.

Edwin : - Z’avez dit au chef policier en parlant du gros : - « Monsieur l’officier de police va lui expliquer. » Z’avez dit ça très calm’ment. Avec just’ c’ qui fallait d’ définitif dans la voix.

X : - Commençons par un qui t’enverrait.

Edwin : - L’ chef policier a expliqué au gros et l’gros a dû croire qu’ ça risquait d’ pas bien aller pour lui non plus. Alors y s’est vite éloigné après avoir bêtement incliné la tête vers vous.

X : - Est-ce que l’autre t’attendrait.

Edwin : - L’ avait un sale sourire d’ déférence gênée. C’tait dégoûtant.

X : - Oui. Tu as raison. Totalement dégoûtant.

Edwin : Y m’ont r’lâcher.

X : - Quelle serait ta part dans les liens entre cet un et cet autre.

Edwin : - Ceux qui grouinquaient juste avant s’ sont écartés aussi.

X : - De quoi se connaissent-ils.

Edwin : - Z’ont r’culés aux milieu des voitur’ arrêtées n’import’ comment.

X : - Qu’ont-ils à faire initialement ou finalement.

Edwin : - Dés qu’ l’ premier d’ent’ eux m’a aperçu l’ a stoppé comme un dingue.

X : - De quand se connaissent-ils.

Edwin : - Puis très vite tous les aut’, et puis après ça a plus été possib’ d’ circuler dans c’ sens. Tout bloqué.

X : - Qu’a-t-il fallu de toi pour établir cette liaison.

Edwin : - Y s’ sont rapprochés tous. Mis à crier et à s’interp’ller : « C’est quoi encore cette fois ! », « Qu’est-ce qu’il a fait celui là ! », « On a vu quelque chose tomber du pont ! »

X : - Y’a-t-il eu un projet. Y’en a-t-il encore un.

Edwin : - « Tapez-lui dessus pour qu’il parle ! », - « Ouai, sinon les flics vont encore le relâcher ! », - « Ouai ! En disant qu’ils n’ont rien pu en tirer ! », - « Qui l’a vu arriver sur le pont ! », - « Est-ce qu’il a balancé quelqu’un ! », - « Est-ce qu’il a une arme ! »

X : - Cela fait-il parti d’une entente entre plusieurs tracés similaires.

Edwin : - Y m’ont empoigné. M’ont s’coué. M’ont plaqué cont’ une voiture. Fouillé. - « D’où tu sors ! » m’ d’mandait tout l’ temps l’ gros avec sa voix ridicule.

X : - Est-ce qu’il s’agit bien d’un nouveau mode.

Edwin : - Et les autres : - « Qu’est-ce que tu viens foutre ici ! », - « T’es v’nu seul ! », - « Répond ! Répond ! », - « On t’ lâchera pas avant qu’ tu nous aies tout dit ! », - « T’as rien à foutre ici ! »

X : - Ou est-ce une déviance bénigne.

Edwin : - Puis la police est arrivée. Z’ont senti qu’ ça allait leur filer ent’ les pattes. Y’en a un qu’ a l’vé l’ poing au d’ssus d’ moi. Un aut’ l’a stoppé. Les cris ont diminué. Ca grondait toujours.

X : - Une forme de propagation contre les canevas que nous élaborons et que nous devons sans cesse sécuriser.

Edwin : - Quat’ bagnol’ d’ flics. Rien qu’ pour s’ faire un ch’min jusqu’ là où y avait l’attroup’ment ça a été toute une storia. Fallait faire bouger les aut’ voitures. Pendant c’ temps on t’nait mes mains. On agrippait mes vêt’ments.

X : - Une déviance bénigne qui s’effacera d’elle même sous l’effet des investigateurs mécaniques.

Edwin : - Les flics ça a été moins long. D’abord y m’embarquaient directement sans poser d’ questions. Et puis just’ derrière eux z’ êtes arrivé.

X : - Crois-moi il était temps. Ca n’aurait pas été très drôle pour toi si ça avait été la police qui t’avait embarqué. D’autres seraient venus. Vous auraient suivi pour s’assurer que les policiers faisait bien le travail attendu.

Edwin : - Les gens, et les flics aussi, z’ont d’abord eu une exclamation en voyant vot’ voiture. C’tait comme incroyab’. Y disaient qu’ c’tait pas possible que vous soyez d’jà là. - « Qui les a alerté. », y murmuraient. - « Comment font-ils pour être là presque à chaque fois maintenant. »

X : - Ils savent aussi très bien qu’il y a des éléments qu’ils ne doivent pas connaître. Que leur sécurité dépend d’un relatif secret. Ils ont confiance. Ils sont parfois encore un peu frustrés quand il leur semble que quelque chose leur manque. Ou risque de leur manquer. Nous nous occupons de ça.

Edwin : - D’puis l’ début on entend s’épaissir c’ genre d’ propos.

X : - Depuis quel début.

Edwin : - Aucun. Rien. Y’a pas d’ début.

X : - …

Edwin : - …

X : - Que venais-tu faire là.

Edwin : - C’qu’ y fallait faire.

X : - Es-tu messager entre les deux autres.

Edwin : - Vous allez profiter d’ c’ qu’ vous voulez entend’ dire. Rien qu’ des questions d’jà répondues.

X : - C’était quoi le but.

Edwin : - Z’ y verrez rien. Une aut’ vie. C’t’ à croir’ qu’ c’est bien ça. Faudrait p’t-êt’ attend’ qu’ ça parle. En moi. En tout cas qu’ ça puisse.

X : - Faut m’expliquer ça. Que tu sois un peu plus précis qu’avec les autres quand ils te tenaient. Tu vois il faut que tu m’en dises plus encore sur le déroulement que sur l’aboutissement. Pas tant où tu avais l’intention d’aller que comment tu es arrivé ici et pourquoi te fallait-il tant parvenir à ton but.

Edwin : - …

X : - Ici tu es en sécurité.

Edwin : - …

X : - Mais je ne pourrais pas te relâcher au milieu de la foule sans savoir. Tu as vu dés qu’il a été question de mort, de quelqu’un qui aurait été tué, d’un tueur, tu as vu comme ils se sont rassemblés.

Edwin : - …

X : - On aime pas ça par ici ces histoires. Il y en a eu assez. Pas si souvent qu’on le laisse penser à force d’en parler. Mais assez pour qu’on s’y réfère régulièrement. Ils ont des noms. De ceux qui se sont jetés du haut du pont. Et aussi de ceux qu’on a jetés du haut de ce pont. Tout un petit groupe de fantômes qui viennent leur exciter l’intérieur du ventre dés que quelque chose se met à ne pas être comme d’habitude. Tu connais. Je suis sur que tu connais. Tu as forcément déjà vu ça. Ils veulent bien dormir avec des malédictions. Près des restes. Sur les restes des disparus de partout, gisant ici, et ailleurs. Ce pont a la réputation de beaucoup de ponts. Ici plus que n’importe où c’est un tendon vertigineux entre deux dérives. Deux morceaux de ville. Deux parties de monde. Deux parties qui ne tiennent plus ensemble. On ne passe pas à pied sur celui-là c’est tout. Dés que cela se produit ça les fait sursauter et on fait tout pour stopper le forcené. Ou le criminel. Ou le suicidaire. Il y en a plein des ponts comme ça. Les plus chargés, ceux dont il tombe le plus souvent ces fruits atroces, sont ceux qui passent sur des fleuves, des estuaires, des bras de mer. Des enfants sont lancés du haut des parapets. Des hommes plongent, plombés au cou ou au pied pour parer au réflexe de nager et de se sauver alors qu’il n’en est plus question. Les femmes sautent sans rien. Elle parviennent à divaguer suffisamment pour se laisser recouvrir par les eaux jusqu’à la perte du souffle. Et puis il y a tout ce que le crime amène ici comme renégat d’un clan, trafiquant, mouchard, mauvais payeur, mauvais filleul, faux frère, et encore quelques femmes échappées des règles des hommes.

Edwin : - …

X : En dirais-tu autre chose. Voyons : que voulais-tu faire à traverser toutes ces eaux de la baie dans le trafic des voitures. Je ne parle pas du danger. C’est différent de tout ce que je viens de dire, n’est-ce pas. Toi tu allais autrement que d’un endroit à un autre. Davantage que d’une rive à l’autre. J’ai tout de suite essayé de deviner lorsque j’ai été informé. Ca m’a surpris cette tentative. C’est déjà arrivé mais à chaque fois aussi on a mis fin à ça, rapidement. On se retrouvait toujours avec un illuminé quelconque, un zinzin échappé de son asile, un messie en camisole, un acrobate shooté aux anti-dépresseurs. Tu n’es rien de tout ça. Cette longueur de corps qui pourrait se glisser entre deux mains jointes. Entre deux mains serrées. Quand je me suis avancé, vers le groupe qui t’encerclait, il y avait déjà un moment que j’étais là. J’ai fait stationner la voiture un peu avant. Je suis resté à t’observer de loin. Tu étais très calme, surpris, mais très entêté aussi. Tu restais là. Calme parce que tu étais surpris. Si tu avais été prévenu de ce qui pouvait t’arriver tu ne te serais pas fait prendre. Tu serais ressorti d’entre leurs mains. Deux faufilades, trois enjambées, une esquive. Cependant il y avait aussi ce regard, tes yeux, dès que possible tournés vers l’élan du pont sur la baie.

Edwin : - …

X : - Dés que j’ai été informé à ton sujet, j’ai vite senti que ça n’entrait pas dans les catégories habituelles. Quant il y a une tragédie autour de ce pont, c’est toujours le cadavre qu’on retrouve en premier. Là tu parles de mort, mais on n’en retrouve pas. Et pas moyen d’en apprendre davantage. Rien d’une histoire qui nous soit déjà commune. Et pourtant… Tu vois je te parle. J’ai écouté autour les murmures des gens entre eux. Ca n’avait pas cette tonalité qu’on repère immédiatement en temps normal. Un grincement de bec satisfait, nerveux. Ce matin il leur manquait un élément. Pour les pires fantasmes qu’ils font surgir de dessous leur ordinaire il faut toujours de la chair vraie. Qui ressemble à la leur. Ca leur permet de capter la douleur qu’ils s’imaginent et d’en gaver leur peur. Je ne devrais pas te dire tout ça. Je veux que tu saches en faire autant. Si quelqu’un est menacé, par exemple, tu dois me le dire. Ce n’est pas réellement un travail pour moi d’être ici. Comme je te l’ai dit : il faut juste que je m’assure de deux ou trois choses.

Edwin : - …

X : - Tu as réellement parlé d’un mort.

Edwin : - …

X : - Réponds.

Edwin : - Quelqu’ va disparaître. C’est comme quelqu’un.

X : - Tu parles d’un des deux autres.

Edwin : - …

X : - Un des deux autres. Les deux.

Edwin : - …

X : - Y’a t-il une menace.

Edwin : Sur qui ça vous inquièt’rait l’ plus qu’y en ai une.

X : - Sur qui y en a t-il une.

Edwin : - …

X : - Sur toi.

Edwin : …

X : - Sur lequel des deux autres.

Edwin : - Un peu chacun sans doute. Y semble. P’t-êt’. C’est différent et pareil pour les deux. Sans l’un c’est sur qu’ y aurait rien là. Sans l’aut’ non plus.

X : - Recommence pas avec ça !

Edwin : - Et vous arrêtez avec vos façons d’ vouloir des répons’ qu’aillent bien avec on sait mêm’ pas quoi !

X : - Il suffit que tu répondes. Je saurais bien quoi faire de ce que tu répondras. D’où que viennent tes réponses, je les rendrais utiles à ce que rien de fâcheux ne s’ensuive pour toi. Il ne faut pas te laisser à la merci des sauvages. Ni des domptés. Est-ce que tu les connais ces gens qui sont là dehors et que tu entendais crier.

Edwin : - Non. Ca, jamais vu ça. Qu’on soit comme des fous cont’ quelqu’un comme y z’étaient avec leurs poings qui serraient, et leurs cris d’huile noire et d’ ferraille.

X : - Il leur a suffit d’entendre parler d’un crime. Et d’un assassin. Ils ne supportent pas qu’on traverse un pont à pied alors que c’est interdit. Ils ne supportent pas qu’il y ait des assassins. D’après ce que tu m’as dit de toi je te préviens ils n’aiment pas les vagabonds non plus. Ils n’ont pas envie de comprendre quoique ce soit. Ils ont juste besoin de se sentir tranquille. Sans menace. Sans danger. Le crime ça leur échappe. C’est obligé. Sinon ils se seraient déjà tous entretués. L’assassin, le meurtrier, pour eux c’est tout un. Souvent quand je les vois amassés autour d’un drame, un fait divers comme on dit, je sens que leurs yeux et leurs cris s’unissent dans les murs d’un barrage pour retenir cette horreur et que ça ne se répande pas jusqu’à leurs pieds, ne s’exhale pas sous leurs nez. Que ça ne contamine pas leurs inhibitions.

Edwin : - C’ qu’on dit c’est qu’ vous faites mine d’ les défend’, et du coup vous pouvez leur défend’ tout.

X : - Qui dit ça.

Edwin : - Sont moins nombreux qu’ ceux qui l’ croient.

X : - Mais toi, là, qu’est-ce que tu en sais de ce que je défends.

Edwin : - D’ces gens là dehors. Qui nous ont suivi et qui doiv’ guetter à l’entrée du parc.

X : - Tu ne vis pas avec eux. Qu’est-ce que tu sais d’eux.

Edwin : - Just’ qu’y dorment tout l’temps.

X : - Ne te moque pas.

Edwin : - Y dorment. C’est l’ plus d’ c’ qu’on voit. C’est pas une plaisanterie. Y’a beaucoup à s’ d’mander comment on peut faire pour dormir à c’point. On voit bien, d’puis longtemps, longtemps : - « cette marée qui les cerne. Les mains des misères qui se tendent. Des caresses crasseuses ».

X : - De quoi parles-tu.

Edwin : …

X : De quoi parles-tu.

Edwin : - De rien. Dirait : « Il vaut mieux croire de rien. De ce que dans tout ce qui dort on ne se soucie plus de traverser quoique ce soit. D’aller voir de l’autre coté. Par ses propres moyens. Ca arrive que l’on ne dorme plus que pour ça : pas voir autour la petite horreur molle et grise, la survie qui racle sa quémande au pieds de ceux à qui il reste plus ou moins encore un peu ».

X : - D’où viennent ces paroles.

Edwin : - …

X : Je te serais assez reconnaissant de bien vouloir éviter les sujets qui n’ont rien à voir avec ta petite histoire, là.

Edwin : - …

X : - Et puis qu’est-ce que tu as : à secouer la tête comme ça.

Edwin : …

X : - Vraiment. On croirait que tu fais ça pour que les mots tombent de ta bouche.

Edwin : - Ca a à voir avec vous savez. C’qui sort d’ ma bouche. C’ qu’ en tombe. Avec c’ qu’ vous d’mandez. Si vous voulez faire d’abord l’ tri, c’ qui rest’ra, c’ que vous voulez vous contenter d’entend’ ou d’ noter, ça r’ssemb’ra à rien. A une bête stroria d’ mec comme y s’en coince à longueur d’ jour et d’ nuit dans vos filets. Tiens, vous voudriez qu’ j’ vous dise c’ qui s’ passe avec ces deux, là. Dont j’ai parlé, oui. Vous voudriez.

X : - …

Edwin : - C’t’ une histoire d’ croisement. Des pas s’ sont mêlés aux mêm’ endroits pendant un temps. Chacun sorti d’ chez lui. Chacun à un bout d’ son monde. Sorti. Sorti voir sur la j’té c’ qu’ brassaient les flots. Et c’ jour là, sur les flots, la ville. Comme y la connaissaient. Comme y l’habitaient chacun. Sans plus la voir puisqu’ y s’y rencontraient pas l’un l’aut’. Mais z’ont réussi finalement. Tous les deux. Sur cette toile. A s’ prend’ les pieds en même temps dans l’ même point d’ croix. Raconter ça sans l’ monde autour, sans l’ labyrinthe, sans leurs jumping au d’ssus d’ leurs contraintes, sans c’t’ idée d’ tout qu’y s’ sont fait l’un d’ l’aut’, sans la p’ tite lumière orange qui les a fait s’ voir, et qu’ avait tout d’ sale en fait, tout d’un orange d’ vieille tôle, mais y z’ont vu à travers, l’ diamant d’un trou minuscule , si c’est raconter ça sans leurs mots, des mots à dire qu’ y s’ sont pas dit, et ça a tout d’ suite supprimé l’encombrant, tout d’ suite parlé d’un jardin, et d’ quoi ces mots et c’ jardin parlaient, des aut’, d’ tous les aut’, en p’tits groupes, en multitudes, si c’est parler d’ la rencont’ comme si z’avaient été qu’ deux, comment vous voulez qu’ ça parle. Y’a quelqu’ chose qui s’élance, écho d’un écho, moi, une onde. Mille voiles. Omb’ et fils. Sans existence alors. Pendant qu’ vous dormez. L’chemin d’ moi s’ poursuit. Ca a tant hésité au départ. Hésité plusieurs fois. Au tout début. D’vant c’ sort qu’ attendait. Dans un préalab’ d’ séparation où tout était assis dans des intérieurs assaillis d’ murmures. D’vant tant d’ routes. D’vant l’ pont. Et même pour v’nir jusqu’ là. C’est passé par les poissons du Nevada. Sans ça, p’tit corbeau noir, remis par deux mains calmes dans l’ courant d’un fleuve, moi, y’a rien eu. Ret’nez bien ça, M’sieur. Sans moi, d’ nouveau, moi, rien.

X : - …

Edwin : - Y’en a un qui tourne. L’aut’ attend. On les distingue pas. Y’a un clos obscur qui les serre. Pour l’ profit d’ racines échappées du carré dévolu à leur plantation. Des racines parties sous un aut’ sol. Dans un terreau vital cont’ l’engourdissement. Ici c’est un peu grand. Mais c’ clos qui presqu’ les étreint peut y r’ssembler. Pour l’un c’t’ un jardin connu. Pour l’aut’ c’t’ inconnu. C’ui pour qui c’t’ un jardin connu n’ignore pas : moi d’jà là. L’aut’ peut s’ douter d’ rien. C’qu’y est v’nu faire là doit êt’ différent. C’sont d’abord moins ses racines qu’on aperçoit.

X : - Dis-moi de qui tu parles.

Edwin : - Moi d’jà là. Oui. Avec c’ goût d’ racines. Puis mêlé d’ terre et d’ bitume. Ca sent la poussière et l’hydrocarbure. Des saisons et des saisons d’ campagne et des nuits et des jours à travers les grand’ cités. Marcher, marcher tout ça. Tout c’ qui arrive maint’nant a été marché. Ca fait un temps, qui pourrait l’ compter pourtant.

X : - Quel est l’endroit de cette rencontre.

Edwin : - Un couloir dans l’ sous sol d’une maison au bout d’un quai à la sortie d’un fleuve dans un aut’ pays qu’ici.

X : - Une cave.

Edwin : - Un point d’ passage dans un r’paire sans nom tout près des cargos à l’orée d’exils.

X : - Cela porte-t-il un nom.

Edwin : - C’ qu’ en rest’, à moi, c’t’ un lieu innommab’.

X : - Où est cet endroit.

Edwin : D’vait êt’ nécessaire d’avoir un lieu assez en d’ssous d’ tout pour qu’ certaines méfiances s’éveillent pas. Ca sert à rien d’ dire où c’est. Cherchez un égout sous une masure au bout d’un faubourg, là où ça dégueule dans l’océan en profitant du passage des grands pétroliers.

X : - Dans quel pays est-ce.

Edwin : - On en sait pas plus.

X : - Tu en es sur.

Edwin : - Y’a pas d’ nom à donner. Y’a pas d’ géographie. Y’a plus à en avoir d’puis très longtemps.

X : - Est-ce une terre très ancienne.

Edwin : - Quel age pour qu’un territoire soit troué d’ tanières comme cà. Sauf au commencement ou tout est qu’un r’fuge vers l’quel on s’ précipite plus ou moins. Après ça vient dans les cités qui s’amassent. Dans leur flancs. Ca s’ niche en anfractuosités diverses. Fond d’ crasse pour crasse de vie. Ecrin d’ordure où un peu d’or brille plus vite. On l’ voit tout d’ suite. Caveau d’ honte portée avec fierté. Avec grâce même. Au bout du compte assez pour bien êt’ à part des galeries ordinaires. Les reins sont un peu maig’. Les faces un peu grises. Les fringues sont sales. Les filles sont hirsutes et les mecs sentent la sueur. Mais y préfèrent s’ t’nir là. Coûte que coûte. C’ qu’ a lieu là a plus d’ chance d’ rester invisib’. Y’a plus à y espérer qu’ partout ailleurs où on peut passé. C’est jamais pour moi y rester mais c’ sont les seules places où c’est f’sable d’ s’ r’poser à l’abri. Sans avoir d’abord à remplir des fiches.

X : - Comment trouver ces endroits.

Edwin : - On marche. On marche.

X : - …

Edwin : - D’ toute façon on marche.

X : - …

Edwin : - On doit s’ laisser aller à en savoir l’ moins. Ca a pas été difficile. C’ qui l’est davantage c’est d’ supporter c’ qui remplace tout c’ qu’on laisse.

X : - De quoi s’agit-il.

Edwin : - Z’ en sauriez rien !

X : - Tout ce que tu me diras d’utile nous rapprochera du moment de te libérer.

Edwin : - Ca s’ra mieux d’ s’en rapprocher sans vous.

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