"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 29 octobre 2007

Cher Lestat,

Je reprends donc le fil des échanges en commentaires du très beau texte de Thomas B. sur son blog : http://thomas-bettinelli.blogspot.com/ – à la recherche du temps perdu – « Ceux qui restent ». Je ne vais pas reprendre l’affaire sur l’angle du miroir, mais plutôt sur celui qui se trouve induit dans le sonnet dont j’ai éprouvé le plaisir de faire un petit écho à ce texte. La liberté. Car quoiqu’on fasse du miroir, de quelque côté qu’on se situe, plus ou moins provisoirement, de sa surface, on ne fait rien d’autre qu’expérimenter un rapport à la liberté. Il n’est pas question là, de la liberté inscrite aux frontons des édifices. Je parle de celle que chaque être est en capacité, ou non, de générer, pour lui-même, et donc pour le monde. Je ne pense pas qu’il y ait une forme plus valable de liberté que la liberté endogène.
Lorsque j’écris « Celui dont je parle règne en tant que liberté » à propos du sujet du poème, je ne dis rien de plus que ça : il y a en chacune et en chacun d’entre nous cet être originel, souvent identifiable à l’image de l’enfant, celui que nous avons été, et dont le sort que nous lui réservons conditionne notre rapport à la liberté. Sans quitter le jeu du ou des miroirs, la conscience de cet être en qui résident toutes les racines de nos devenirs, nous permet d’accéder à cette liberté. Bien sur il ne peut jamais s’agir d’une liberté totale ; idéale dirait-on. Justement la conscience de l’enfant, qui se construit dans les contraintes et les frustrations, dans les interdits et dans les limites qu’imposent les nécessités sociales, cette conscience, si en outre elle à la chance d’être guidée par un enseignement intelligent et dans un environnement bénéfique, est le seul moyen pour l’enfant, et sûrement aussi pour l’adulte à venir, de découvrir les moyens de subvertir le monde sans s’exonérer de ses obligations, d’inventer un vécu supplémentaire à celui du continuum ordinaire tel qu’il se présente le plus souvent.
Le paradoxe de cela m’inspire de me souvenir de cet échange, dans la seule vidéo consacrée à Lacan : (la seule, je crois.) il n’aimait pas trop les micros et les caméras. Cet échange était un entretien qu’il avait accordé à la suite d’une conférence à l’Université de Louvain. Après quelques questions sur la condition et la profession de psychanalyste, l’interlocutrice de Lacan lui suggérait que certains psychanalystes prétendraient détenir la clé du normal ; Lacan réfute absolument et l’interlocutrice croit renchérir en demandant : « Donc sous le couvert de la psychanalyse, il n’y a pas une répression de la liberté ? » Dernière image de l’entretien, saisissante dans les mots et le regard de Lacan, esquissant une sorte de sourire mi-amusé, mi-désabusé, et répondant : «Je ne parle jamais de la liberté. »
Façon de dire que c’est en même temps une question centrale et une question inabordable en tant que telle.
« N'a-t-on pas les barrières qu'on s'impose ? » Questionnez-vous, Lestat. Je dirais même plus : nous avons les barrières que nous nous choisissons. Et plus encore : nous avons parfois bien raison de nous choisir des barrières. La réponse de Thomas B. est ô combien éloquente. Il n’a pas souvenir de s’être posé des barrières. Mais, oui, elles sont là. Elles ont été là. Elles l’ont meurtri. « Et les barricades qu'on monte pour se protéger du vent nous coupent aussi de la lumière du jour. » dit-il aussi. Que préfère-t-on ? Que choisit-on ? Quelles possibilités nous offrons-nous d’être le moins contraint, le moins limité qui se puisse.
Dans l’imaginaire avec lequel j’essaye de coudre un raisonnement qui tienne à peu près, même provisoirement, sûrement provisoirement, j’ai cette image de l’enfant roi. Rien à voir avec un couronnement extérieur. Non, je vois bien là, l’être se couronnant roi, et s’approchant du pouvoir de décider. Je pense qu’un enfant doit toujours, à un moment donné de sa jeune vie, avoir été roi. Rien à voir évidemment avec le très stupide et très démagogique « quart d’heure de célébrité » de Monsieur Andy Warhol : faux nez d’une liberté vendue comme un produit anesthésiant de grande consommation.
Le moment dont je parle pour que, assez mystérieusement, parfois à notre insu, quelque chose se dessine en nous comme un acte de pouvoir sur soi, est un moment extrêmement particulier. C’est aussi un moment, issu d’une suite d’autres, semblables, où l’enfant fait aussi connaissance avec quelque chose de difficile, de douloureux, quelque chose où la préscience de la mort rôde, où la solitude apparaît, suspecte, mais avec un dessein qui dit aussi son indispensable.
Outre ce qu’on peut nommer le prix social de la liberté intime, qui selon moi se paye en responsabilité de soi-même parmi les autres, au sein de la société, il y a un autre prix à cette liberté. Autrement plus complexe à évaluer, et souvent à assumer. Un prix qui fait sans doute, d’une certaine façon, que beaucoup d’entre nous préfèrent y renoncer, en tout, ou en partie, pour autant que cela soit négociable.
Ce que vous avancez n’est pas étranger à ce que j’avance : « Il suffit parfois de quelques heures pour non pas savoir, mais décider qu’on vivra d’une manière telle que ses choix précédents ne furent que la parodie d’une vie à laquelle on a seulement accès. » écrivez-vous. C’est à peu près ce avec quoi je peux m’accorder ; à peu près car je ne vois pas bien, in fine, où se trouve la parodie. Il nous faut sans doute répéter longtemps pour pouvoir un beau jour jouer notre pièce. Mais il faut garder bien présent aussi, du fait même de cette liberté dont je défends la substance, qu’on doit pouvoir choisir aussi de ne pas la jouer. Et même de l’arrêter en cours de représentation.
Un dernier point, en attendant : le respect. C’est à l’instar du mot honneur, du mot hommage, et de quelques autres, tout un vocabulaire dont j’ai une tendance grandissante à me méfier. Le souci que j’ai de mon prochain me rend jaloux de sa dignité comme je le suis de la mienne. Cela me semble m’épargner d’avoir à artificialiser un comportement respectueux davantage relatif à la morale qu’à la sincérité.
Etant entendu que la liberté dont chacun se constitue doit s’harmoniser avec les libertés de toutes et de tous. Et pas mal d’autres contingences aussi.
Nul doute que l’acte « créateur » est un de ceux qui permet le mieux d’inventer un monde où se sentir assez libre selon ses besoins, ses exigences, la survie à laquelle on estime se devoir.
Ce qu’il sera toujours nécessaire de démontrer …
Librement votre.

dimanche 28 octobre 2007

Des papes, des papes, oui mais des pas nazis !

Y’a pas très longtemps, invité au réveillon de Noël chez des amis, j’ai vu le Pape. Non pas en vrai. A la télé. Simplement il y avait là Mamé, l’Ancètre. Mamé, très croyante, suivait d’une oreille d’autant plus distraite qu’elle était à peu près sourde, les divagations du petit groupe de bouffeurs d’huîtres et de foie gras, à la table, tandis qu’elle, dans son fauteuil, casque à fond vissé sur sa tête, ne ratait pas une miette de la messe diffusée en direct de St Pierre de Rome sur TF je sais pas combien. Comme je n’étais pas très loin, j’entrecoupais le patchwork de conversations qui se tenaient entre deux verres de champagne, de fréquents coups d’œil au spectacle retransmis, sans le son, puisque le son n’arrivait donc qu’aux tympans de la Mamé. C’est pas que ça soit vraiment utile d’assister à ça, mais enfin, à l’occasion de voir un peu à quoi ça ressemble, franchement, ça vaut le coup. C’est, comme on dit, édifiant. Je me souvenais régulièrement de cette réplique de deux « précieuses » dans « Molière » d’Ariane Mnouchkine, apostrophant gentiment le grand auteur après que ce soit déroulé dans une église un mariage forcé entre une ravissante jeune fille effrayée et un grabat encore à peu près ambulant : « Que pensez-vous, Monsieur, de ce théâtre-ci ? ». J’avais ri, lorsqu’à un moment, Monsieur Ratzinger, (Benoît XVI de son nom de scène), après un changement de chapeau, avait délicatement passé la main sur ses cheveux neigeux, pour remettre en place une mèche un peu folle. Petite marque émouvante de coquetterie, touchante chez une authentique vieille dame ou chez un authentique vieux monsieur, et tout à coup tellement ridicule chez ce stupéfiant potentat en grand habit de parade, en train d’exécuter la liturgie, au milieu d’un aréopage de subordonnés, le petit doigt sur la couture de la robe, et devant un parterre choisi de gens qu’on pouvait imaginer oscillant entre l’incroyance, nécessitée par leurs activités, politiques ou financières, et la croyance mêlée à l'inquiètude de savoir, si jamais tout ça était vrai, à quelle sauce ils seraient cuisinés le jour il leur faudrait comparaître devant leur Créateur.
Mais, me direz-vous, pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce qu’au cas on en viendrait à se contenter de trouver terriblement désuètes ces cérémonies pompeuses, une autre est promise aujourd’hui même, en Espagne, promue par la même maison de production, mais sans doute moins anodine qu’une messe de Noël. La béatification de quelques quatre cents adorateurs de Jésus Christ, qui eurent la bonne idée de soutenir le Dictateur Franco durant la guerre civile espagnole, et qui périrent « martyrisés », dit-on chez St Pierre Trade Corparation and C°, par les vilains républicains.
Utile donc, bien sur, de rappeler qu’il y eut des religieux anti-franquistes, qui si l’on suit bien le synopsis des productions Universal Vaticancan, n’ont pas été eux martyrisés par les gentils amis franquistes de Monsieur Ratzinger, mais simplement et justement punis d’avoir voulu soutenir le camp de ceux que les élections de 1934 avait très légitimement porté au pouvoir en Espagne.
Chassez le naturel barbare, il revient au galop dans de jolis habits. Chassez les tortionnaires, ils reviennent en chantant « aimez-vous les uns les autres ». Chassez les salauds, ils sont toujours là, pignons sur rues et comptes bancaires en Suisse.
Je pense aujourd’hui, tout particulièrement à Théo Francos : (oui, le pauvre, avec un nom pareil…) Mais lui, lorsqu’à 23 ans il a décidé qu’il fallait se battre pour l’Espagne républicaine, il n’attendait aucune béatification, ni religieuse, ni laïque,(en existe-t-il des laïques ?). Théo Francos : je vous en parlerai prochainement.
Ah oui, Mamé est montée au ciel, hop ! hop ! hop ! il n’y a pas très longtemps, dans sa quatre vingt quatorzième année. J’aurais dû lui filer un message pour Dieu, mais voilà, j’ai été pris un peu de court. Si ça se trouve Il l’aurait même pas lu.
Et si ça se trouve, Il existe même pas. Dommage pour Mamé.

vendredi 26 octobre 2007

Barbara

Non ce n’est pas parce que ça va tout bientôt faire dix ans. Dix ans que … hop ! … Plus rien… Une pluie de cendre … Non. Ce n’est pas seulement pour ça. C’est simplement que oui, ça aussi, ce fut un jour de novembre. Un jour de novembre… Il faisait gris partout. Gris dehors, grisailles de Whitechapel, gris dedans, gris les jours, grises les nuits. Quand toi tu veux mais que la vie ne veut pas. Que ce que la vie veut, ça ne ta va pas. Quand tu te cognes partout. Que tout est trop petit. Trop laid. Que tout l’amour te semble là. Mais que rien n’y va. Que rien n’y entre. Qu’au plus près tout est toujours trop loin. Que tout est désert au milieu du vacarme. Que tu pourrais t’envoler pour si peu tellement rien ne t’attache. T’envoler … hop … comme ça … plus rien … une pluie de cendre.
Un jour de novembre, oui. Grande sœur m’avait appelé : tiens, une place pour aller voir Barbara. Oui. Non. Pourquoi pas. Barbara : ces gens-là sont partout. Ces chanteuses, ces chanteurs, qui font partie de nous à notre insu. Connaissais The Black Eagle, of course, et Drouot, et Göttingen, et La Petite Cantate, et Ma plus Belle Histoire d’Amour, et Marienbad. Jamais écouté de disques d’elle. Grande sœur en passait de temps en temps, dans sa chambre. J’entendais. La Dame en Noir. La dame au grand nez qui chante le mal de vivre.
Il y en a, quand tout va mal, qui vont boire, qui cherchent un carnaval de dépannage, une teuf pour se changer les idées. J’avais essayé. Enfin boire, pas vraiment. Moi, en ce temps là c était plutôt Pétard le Canard. Rapidement le hasch allait être rebaptisé perlimpimpin : « Pour qui, comment, quand et pourquoi, contre qui comment contre quoi ? On perd le goût de vivre ! Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du perlimpimpin dans le square des Batignolles ! » On ne se change pas les idées avec une teuf. Même une teuf d’enfer. On oublie ses idées, et après le breack, elles reviennent : « Alors ! C’était bien ? » qu’elles te disent. « Bon, on en était où ? »
C’était à Pantin. Porte de Pantin plus exactement. Pour les gazelles et les gazoux qui seraient nés assez récemment et pour qui cette porte de Paris correspond uniquement à la Grande Halle de la Villette ou à la Cité des Sciences, il faut dire que cette année là c’était encore un vaste terrain vague sur lequel trônait en majesté de toiles et de cordes un immense chapiteau. Un cirque en quelque sorte.
Barbara sous chapiteau. Barbara faisait son cirque.
J’y allais la tête vide. Avais juste fumé un petit cône avant. M’étais habillé de tout et de rien. A l’époque je ne m’habillais pas. Je passais rapidement quelques fringues en désordre. Sombres et froissées. C’était pas encore la mode …
En fait, si je veux être honnête, je peux à peine vous raconter ce que j’ai vu et entendu. Ce que je sais c’est que lorsque je suis sorti de là, deux heures et demi plus tard, je n’étais plus le même. Tout avait changé. Difficile à dire. Tout semblait pareil. Le soir, la nuit, la petite pluie fine, les bruits de la ville, les odeurs. Quelque chose sur le visage des gens m’était subitement inconnu. Mais c’était indistinct. J’aurais été incapable, (le suis-je aujourd’hui), d’en dire quoique ce soit. De toute façon j’étais incapable de parler, voilà tout. Infoutu de prononcer un mot. Grande sœur, qui était avec des amies à elle m’avait demandé, peut-être inquiète, si ça allait. J’avais répondu que oui. C’est tout. Oui, ça allait. Et comment que ça allait ! Enfin … Comment, ça, je ne voyais pas très bien. Mais ça allait, oui, ça c’était sur !
La bascule venait de se faire. Ca ne sonnait pas encore comme un sortilège. Mais c’en était un.
J’ai depuis longtemps acquis la conviction qu’on naît plusieurs fois. Il n’y a pas que cette naissance d’origine, si je puis dire, celle de l’accouchement médical, et qui généralement nous affecte une date de naissance qui va nous poursuivre toute la vie. Il y en a d’autres. Hormis le continuum de l’existence fait de progressions, de régressions, de construction, nous rencontrons des moments particuliers, intenses, où toute une longue attente, toute une pénible gestation, se bousculent soudain avec une immense violence, qui elle-même parfois nous bouleverse à peine, et il se produit alors une nouvelle déchirure, celle d’une gangue sous laquelle un soi nouveau consent à ne plus se cacher, à ne plus étouffer, à surgir enfin, muet de stupeur, ébahi, étonné.
Barbara à Pantin, ce jour-là de novembre, ce fut ça.
Un choc merveilleux. Mon monde existait donc. Deux heures et demi durant j’en avais vu la représentation littéralement sublime. Le grande fête du noir dans ces états les plus sombres et les plus lumineux. Je m’étais amusé à une époque à plagier une pub qui vantait les mérite d’un vin que j’adore en lui collant l’image du pays où on le fabrique, là-bas, tout au bout de la péninsule ibérique. Barbara, le pays où le noir est couleur.
Deux heures et demi durant les fils de cette voix sans égal, de cristal et de morceaux de cristal, souffle rauque, cassures, soie sauvage, carne bleutée, m’avaient tenu en haleine comme un scaphandre dans les abysses du ciel. Deux heures et demi durant, ses chansons m’avait raconté une vie presque ordinaire comme si toute vie était aussi bien extraordinaire. Deux heures et demi durant ses musiques, les mélodies de son chant, m’avaient porté sur des eaux folles, des eaux douces, des eaux de métal, des eaux sombres, profondes. Deux heures et demi durant j’avais vu cette curieuse créature, faite d’on ne sait quoi, inventer sa grâce. La grâce. Inventer sa beauté. La beauté.
Et l’amour. Le plus insensé amour. L’amour de celles et ceux qui étaient là, milliers battant des mains, riant leur joie, criant leur plaisir, leur bonheur. L’amour, oui, qui n’a pas de sens. Et qu’est ce qu’on s’en fout alors ! Qu’est-ce qu’on s’en fout ! Vraiment ! « Contre qui, comment, contre quoi, pour qui, comment quand et pourquoi ? Mais, pour retrouver le goût de vivre ! Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du perlimpimpin, dans le square des Batignolles ! … »
Y suis retourné, oui. Souvent. Toujours la première fois. Toujours. Elle c’était comme ça. Elle était toujours là pour la première fois. J’ai appris sa colère. Sa dinguerie. Sa façon d’arpenter la scène. Sa façon de chuchoter Nantes, au bord de l’épuisement, un soir fin de concert, dans un silence d’apesanteur. Ses langueurs. Son humour. Son insolence. Sa force.
La dernière fois c’était à la Halle Au Grain à Toulouse, début 94. Elle allait devoir s’arrêter. A Paris, je l’avais ratée : elle était tombée malade et avait dû stopper les représentations. Avait tenu à faire sa tournée. Elle lâchait tout. Elle qui ne s’économisait jamais. Un Soleil Noir bouleversant. Bouleversant : «S’il faut aller plus loin pour effacer vos larmes, et si je pouvais seule faire taire les armes, je jure que demain je reprend l’aventure, pour que cessent à jamais toutes ces déchirures ! … »
Ultime image, public l’attendant à la sortie du théâtre pour l’applaudir encore. La limousine qui apparaît et fend doucement la foule. La vitre arrière qui descend. Un autographe encore. La main qui sort et signe furtivement. L’auto passe devant moi. Elle glisse vers la ville. La main salue encore et disparaît. La vitre remonte. Le flot de la circulation absorbe le long véhicule gris clair.
Deux ans après un dernier disque en studio : « N’oublie pas que l’aube revient quand même, et même pâle, le jour se lève encore … »
Le jour pâle s’est levé encore. Ce matin-là fin novembre 97. Dans la pâleur brumeuse passa un petit bout de soleil orange et doré. La radio dit : « Barbara hospitalisée ». Tout le monde comprend. Je comprends. J’attends. Gorge nouée. Ventre serré. Un peu plus tard un message d’un ami. Je le rappelle. Il me demande si j’ai écouté la radio. Je dis « Elle est morte ? » Il me dit : « Oui. Elle est morte. »

 
Couchée sur le côté
La joue contre ton bras
Tu dors
Dis
Est-ce que tu vois encore
Les améthystes
Gyrophares dans la nuit
Sur tes berceaux d’écumes
Dentellière des mers
Qui sait
L’envers où se poursuit
Le voyage de ta vie
Qui
Sait
Nous
Nous savons
Tu restes au cœur de nous
Si belle
Au cœur de nous

Tu dors

Tu dors

mercredi 24 octobre 2007

Corrida

Si j’étais taureau, je m’efforcerais de lire les stoïciens.
Si j’étais taureau, au moment où l’on tente de m’exciter au combat, à l’instant d’avant de me retrouver dans l’arène, je me souviendrais de mes sœurs et de mes de mes cousines, en Inde.
Si j’étais taureau, je jouerais la comédie. Je me laisserai faire. Je ferais semblant d’être excité comme ils aiment qu’on le soit pour le spectacle. J’entendrais les rumeurs sur les gradins. Les cris, le brouhaha de la foule. Et je me chanterais la chanson de Brel : « Aaaah, qui nous dira à quoi ça pense, un taureau qui tourne et danse,… et s’aperçoit soudain qu’il est … tout nu… Aaaah, qui nous dira à quoi ça rêve, un taureau dont l’œil se lève, …et qui découvre … les cornes des cocus ! » M’fait toujours marrer ça ! Tout nu, oui ! Mais où est le problème ? J’ai jamais eu besoin de me cacher ! Ni de cacher quoique ce soit ! Oui ils verront mes couilles, tous ces braves types venus se distraire à me voir agoniser. Et elles, les carmens de galeries commerciales, cuivrées sous vide en espagnoles hollywoodiennes, elles les materont aussi mes grosses boules. En pensant, dépitées, aux noisettes du taurillon ventru qui leur grimpera dessus dés qu’ils seront rentrés à la maison, tout tremblant encore de la victoire du petit humain sur la grosse bête. Les cornes des cocus, il paraît que ça se voit pas de l’extérieur. Mais j’imagine facilement ce qu’elles pensent, les aficionadas trémoussantes en détaillant le torero : et qu’est-ce qu’elles croient ? Que ses couilles à lui grossissent au fur et à mesure que je m’essouffle, que je saigne, que je me traîne ? Et qu’elles deviennent comme les miennes au moment où je pousse mon dernier râle ? Désolée mes poulettes ! Il aura mes couilles le héros à paillettes que s’il les mange à son dîner ! Oui ils seront cocus ces fiers à bras. Elles penseront au torero au moment même où ils retiendront leur ventre pour essayer de bander plus ferme. Elles rêveront toutes d’avoir sur elles, pour les besogner, la quintessence de la virilité la plus ridicule, même sans le costume d’opérette.
Si j’étais taureau, tiens ! Je leur ferais le coup du refus d’obéissance. Dés le lâché, je déboulerais, comme ça se fait d’habitude, jusque devant l’espèce de manga d’origine Luis Mariano en train de commencer à s’agiter avec ses outils comme un automate clinquant dans un bazar chinois, et vlan ! Je me coucherais là, à ses pieds, et basta ! Tu veux faire joujou garçon ? Bah vas-y ! Allez montre-leur ! Et rien. Voilà.
Pour s’envoyer en l’air ce soir va falloir se rabattre sur autre chose.
Afin de garder la pose étendu sur le flanc je continuerais à me la chanter, la chanson de Brel : « Aaaah, est-ce qu’en tombant à terre, les taureaux rêvent d’un enfer, où brûleraient hommes et toreros … défunts… Aaaah, ou bien à l’heure du trépas, ne nous pardonneraient-ils pas ! … En pensant à Carthage, Waterloo, … et Verdun ! Verdun ! »
J’entends les « Rembourseeez !! », « Houuu ! », « Taureau pédééé ! »
Que du bonheur ! Et puis je penserais à ma p’tite. Ma charolaise d’amour. Non elle existe pas. Enfin, pas vraiment. Elle est en photo sur une marque de je sais pas trop quoi : boite ronde en pelure de bois. Mmmmh … Elle doit être bonne !!! Hou la la la !... Avec son beau petit mufle et ses grands cils !...
Mais bon, n’y pensons plus trop.
Je ne serais jamais taureau.
J’en aurais quand même bien organiser une, une corrida, un jour. Dans un studio de radio où une des baveuses-ricaneuses-niaiseuses, de service dans le micro, pour rassurer son goût très humain et très civilisé de ce spectacle de boucherie, qui doit vous mettre le prix du kilo de rumsteck au niveau de celui du carat de diamant noir, assurait à son auditoire médusé que non, non, les coups d’épée et de lance que l’animal se prend de tout côté avant le coup de grâce, (désolé, c’est un terme de boucherie en usage chez ces gens-là), ne lui procure aucune souffrance. Pour qui a pu ne serait-ce qu’un moment, (chez moi c’est un très court moment – cette vision me donne immédiatement l’envie de déclencher le feu nucléaire et j’ai pas le bouton sous la main), observer un taureau tout sanguinolent, affolé et hagard, hérissé de ravissantes banderilles, nul doute, la grosse bê-bête est à la fête !
Ce jour-là, j’aurai vraiment voulu qu’on attrapasse l’animerdrice en question, assez connue par ailleurs pour son physique gracieux d’hybride de phacochère et de dinde de batterie, (comparaison dont je me désole d’amblée auprès de nos sympathiques amis phacochères et de nos gentilles amies dindes de toutes plumes), qu’on attrapasse donc la gloussante de service, qu’on la dessapa, (spectacle peu engageant je vous l’accorde), qu’on la fit courir à quatre pattes dans le studio, tandis que quelqu’un d’autre, (moi éventuellement), s’appliquerait à lui planter par intervalles la tige d’une brochette, (modèle courant de barbecue estivalo-côtier), dans divers replis de sa gélatinante constitution viandesque. Puisque ça fait pas mal !
Las ! A cette revigorante perspective je sais néanmoins qu’il manquerait un élément clé : non, pas la mise à mort ! Pas envie de moisir toute ma vie en taule pour un malentendu à propos de sensibilité de viandes diverses à l’imbécile et sadique persécution de bourreaux patentés. Non, ce qu’il manquerait assurément dans ce studio, c’est un fringuant représentant de la race bovine, modèle « grosses burnes », qui puisse à chaque banderille délicatement insérée sous la couenne et le gras du sujet de l’expérience, (sûrement en train de s’étouffer de rire, puisque pour tout dire ça chatouille carrément !), qui puisse donc, à chaque banderille nous meugler un « Olééé ! » de circonstance. Ou, à défaut de disposer d’un sujet mammifère de sa Majesté Juan Carlos, que notre ami taureau puisse simplement s’écrier : «Bravo ! Bravo ! »
Seulement voilà, la part définitive de rêve, là dedans, c’est que nos amis taureaux ne parlent pas, et ne connaissent certainement aucune encombreuse d’écran télé qui réponde quand elle entend crier « Bravo ! ». (Quelle chance en l’occurrence !)
De plus, au risque de contrarier les mânes de Monsieur Brel, je doute également qu’aucun taureau sache jamais ce que signifient pour nous Carthage, Waterloo et Verdun : après tout, chacun ses boucheries !

Hommage

Ce n’est pas un hommage à quelqu’un. C’est un hommage à quelque chose. Les hommages, c’est un peu comme les honneurs, ça commence aussi par un h. Je ne suis pas contre les mots en h : par exemple humanité, j’aime beaucoup ; honte, beaucoup moins. Haricots, oui. Haschisch, j’ai bien aimé, maintenant, c’est un peu passé.
Hommages et honneurs en tant que tels ne me dérangent pas. Enfin ça dépend un peu parfois de la taille des cérémonies.
Mais justement, les cérémonies …
Donc, hommage à quelque chose. Ca pourrait s’appeler une rencontre. Mais ce n’est pas possible que c’en soit une vraiment. Un croisement. Oui. Un croisement, c’est mieux. Une mise en présence. Plus exactement une mise en connaissance de l’existence l’un de l’autre avec cet être.
Je sais qu’il existe. Il sait que j’existe. Formellement, c’est à peu près tout.
Seulement voilà. Il y a cet océan d’océans. Cette immense toile qui couvre tous nos échanges humains au-delà désormais de toutes frontières, de tous décalages horaires, de toutes situations géographiques. Et c’est dans cet espace sans bornes que j’ai pris connaissance de ce qu’il est, en découvrant non sa personne, mais, hors sa personne, de quoi il est formé. De quoi il vit.
Bien sur il y a un peu d’image. Il y a quasiment à chaque fois un peu d’image quand même. Pour que ce soit davantage de l’image il faudrait néanmoins qu’elle mente mieux. Je veux dire qu’elle accepte de représenter l’être, et non de le présenter puisque si franche que soit cette présentation, elle aussi, ment. Plus modestement. Mais elle ment aussi.
Donc j’ai pris connaissance. J’avais perdu de vue que l’on écrivait de ça. De ce dont il écrit. Du seul soi. D’un soi de tissage avec le monde. D’un soi fait depuis le début d’une mémoire immanente. Toute habitée depuis avant, bien avant, par l’aiguille et la plume. Par la lame et la feuille. Par le miel et l’acide. Par le sel et le pain. Par l’oreille et la main. Par les reins et la nuque. Par les bas-fonds du corps et les sommets du crâne.
J’avais la moitié de mon âge d’aujourd’hui qu’il entreprenait de trotter, je pense, et je le vois aisément, ressembler à ces enfants qu’on pourrait croire titubant, tant on a du mal à être sur de leur stabilité, alors que non : ils ne titubent pas. Ils vont déjà partout simultanément et se demandent comment faire. Ils vont s’apercevoir que la plus grande impatience demande tout de même que les années passent, et ils les trouvent longues parfois, longues, démesurément longues, ces années à attendre de choisir, de vouloir, de prendre, de s’emparer.
Avant de commencer ce blog, il m’avait invité à visiter le sien. S’il le veut bien je vous en transmettrai l’adresse. Et vous verrez. Plein d’esprit et plein de beauté. De la drôlerie, de l'humour. De la grâce et de la mélancolie. De cette matière qu’on dit être de la poésie, mais qui, liberté, parmi les libertés qui font mine d’en être, n’a nul besoin de s’intituler.
Il y a des personnes ainsi qu’on voit entrer dans des lieux et dont on n’a pas besoin de savoir qui ils ou elles sont. Cela s’impose de soi-même, sans ajouter quoique ce soit à l’attitude, à la démarche. Les regards se tournent et sans célébrité aucune, sans particulièrement de cette célébrité de marketing, de format, de grossièreté dont on fait tant marchandises aujourd’hui, sans même être connu, on est reconnu. On existait auparavant. On nous avait croisés dans le passé.
Il est ainsi. Encore une fois il se pourrait que ce ne soit que pure spéculation de ma part. Mais j’en doute. Vous lirez, et vous me direz. Et vous lui direz.
Je n’ai rien dit de lui. Non. Je reviendrai sur son sujet. Peut-être.
Au chapitre des sources, il y a de la terre chez lui. Et de l’eau. De la terre d’abord. Puis de l’eau.

Citer mes sources

Vu l’ampleur du bassin hygrométrique, citer mes sources, ça ne va pas être une affaire facile. Et puis cela voudrait dire, d’amblée, que je suis quoi ? Un fleuve, une rivière, un estuaire, un delta, un lac, un océan. Rien de tout cela.
Citer mes sources : dire de moi. Oui. Et pourquoi celle-là, pourquoi celui-là, ce moment-là, cette ville-là, cet amour-là, cet ami-là, cette fissure-là, cette nuit-là, ces mots-là, ce regard-là. Dire le là.
Une seconde a quelquefois suffit. Et un torrent n’a plus cessé. J’entends encore son tumulte bien que je me sois éloigné, tellement éloigné maintenant, de cette seconde d’où il a surgi.
La lente montée d’une eau, aussi, est venue inonder mes rues, ou mes plaines. Ce fut si long et si doux, que je ne me suis aperçu de rien. Mais je sais que les limons m’ont nourri, et j’imagine de quelle affreuse maigreur je serais si cette provende ne m’était pas parvenue.
J’ai parcouru des terres. J’en ai senti les odeurs charnelles, les odeurs de fatigues, les odeurs de pourriture, les parfums de brumes, les parfums minéraux, les chaleurs rugueuses. Je m’y suis couché, je m’y suis roulé, je m’y suis enfoui. J’y ai flâné. J’y ai enjambé des heures déchirantes, des joies légères, des jours nus de sueur tendre, des saisons de travail où le sillon se forme, se déforme. Où il naît simplement d’un tracé précis qui croit savoir où il va. Où il s’effondre, mourant, devenu chétif, hésitant, comme ces enfants jadis dont le peu de chair qu’ils arrivaient à faire de leur vie laissait à l’os le rôle de fantômer une ombre de vie donc chaque souffle menaçait d’être le dernier.
J’ai accueilli tous les vents. Toutes leurs plaisanteries. Tous leurs tours de passe-passe. Toute la folie de leurs tempêtes. Je les ai affrontés, effronté. Je les ai défiés et entendus rire en sifflant autour de moi, au milieu des rochers, dans les couloirs des villes. Je les ai attendus. Je les ai regardés, soulever le monde et le reposer, secoué, ébahi. J’en ai balayé des humeurs sombres et des marasmes, avec leurs bourrasques. J’en ai épuisé de vains énervements dans les tourbillons de leurs violences. J’en ai apaisé des colères, des rages, au passage de leurs fureurs salvatrices et dangereuses.
Et puis il y a eu les feux. Leurs fabuleux ravages et leurs divines sagesses. Leurs éclairages d’or. Leurs jeux d’ombres secrètes. Les brasiers. Les follets. Les furieux. Les fatals. Leurs alcools et leurs rires. Leurs étreintes. Leurs forces. Les étincelles heureusement imprudentes. Leur propagation sur de grandes étendues de temps. Les brûlures. Des traces sous la peau. Des chaleurs inoubliées. Des douleurs devenues bijoux. Des cendres pour se nettoyer. Des flammes persistantes. Des désastres pour s’en aller.
Ces eaux, ces terres, ces vents, ces feux, ont été des princes, des vagabonds, des dames, des enseignantes, des minceurs acérées, des âmes généreuses, des étrangères, des frères, des passagers, des sages, des dingues, des patientes, des aventuriers, des poètes, des diseuses.
L’histoire de mes sources, c’est leur histoire.
Trop long, là, tout de suite…
A suivre …

mercredi 24 octobre 2007

C’est un journal ? Oui. Pourquoi pas. C’est un lieu d’humeur ? Oui. Aussi. J’y serai tous les jours. Non. Sûrement pas. Mon poste de pilotage ? Un studio tout près du Bassin de la Villette à Paris. Fin d’octobre froid. Mon piano électrique à côté de moi. Des papiers un peu partout. Je viens de ré-écouter Armide de J.B. Lully. Je ne m’en lasse pas.
Une discipline ? Oui, tiens ! Peut-être. Ca ne me ferait pas de mal.

Un dégoût. La lecture publique dans les écoles de la lettre de Guy Moquet. La promotion d’un suprême morceau d’intimité par une équipe de marketeurs en peine de démontrer leur humanité. Le pillage d’un ultime témoignage d’une trop courte vie de jeune garçon qui va mourir, par la nouvelle industrie du cynisme.
On rapprochera un jour celui qui dirigeait la France lorsque ce jeune homme fut fusillé de celui qui l’aura dirigée des dizaines d’années plus tard et qui comme première décision aura pris celle d’assassiner cette lettre.Et on aura sans doute raison de faire ce rapprochement.

mardi 23 octobre 2007

Barbara

La petite photo en noir et blanc, en haut à droite, c'est Barbara. Les mots, au dessus et au dessous sont extraits de sa chanson "l'enfant laboureur".
Je dirai des choses de cette femme enchanteresse. D'ailleurs, je ne dis rien qui ne vienne, même de très loin, d'elle.
Merci d'elle !!!

1RE SCENE LE LIVRE EDWIN

X : - Nous sommes au calme. Le périmètre est gardé. Personne ne nous dérangera. Tu peux t’asseoir là sur ce muret. Ou dans l’herbe. Ou rester debout. C’est égal. Ne dépasse pas les arbres. Il faut que je te vois tout le temps.

Edwin : - N’ entend plus rien. Plus d’ cris. Les cris des gens. Les klaxons. Les appels. L’ brouhaha. Drôl’ d’ calme.

X : - Je te le dis, nous serons tranquille ici. Nous allons pouvoir reprendre notre conversation.

Edwin : - Conversation.

X : - Oui. Il faut que nous discutions de cette affaire.

Edwin : - Y’a pas d’affaire. C’est fini. Rien à raconter.

X : - Nous allons reprendre ça posément.

Edwin : - Y’a rien à faire ici. Tout c’ qu’y a à dire ça a été dit quant y z’étaient tous autour d’ moi sur l’ pont la t’à l’heure. Y’a rien à faire avec vous. Vous sortez d’où d’abord.

X : - Tu ne crois pas que je t’ai retiré d’entre leurs pattes pour te laisser filer. On t’aurait entendu parler d’un mort.

Edwin : - N’ aurait dit qu’ c’est c’ qu’y voulaient. Fallait s’en sortir. Ont rien compris.

X : - Je ne dirais pas non plus que je comprends. Je dois m’assurer de deux ou trois choses.

Edwin : - …

X : - …

Edwin : - Vous r’gardez quoi comme ça d’ la tête aux pieds. Vous cherchez quoi ! Y’a pas d’ criminel. Pas d’ voleur. Même pas un menteur.

X : …

Edwin : - Faudrait comprend’ d’êt’ ret’nu ! Et vous voulez entend’ quoi raconter !

X : - Ce qu’il est sans doute utile que tu racontes. A commencer par ce que tu faisais sur ce pont, interdit habituellement à ceux qui marchent. Et puis qui sont les deux autres dont tu parlais. Cette histoire de mort aussi. Qui est mort.

Edwin : - Pourquoi à vous raconter ça.

X : - Y’a t-il à préférer le raconter à quelqu’un d’autre.

Edwin : - Mais vous ! Pourquoi pas savoir qui vous êt’ !… Z’êt’ un flic. Un détective. Un journaliste. Un juge qui sait. A moins qu’ vous soyez un d’ ces types des Grands Instituts.

X : - …

Edwin : - N’ entend beaucoup parler d’ ça. Partout.

X : - Que sais-tu de ça.

Edwin : - Rien. Y’a rien à en savoir.

X : - Pourquoi parles-tu de ça alors.

Edwin : - Pa’ce qu’ p’t-êt’ vous v’nez d’ là-bas.

X : - Qu’est-ce qu’il y a là-bas.

Edwin : - P’t-êt’ des gens comme vous.

X : - Que veux-tu dire par « des gens comme moi ».

Edwin : - Sait pas quoi. Des qui posent des questions.

X : - Et encore.

Edwin : - Qui contrôlent aussi.

X : - Vraiment.

Edwin : - Ouai !

X : - Quoi de plus.

Edwin : Qui cherchent on sait pas quoi.

X : - …

Edwin : - Qui supportent pas bien quand y’a pas d’ réponse. Pas la réponse prévue.

X : - Et tu en as déjà rencontré, ou croisé, des gens comme ça.

Edwin : Y’a quelqu’un, y dit comme on peut les voir. Sinon c’t’invib’. Y sont postés un peu partout. Une toile. Un réseau interminab’ d’ p’tits carreaux sur toutes les surfaces. Et ça creuse et ça numérote. Ca découpe en lamelles. Ca scanne. Ca irradie. Partout. Et d’ plus en plus avec les p’tits volets mystérieux d’ leurs filatures, d’ leurs surveillances, d’ leurs intrusions. Ceux qu’en parlent, souvent furtiv’ment, comme ça, vite fait, disent qu’y faut croire qu’ vous faites des r’cherches. D’aut’ disent aussi, là c’est à voix basses, dans les coins, qu’ ces r’cherches, ça concerne surtout, c’ qui ent’ pas encore dans des configurations. Vous savez, en général on est pas très confiant sur c’ qu’ vous f’rez d’ c’ qu’ vous apprenez sur tout comme ça sans arrêt. Pour vous une réponse ça s’rait un verrou dont on jette la clé.

X : - Qu’est-ce que tu racontes.

Edwin : - Moi rien.

X : - Qui t’a appris ça.

Edwin : - …

X : - Pourquoi secoues-tu la tête comme ça tout à coup.

Edwin : - Dites qu’ vous êt’ pas d’ ceux-là.

X : - Je vais te dire : ça n’a aucun intérêt de savoir ce que je suis. J’ai des notes sur ce que tu as déclaré à ceux qui t’ont arrêté : voyons, là par exemple, tu leur as dit quant ils t’ont demandé ce que tu faisais là, sur ce pont : « Il faut traverser – c’est une question de mort »

Edwin : - Oui. Fallait dire ça. C’t’un peu - « faire quelque chose d’important, qui ne se voit pas, mais que si on ne fait pas ça en empêche plein d’autres ». - Depuis l’ temps qu’ c’t’ en marche ça avait jamais été arrêté d’ c’tt’ façon. Ca sortait d’où leurs questions.

X : - …

Edwin : - …

X : - « Il ne faut pas que ça disparaisse » : tu as dit ça aussi.

Edwin : - Ca on peut pas savoir.

X : - …

Edwin : - Ca c’est p’t-êt’ une erreur. Sait pas.

X : - …

Edwin : - Ou c’est mal dit.

X : - …

Edwin : - Pas dit comme faudrait.

X : - Tu as parlé aussi de quelqu’un qu’il faut retrouver.

Edwin : - Oui. Ca oui. Sans ça rien.

X : - Retrouver qui.

Edwin : - …

X : - Tu en as parlé aussi.

Edwin : - Ca sert à rien moi tout seul ici.

X : - Je vais te poser une question précise.

Edwin : - Pourquoi pas.

X : - Répond-moi par oui ou par non.

Edwin : - Pourquoi.

X : - Est-ce qu’il y a quelqu’un qui t’envoie ici pour quelqu’un d’autre.

Edwin : - Y’a pas d’oui. Y’a pas d’non.

X : - Pour rencontrer quelqu’un d’autre.

Edwin : - Pareil. Pareil.

X : - Pour ramener quelqu’un.

Edwin : - Tout pareil. Tout pareil.

X : - Pour

Edwin : - …

X : - Tuer quelqu’un.

Edwin : - Pourquoi.

X : - Pourquoi quoi.

Edwin : - Tuer.

X : - Tu as dit : « C’est une question de mort »

Edwin : - …

X : - Tu parlais de la mort de quelqu’un.

Edwin : C’est pas vraiment c’ qu’y avait à dire.

X : - Qu’as-tu dit alors.

Edwin : - C’est pas moi qui peut expliquer.

X : - Alors qui peut.

Edwin : - Si ça s’ trouve y’a pas d’explication pour vous.

X : - Il faudrait d’abord que je sache quels renseignements je vais obtenir.

Edwin : - Par exemp’ moi, c’est pas possib’ d’ comprend’ c’qu’ vous voulez.

X : - Ca ne doit pas t’empêcher de me dire au moins ce qui te concerne dans cette histoire.

Edwin : - Alors c’ t’aussi bien dire qu’ c’t’ un pont à traverser. En même temps qu’ c’ pont c’est moi.

X : - Ca mènerait où.

Edwin : - Vous voyez. La première chose qui vous vient.

X : - J’ai plutôt intérêt à avoir des questions précises avec toi.

Edwin : - …

X : - Précises et directes.

Edwin : - Pouvez essayer.

X : - …

Edwin : - Comment faire avec les réponses.

X : - Dis ce qui te vient.

Edwin : - Un pont. Comme c’ui-là. Ca n’a pas à m’ner quelqu’ part. Possib’ que c’ soit seul’ment entre deux.

X : - Entre deux quoi.

Edwin : - Deux états.

X : - Il s’agirait d’assurer une liaison.

Edwin : - C’est mieux ça.

X : - Je pense que je ne vais pas avoir tellement besoin de tes appréciations à mon sujet.

Edwin : - Si vous fermez l’ moind’ passage.

X : - Qui faut-il retrouver.

Edwin : - C’t’ impossib’ à dire. Sans rien dire avant.

X : - Pour qui es-tu ici.

Edwin : - Pour quelle raison.

X : - Tu préfères cette question.

Edwin : - C’est préférab’.

X : - Tu as dit : « retrouver quelqu’un »

Edwin : - Voulez commencer par ça.

X : - Disons que j’ai des règles qui diffèrent des tiennes.

Edwin : - Alors un des deux. D’jà parlé aussi. Si ça sert à rien d’savoir qui vous êt’, ça peut quand même servir d’ savoir pourquoi z’ êt’ là. Pourquoi z’avez pas voulu qu’ y finissent leur capture les aut’ sur l’ pont.

X : - Ces deux dont tu as parlés, ce sont quoi, des amis. Des amis à toi.

Edwin : - Non. On peut pas dire ça comme ça. Z’ aviez d’ l’autorité. Les aut’ vous ont laissé faire. A part l’ gros avec sa drôl’ d’ voix d’ p’tit garçon. Mais pas longtemps, l’ a vite cédé quand vous lui avez fait vérifier qui vous êtes.

X : - Lequel des deux faut-il retrouver.

Edwin : - …

X : - …

Edwin : - Un aut’ comme moi.

X : - Autre. Comme toi.

Edwin : - D’une aut’ prov’nance.

X : - Quel rapport y-a-t-il entre vous deux.

Edwin : - L’ est c’ qu’aurait été moi qu’a pas eu d’été.

X : - …

Edwin : - Ca s’rait bien qu’ vous soyez c’ qu’on peut croire. Enfin, c’ qu’ vous laissez croire.

X : - Duquel des deux parles-tu.

Edwin : - De ç’ui qu’est là d’puis l’plus longtemps. C’est pas agréab’ ces manières qu’ vous avez d’ faire en même temps comme si vous étiez policier et comme si vous vouliez faire l’ami.

X : - Depuis quand êtes-vous en relation tous les deux.

Edwin : L’ami-flic. Donne un verre d’eau en tournant une clé.

X : - Je n’ai ni l’un ni l’autre.

Edwin : Dommage. C’aurait fait du bien d’boire un peu d’eau.

X : - Il faudra patienter.

Edwin : - Y’a pas d’eau. Y’a pas d’ clé non plus. Just’ des manières.

X : - Tu n’as pas pu traverser.

Edwin : - Non. C’ grand bras d’ fer, belle projection d’ métaux embrassés sur des piliers enfoncés d’ssous l’ fond des eaux. La prodigieuse envolée d’ ces tonnes et d’ ces tonnes d’ matériaux, des tonnes si légères qu’ ça s’ verraient pas mieux sout’nu par les eaux qu’ par les airs. Sur ma route y’a eu d’aut’ édifices dans c’ genre. Mais là : c’ t’échelle d’une note sur une porté d’ géant. C’ brin d’ béton tendu d’ filaments. C’ pied gracieux ent’ deux s’melles continentales. Ca s’ comprend pas qu’y faille pas y mett’ ses pas. Enfin, sauf les miens.

X : - Les tiens.

Edwin : - Bah oui les miens ! Les miens quoi !

X : - Justement ce

Edwin : - Ca s’engageait bien ! Ecoutez c’qu’y est possib’ d’ vous dire ! C’tait sans préalab’. Sans plan. Sans rien avant. Une fois au seuil, là où ça quitte la terre, là où on peut s’ glisser sous la rampe, ent’ l’ tonnerre d’ la circulation au d’ssus … et l’ bourdon lancinant du vent’ marin débordant avec son obstination sur l’ rivage d’ pierre et cont’ les piliers d’ béton. Une fois là, plusieurs heures sont passées. Dans la nuit et après. P’t-êt’ plus d’une journée en tout. Z’aviez l’ temps d’ m’ r’pérer. Bien sur y’aurait à escalader l’amorce d’ la rampe. Faire gaffe aux protections pointues. Mais quant on en sait rien avant, y’a pas l’ sens du danger. Alors ça a rien été d’ grimper l’ grillage puis les barreaux et d’ sauter en s’ rattrapant à la base d’un filin. Tous l’ travail d’équilibrist’ des temps précédents convergeaient sous mes pas, dans mes gestes. D’abord placer très douc’ment, voulant pas faire d’ bruit, un pieds puis l’aut’, et ainsi d’ suite. Sans m’ rend’ compte d’ c’qui filait comme trafic sur l’ bitume. C’est tout d’ suite dev’nu une nature. Frôlant la rambarde. Une main courant d’ssus. Un chas d’aiguille passant autour d’un fil. Pas d’ vertige. La lourd’ mobilité des câbles au d’ssus. L’ vent f’sant chanter tout ça. Cymbalum colossal.

X : - …

Edwin : - C’tait bien parti.

X : - Ca n’aurait pas été rien pour toi d’y parvenir non.

Edwin : - Bien sur. Qui vous a prév’nu. Ca ça s’rait bien à savoir.

X : - C’était quoi. Un pari. Un défi.

Edwin : - Non. Non. Rien d’ça. D’jà dit aussi ça. D’ailleurs si vous êt’ c’qu’on peut croire, y’a même pas à vous en parler. Vous savez qu’ c’tait pas un pari. Tout a changé quand y’en a un qu’ a voulu m’ barrer l’ passage en freinant et en s’ mettant en travers. Après z’ êtes apparu dans vot’ voiture noire. Avec l’ driver humanoïde.

X : - Quoi d’autre qu’un pari ou un défi.

Edwin : - Impressionnant comme les gens s’ sont écartés en vous voyant. L’ chef policier qu’ est allé vers vous, tout craintif, mais surtout bien embêté. Comme si ça l’obligeait à bien comprend’ tout d’ suite qu’ l’ allait d’voir m’ lâcher pour vous.

X : - Plusieurs items correspondent aux séquences déjà sériées. Ca serait un genre de message lancé par quelqu’un à quelqu’un d’autre.

Edwin : - Pour eux tous z’ aviez l’air d’un genre d’ type qu’y voient jamais mais qu’y peuvent reconnaît’ immédiatement quant y z’ en ont un d’vant les yeux.

X : - On saura ce qu’il faut des identités. En principe il ne nous manque que les articulations.

Edwin : - Pas à caus’ d’vos fringues. Même pas à caus’ d’ vot’ voiture et d’ vot’ driver.

X : - Il se pourrait qu’en ce qui te concerne il soit question d’un nouveau mode.

Edwin : - Certain’ment à caus’ d’ vot’ ton quand vous leur avez dit : - « Ce garçon est attendu – Mon service le prend en charge – Je vais l’accompagner. »

X : - Il y a encore beaucoup de trajets intuitifs qui s’échappent des protocoles officiels.

Edwin : - C’tait bizarre d’ leur dire qu’ vous m’attendiez.

X : - Nécessité de toujours insinuer, par doses précises, à un niveau qui les dépasse.

Edwin : - L’ gros vous a dit : « Vous mêler pas d’ ça ! »

X : - Repérer les lignes qui dévient hors des process qui s’imposent.

Edwin : - Vous avez r’gardé drôl’ment dur’ment l’ chef policier puis l’ gros. Comme si les sons émis par c’t’ bouche sortaient d’un trou absurde. Et qu’ c’tait pas question qu’ vous soyez dérangé par ça.

X : - Puis déchiffer quels sont vis à vis de toi cet un et cet autre.

Edwin : - Z’avez dit au chef policier en parlant du gros : - « Monsieur l’officier de police va lui expliquer. » Z’avez dit ça très calm’ment. Avec just’ c’ qui fallait d’ définitif dans la voix.

X : - Commençons par un qui t’enverrait.

Edwin : - L’ chef policier a expliqué au gros et l’gros a dû croire qu’ ça risquait d’ pas bien aller pour lui non plus. Alors y s’est vite éloigné après avoir bêtement incliné la tête vers vous.

X : - Est-ce que l’autre t’attendrait.

Edwin : - L’ avait un sale sourire d’ déférence gênée. C’tait dégoûtant.

X : - Oui. Tu as raison. Totalement dégoûtant.

Edwin : Y m’ont r’lâcher.

X : - Quelle serait ta part dans les liens entre cet un et cet autre.

Edwin : - Ceux qui grouinquaient juste avant s’ sont écartés aussi.

X : - De quoi se connaissent-ils.

Edwin : - Z’ont r’culés aux milieu des voitur’ arrêtées n’import’ comment.

X : - Qu’ont-ils à faire initialement ou finalement.

Edwin : - Dés qu’ l’ premier d’ent’ eux m’a aperçu l’ a stoppé comme un dingue.

X : - De quand se connaissent-ils.

Edwin : - Puis très vite tous les aut’, et puis après ça a plus été possib’ d’ circuler dans c’ sens. Tout bloqué.

X : - Qu’a-t-il fallu de toi pour établir cette liaison.

Edwin : - Y s’ sont rapprochés tous. Mis à crier et à s’interp’ller : « C’est quoi encore cette fois ! », « Qu’est-ce qu’il a fait celui là ! », « On a vu quelque chose tomber du pont ! »

X : - Y’a-t-il eu un projet. Y’en a-t-il encore un.

Edwin : - « Tapez-lui dessus pour qu’il parle ! », - « Ouai, sinon les flics vont encore le relâcher ! », - « Ouai ! En disant qu’ils n’ont rien pu en tirer ! », - « Qui l’a vu arriver sur le pont ! », - « Est-ce qu’il a balancé quelqu’un ! », - « Est-ce qu’il a une arme ! »

X : - Cela fait-il parti d’une entente entre plusieurs tracés similaires.

Edwin : - Y m’ont empoigné. M’ont s’coué. M’ont plaqué cont’ une voiture. Fouillé. - « D’où tu sors ! » m’ d’mandait tout l’ temps l’ gros avec sa voix ridicule.

X : - Est-ce qu’il s’agit bien d’un nouveau mode.

Edwin : - Et les autres : - « Qu’est-ce que tu viens foutre ici ! », - « T’es v’nu seul ! », - « Répond ! Répond ! », - « On t’ lâchera pas avant qu’ tu nous aies tout dit ! », - « T’as rien à foutre ici ! »

X : - Ou est-ce une déviance bénigne.

Edwin : - Puis la police est arrivée. Z’ont senti qu’ ça allait leur filer ent’ les pattes. Y’en a un qu’ a l’vé l’ poing au d’ssus d’ moi. Un aut’ l’a stoppé. Les cris ont diminué. Ca grondait toujours.

X : - Une forme de propagation contre les canevas que nous élaborons et que nous devons sans cesse sécuriser.

Edwin : - Quat’ bagnol’ d’ flics. Rien qu’ pour s’ faire un ch’min jusqu’ là où y avait l’attroup’ment ça a été toute une storia. Fallait faire bouger les aut’ voitures. Pendant c’ temps on t’nait mes mains. On agrippait mes vêt’ments.

X : - Une déviance bénigne qui s’effacera d’elle même sous l’effet des investigateurs mécaniques.

Edwin : - Les flics ça a été moins long. D’abord y m’embarquaient directement sans poser d’ questions. Et puis just’ derrière eux z’ êtes arrivé.

X : - Crois-moi il était temps. Ca n’aurait pas été très drôle pour toi si ça avait été la police qui t’avait embarqué. D’autres seraient venus. Vous auraient suivi pour s’assurer que les policiers faisait bien le travail attendu.

Edwin : - Les gens, et les flics aussi, z’ont d’abord eu une exclamation en voyant vot’ voiture. C’tait comme incroyab’. Y disaient qu’ c’tait pas possible que vous soyez d’jà là. - « Qui les a alerté. », y murmuraient. - « Comment font-ils pour être là presque à chaque fois maintenant. »

X : - Ils savent aussi très bien qu’il y a des éléments qu’ils ne doivent pas connaître. Que leur sécurité dépend d’un relatif secret. Ils ont confiance. Ils sont parfois encore un peu frustrés quand il leur semble que quelque chose leur manque. Ou risque de leur manquer. Nous nous occupons de ça.

Edwin : - D’puis l’ début on entend s’épaissir c’ genre d’ propos.

X : - Depuis quel début.

Edwin : - Aucun. Rien. Y’a pas d’ début.

X : - …

Edwin : - …

X : - Que venais-tu faire là.

Edwin : - C’qu’ y fallait faire.

X : - Es-tu messager entre les deux autres.

Edwin : - Vous allez profiter d’ c’ qu’ vous voulez entend’ dire. Rien qu’ des questions d’jà répondues.

X : - C’était quoi le but.

Edwin : - Z’ y verrez rien. Une aut’ vie. C’t’ à croir’ qu’ c’est bien ça. Faudrait p’t-êt’ attend’ qu’ ça parle. En moi. En tout cas qu’ ça puisse.

X : - Faut m’expliquer ça. Que tu sois un peu plus précis qu’avec les autres quand ils te tenaient. Tu vois il faut que tu m’en dises plus encore sur le déroulement que sur l’aboutissement. Pas tant où tu avais l’intention d’aller que comment tu es arrivé ici et pourquoi te fallait-il tant parvenir à ton but.

Edwin : - …

X : - Ici tu es en sécurité.

Edwin : - …

X : - Mais je ne pourrais pas te relâcher au milieu de la foule sans savoir. Tu as vu dés qu’il a été question de mort, de quelqu’un qui aurait été tué, d’un tueur, tu as vu comme ils se sont rassemblés.

Edwin : - …

X : - On aime pas ça par ici ces histoires. Il y en a eu assez. Pas si souvent qu’on le laisse penser à force d’en parler. Mais assez pour qu’on s’y réfère régulièrement. Ils ont des noms. De ceux qui se sont jetés du haut du pont. Et aussi de ceux qu’on a jetés du haut de ce pont. Tout un petit groupe de fantômes qui viennent leur exciter l’intérieur du ventre dés que quelque chose se met à ne pas être comme d’habitude. Tu connais. Je suis sur que tu connais. Tu as forcément déjà vu ça. Ils veulent bien dormir avec des malédictions. Près des restes. Sur les restes des disparus de partout, gisant ici, et ailleurs. Ce pont a la réputation de beaucoup de ponts. Ici plus que n’importe où c’est un tendon vertigineux entre deux dérives. Deux morceaux de ville. Deux parties de monde. Deux parties qui ne tiennent plus ensemble. On ne passe pas à pied sur celui-là c’est tout. Dés que cela se produit ça les fait sursauter et on fait tout pour stopper le forcené. Ou le criminel. Ou le suicidaire. Il y en a plein des ponts comme ça. Les plus chargés, ceux dont il tombe le plus souvent ces fruits atroces, sont ceux qui passent sur des fleuves, des estuaires, des bras de mer. Des enfants sont lancés du haut des parapets. Des hommes plongent, plombés au cou ou au pied pour parer au réflexe de nager et de se sauver alors qu’il n’en est plus question. Les femmes sautent sans rien. Elle parviennent à divaguer suffisamment pour se laisser recouvrir par les eaux jusqu’à la perte du souffle. Et puis il y a tout ce que le crime amène ici comme renégat d’un clan, trafiquant, mouchard, mauvais payeur, mauvais filleul, faux frère, et encore quelques femmes échappées des règles des hommes.

Edwin : - …

X : En dirais-tu autre chose. Voyons : que voulais-tu faire à traverser toutes ces eaux de la baie dans le trafic des voitures. Je ne parle pas du danger. C’est différent de tout ce que je viens de dire, n’est-ce pas. Toi tu allais autrement que d’un endroit à un autre. Davantage que d’une rive à l’autre. J’ai tout de suite essayé de deviner lorsque j’ai été informé. Ca m’a surpris cette tentative. C’est déjà arrivé mais à chaque fois aussi on a mis fin à ça, rapidement. On se retrouvait toujours avec un illuminé quelconque, un zinzin échappé de son asile, un messie en camisole, un acrobate shooté aux anti-dépresseurs. Tu n’es rien de tout ça. Cette longueur de corps qui pourrait se glisser entre deux mains jointes. Entre deux mains serrées. Quand je me suis avancé, vers le groupe qui t’encerclait, il y avait déjà un moment que j’étais là. J’ai fait stationner la voiture un peu avant. Je suis resté à t’observer de loin. Tu étais très calme, surpris, mais très entêté aussi. Tu restais là. Calme parce que tu étais surpris. Si tu avais été prévenu de ce qui pouvait t’arriver tu ne te serais pas fait prendre. Tu serais ressorti d’entre leurs mains. Deux faufilades, trois enjambées, une esquive. Cependant il y avait aussi ce regard, tes yeux, dès que possible tournés vers l’élan du pont sur la baie.

Edwin : - …

X : - Dés que j’ai été informé à ton sujet, j’ai vite senti que ça n’entrait pas dans les catégories habituelles. Quant il y a une tragédie autour de ce pont, c’est toujours le cadavre qu’on retrouve en premier. Là tu parles de mort, mais on n’en retrouve pas. Et pas moyen d’en apprendre davantage. Rien d’une histoire qui nous soit déjà commune. Et pourtant… Tu vois je te parle. J’ai écouté autour les murmures des gens entre eux. Ca n’avait pas cette tonalité qu’on repère immédiatement en temps normal. Un grincement de bec satisfait, nerveux. Ce matin il leur manquait un élément. Pour les pires fantasmes qu’ils font surgir de dessous leur ordinaire il faut toujours de la chair vraie. Qui ressemble à la leur. Ca leur permet de capter la douleur qu’ils s’imaginent et d’en gaver leur peur. Je ne devrais pas te dire tout ça. Je veux que tu saches en faire autant. Si quelqu’un est menacé, par exemple, tu dois me le dire. Ce n’est pas réellement un travail pour moi d’être ici. Comme je te l’ai dit : il faut juste que je m’assure de deux ou trois choses.

Edwin : - …

X : - Tu as réellement parlé d’un mort.

Edwin : - …

X : - Réponds.

Edwin : - Quelqu’ va disparaître. C’est comme quelqu’un.

X : - Tu parles d’un des deux autres.

Edwin : - …

X : - Un des deux autres. Les deux.

Edwin : - …

X : - Y’a t-il une menace.

Edwin : Sur qui ça vous inquièt’rait l’ plus qu’y en ai une.

X : - Sur qui y en a t-il une.

Edwin : - …

X : - Sur toi.

Edwin : …

X : - Sur lequel des deux autres.

Edwin : - Un peu chacun sans doute. Y semble. P’t-êt’. C’est différent et pareil pour les deux. Sans l’un c’est sur qu’ y aurait rien là. Sans l’aut’ non plus.

X : - Recommence pas avec ça !

Edwin : - Et vous arrêtez avec vos façons d’ vouloir des répons’ qu’aillent bien avec on sait mêm’ pas quoi !

X : - Il suffit que tu répondes. Je saurais bien quoi faire de ce que tu répondras. D’où que viennent tes réponses, je les rendrais utiles à ce que rien de fâcheux ne s’ensuive pour toi. Il ne faut pas te laisser à la merci des sauvages. Ni des domptés. Est-ce que tu les connais ces gens qui sont là dehors et que tu entendais crier.

Edwin : - Non. Ca, jamais vu ça. Qu’on soit comme des fous cont’ quelqu’un comme y z’étaient avec leurs poings qui serraient, et leurs cris d’huile noire et d’ ferraille.

X : - Il leur a suffit d’entendre parler d’un crime. Et d’un assassin. Ils ne supportent pas qu’on traverse un pont à pied alors que c’est interdit. Ils ne supportent pas qu’il y ait des assassins. D’après ce que tu m’as dit de toi je te préviens ils n’aiment pas les vagabonds non plus. Ils n’ont pas envie de comprendre quoique ce soit. Ils ont juste besoin de se sentir tranquille. Sans menace. Sans danger. Le crime ça leur échappe. C’est obligé. Sinon ils se seraient déjà tous entretués. L’assassin, le meurtrier, pour eux c’est tout un. Souvent quand je les vois amassés autour d’un drame, un fait divers comme on dit, je sens que leurs yeux et leurs cris s’unissent dans les murs d’un barrage pour retenir cette horreur et que ça ne se répande pas jusqu’à leurs pieds, ne s’exhale pas sous leurs nez. Que ça ne contamine pas leurs inhibitions.

Edwin : - C’ qu’on dit c’est qu’ vous faites mine d’ les défend’, et du coup vous pouvez leur défend’ tout.

X : - Qui dit ça.

Edwin : - Sont moins nombreux qu’ ceux qui l’ croient.

X : - Mais toi, là, qu’est-ce que tu en sais de ce que je défends.

Edwin : - D’ces gens là dehors. Qui nous ont suivi et qui doiv’ guetter à l’entrée du parc.

X : - Tu ne vis pas avec eux. Qu’est-ce que tu sais d’eux.

Edwin : - Just’ qu’y dorment tout l’temps.

X : - Ne te moque pas.

Edwin : - Y dorment. C’est l’ plus d’ c’ qu’on voit. C’est pas une plaisanterie. Y’a beaucoup à s’ d’mander comment on peut faire pour dormir à c’point. On voit bien, d’puis longtemps, longtemps : - « cette marée qui les cerne. Les mains des misères qui se tendent. Des caresses crasseuses ».

X : - De quoi parles-tu.

Edwin : …

X : De quoi parles-tu.

Edwin : - De rien. Dirait : « Il vaut mieux croire de rien. De ce que dans tout ce qui dort on ne se soucie plus de traverser quoique ce soit. D’aller voir de l’autre coté. Par ses propres moyens. Ca arrive que l’on ne dorme plus que pour ça : pas voir autour la petite horreur molle et grise, la survie qui racle sa quémande au pieds de ceux à qui il reste plus ou moins encore un peu ».

X : - D’où viennent ces paroles.

Edwin : - …

X : Je te serais assez reconnaissant de bien vouloir éviter les sujets qui n’ont rien à voir avec ta petite histoire, là.

Edwin : - …

X : - Et puis qu’est-ce que tu as : à secouer la tête comme ça.

Edwin : …

X : - Vraiment. On croirait que tu fais ça pour que les mots tombent de ta bouche.

Edwin : - Ca a à voir avec vous savez. C’qui sort d’ ma bouche. C’ qu’ en tombe. Avec c’ qu’ vous d’mandez. Si vous voulez faire d’abord l’ tri, c’ qui rest’ra, c’ que vous voulez vous contenter d’entend’ ou d’ noter, ça r’ssemb’ra à rien. A une bête stroria d’ mec comme y s’en coince à longueur d’ jour et d’ nuit dans vos filets. Tiens, vous voudriez qu’ j’ vous dise c’ qui s’ passe avec ces deux, là. Dont j’ai parlé, oui. Vous voudriez.

X : - …

Edwin : - C’t’ une histoire d’ croisement. Des pas s’ sont mêlés aux mêm’ endroits pendant un temps. Chacun sorti d’ chez lui. Chacun à un bout d’ son monde. Sorti. Sorti voir sur la j’té c’ qu’ brassaient les flots. Et c’ jour là, sur les flots, la ville. Comme y la connaissaient. Comme y l’habitaient chacun. Sans plus la voir puisqu’ y s’y rencontraient pas l’un l’aut’. Mais z’ont réussi finalement. Tous les deux. Sur cette toile. A s’ prend’ les pieds en même temps dans l’ même point d’ croix. Raconter ça sans l’ monde autour, sans l’ labyrinthe, sans leurs jumping au d’ssus d’ leurs contraintes, sans c’t’ idée d’ tout qu’y s’ sont fait l’un d’ l’aut’, sans la p’ tite lumière orange qui les a fait s’ voir, et qu’ avait tout d’ sale en fait, tout d’un orange d’ vieille tôle, mais y z’ont vu à travers, l’ diamant d’un trou minuscule , si c’est raconter ça sans leurs mots, des mots à dire qu’ y s’ sont pas dit, et ça a tout d’ suite supprimé l’encombrant, tout d’ suite parlé d’un jardin, et d’ quoi ces mots et c’ jardin parlaient, des aut’, d’ tous les aut’, en p’tits groupes, en multitudes, si c’est parler d’ la rencont’ comme si z’avaient été qu’ deux, comment vous voulez qu’ ça parle. Y’a quelqu’ chose qui s’élance, écho d’un écho, moi, une onde. Mille voiles. Omb’ et fils. Sans existence alors. Pendant qu’ vous dormez. L’chemin d’ moi s’ poursuit. Ca a tant hésité au départ. Hésité plusieurs fois. Au tout début. D’vant c’ sort qu’ attendait. Dans un préalab’ d’ séparation où tout était assis dans des intérieurs assaillis d’ murmures. D’vant tant d’ routes. D’vant l’ pont. Et même pour v’nir jusqu’ là. C’est passé par les poissons du Nevada. Sans ça, p’tit corbeau noir, remis par deux mains calmes dans l’ courant d’un fleuve, moi, y’a rien eu. Ret’nez bien ça, M’sieur. Sans moi, d’ nouveau, moi, rien.

X : - …

Edwin : - Y’en a un qui tourne. L’aut’ attend. On les distingue pas. Y’a un clos obscur qui les serre. Pour l’ profit d’ racines échappées du carré dévolu à leur plantation. Des racines parties sous un aut’ sol. Dans un terreau vital cont’ l’engourdissement. Ici c’est un peu grand. Mais c’ clos qui presqu’ les étreint peut y r’ssembler. Pour l’un c’t’ un jardin connu. Pour l’aut’ c’t’ inconnu. C’ui pour qui c’t’ un jardin connu n’ignore pas : moi d’jà là. L’aut’ peut s’ douter d’ rien. C’qu’y est v’nu faire là doit êt’ différent. C’sont d’abord moins ses racines qu’on aperçoit.

X : - Dis-moi de qui tu parles.

Edwin : - Moi d’jà là. Oui. Avec c’ goût d’ racines. Puis mêlé d’ terre et d’ bitume. Ca sent la poussière et l’hydrocarbure. Des saisons et des saisons d’ campagne et des nuits et des jours à travers les grand’ cités. Marcher, marcher tout ça. Tout c’ qui arrive maint’nant a été marché. Ca fait un temps, qui pourrait l’ compter pourtant.

X : - Quel est l’endroit de cette rencontre.

Edwin : - Un couloir dans l’ sous sol d’une maison au bout d’un quai à la sortie d’un fleuve dans un aut’ pays qu’ici.

X : - Une cave.

Edwin : - Un point d’ passage dans un r’paire sans nom tout près des cargos à l’orée d’exils.

X : - Cela porte-t-il un nom.

Edwin : - C’ qu’ en rest’, à moi, c’t’ un lieu innommab’.

X : - Où est cet endroit.

Edwin : D’vait êt’ nécessaire d’avoir un lieu assez en d’ssous d’ tout pour qu’ certaines méfiances s’éveillent pas. Ca sert à rien d’ dire où c’est. Cherchez un égout sous une masure au bout d’un faubourg, là où ça dégueule dans l’océan en profitant du passage des grands pétroliers.

X : - Dans quel pays est-ce.

Edwin : - On en sait pas plus.

X : - Tu en es sur.

Edwin : - Y’a pas d’ nom à donner. Y’a pas d’ géographie. Y’a plus à en avoir d’puis très longtemps.

X : - Est-ce une terre très ancienne.

Edwin : - Quel age pour qu’un territoire soit troué d’ tanières comme cà. Sauf au commencement ou tout est qu’un r’fuge vers l’quel on s’ précipite plus ou moins. Après ça vient dans les cités qui s’amassent. Dans leur flancs. Ca s’ niche en anfractuosités diverses. Fond d’ crasse pour crasse de vie. Ecrin d’ordure où un peu d’or brille plus vite. On l’ voit tout d’ suite. Caveau d’ honte portée avec fierté. Avec grâce même. Au bout du compte assez pour bien êt’ à part des galeries ordinaires. Les reins sont un peu maig’. Les faces un peu grises. Les fringues sont sales. Les filles sont hirsutes et les mecs sentent la sueur. Mais y préfèrent s’ t’nir là. Coûte que coûte. C’ qu’ a lieu là a plus d’ chance d’ rester invisib’. Y’a plus à y espérer qu’ partout ailleurs où on peut passé. C’est jamais pour moi y rester mais c’ sont les seules places où c’est f’sable d’ s’ r’poser à l’abri. Sans avoir d’abord à remplir des fiches.

X : - Comment trouver ces endroits.

Edwin : - On marche. On marche.

X : - …

Edwin : - D’ toute façon on marche.

X : - …

Edwin : - On doit s’ laisser aller à en savoir l’ moins. Ca a pas été difficile. C’ qui l’est davantage c’est d’ supporter c’ qui remplace tout c’ qu’on laisse.

X : - De quoi s’agit-il.

Edwin : - Z’ en sauriez rien !

X : - Tout ce que tu me diras d’utile nous rapprochera du moment de te libérer.

Edwin : - Ca s’ra mieux d’ s’en rapprocher sans vous.

NOTICE LE LIVRE EDWIN

« Le livre Edwin » est une proposition de dialogues dans la perspective d’une éventuelle mise scène théâtrale ou d’une simple lecture, publique ou privée.
L’ensemble des dialogues se divise en sept scènes. Ce découpage correspond à l’évolution du propos tenu, et veut aussi bien permettre, en cas de mise en scène, de rythmer cette évolution.

Deux particularités dans l’écriture, requièrent, peut-être, une explication :

- Un certain nombre de répliques sont réduites à des points de suspension. Ce sont des répliques muettes : cela veut signifier plusieurs choses : que le personnage, à ce qui vient d’être dit juste avant, ne peut ou ne veut répondre. Qu’une articulation prend place vers une progression de l’échange. Que, lorsque plusieurs répliques muettes se succèdent, une suspension s’impose entre les personnages. L’utilisation de ce type de répliques, clairement matérialisées, produit des silences, tel qu’on en trouve en musique, crée des espaces de respiration, ponctue les échanges. La manière de les restituer sur une scène doit permettre d’utiliser des attitudes, des regards, des gestes, des déplacements de la part du personnage au moment où il en rencontre une, ou entre les personnages lorsqu’une suite de plusieurs de ces répliques intervient. Ces instants plus ou moins longs de silence et de suspension peuvent aussi être les objets d’un usage maîtrisé de lumières. Il n’est pas souhaitable qu’il soient objets d’interventions sonores. Lors d’une simple lecture publique, l’usage du silence et du regard entre les lecteurs doit donner accès aux auditeurs à ces répliques muettes. Lors d’une lecture privée, la lectrice ou le lecteur est invité à lire ces répliques, c’est à dire à regarder là où il n’y a rien de dit, c’est à dire à percevoir le temps de ce silence et à imaginer ce qui peut se passer d’autre à la place de ce rien dit.

- Un des personnages, Edwin, parle d’une façon volontairement singulière. Pas inédite. Il mange, en parlant, beaucoup de voyelles. Cela doit être rendu comme un phrasé rapide, haché à certains moments, hésitant à d’autres, ainsi parfois qu’une sorte de bégaiement, finalement comme si trop de mots étaient à dire et que, bien qu’ayant à les dire, il lui fallait éclipser une sorte de superflu. Il n’est pas inopportun d’envisager pour ce personnage une diction « percussive », c’est à dire s’inspirant de ce que rend le son de certains instruments de percussion. Ce personnage emprunte quelquefois la diction d’un autre, Bruyère, du fait de la relation entre eux. C’est indiqué par les guillemets qui encadrent alors ce qu’il dit. La voix d’Edwin dans ces cas ne nécessite pas un changement artificiel de tonalité mais suppose une inflexion vocale plus ou moins sensiblement marquée.

Le lieu où se déroulent ces échanges est unique : c’est un parc formé d’une prairie d’herbe drue, avec des arbres et des bosquets et en fait une densité substantielle de végétations. Divers éléments de pierres servent à compléter l’ensemble. Ce parc se situe dans une très grande ville, à proximité d’un très grand pont qui occupe aussi bien une fonction circulatoire ordinaire que celle d’un passage particulier selon la réglementation et le sens de son franchissement. Il est possible de rendre la ville et le pont perceptible au regard d’un public, mais tout en gardant bien une séparation entre le parc et tout extérieur.

Le temps, quoique théorique, durant lequel se déroulent ces échanges est celui d’une matinée, entre le moment ou le soleil vient de paraître et celui où il atteint son point le plus haut. Il est possible de rendre la progression de cette lumière dans le cadre d’une mise en scène.

Les personnages :

Edwin : envisagé comme assez grand, plutôt frêle, représentant un être jeune, faussement vulnérable.

X : envisagé comme dégageant une assurance totale, représentant un être mature, d’aspect monolithique.

Bruyère : envisagé comme ordinaire/instable, représentant un être à mi-chemin entre la jeunesse et la maturité.

2DES G 2

Il faudrait ressortir de ses rouges entrailles
Frôler l’étranglement dans l’horrible goulot
Redécouvrir le hors à travers le vitrail
Des sécrétions laissées par le retrait des eaux.

Et partir tout de suite en rampant s’il le faut
Se souvenir déjà qu’on a déjà appris
Qu’on a déjà son soi et du vrai et du faux
Et cousu un semblant de ce qu’on a compris.

Il y a quelque part une louve mythique
Errant dans la banlieue d’une ville moderne
Et qui le soir s’abreuve à l’endroit où trafiquent

Tous les déconnectés des programmes factices.
Elle leur amènera au bord de la citerne
L’avorton rescapé du cœur de la matrice.

2DES G 1

Je poursuivrai devant la griffe qui me suit
Non pas comme un idiot courant à reculons
Mais dans l’absurde soin lorsqu’on croit que l’on fuit
La privation de sens dont nous nous affolons.

Elle filait coupant en de furtifs sifflets
Les airs que je brassais d’une infantile quête
Ou suspendait tremblante dés le moindre arrêt
Son dard chauffé à blanc au dessus de ma tête.

C’avait été longtemps une patiente aiguille
Tâchant de mon désordre de faire un destin
Exigeante sagesse et volonté gentille,

Tour à tour indiquant l’heure ou la direction
Prescrivant la maigreur, promettant un festin,
J’en avait donc fini par dérégler l’action.

G 15

L’archet glisse
Frotte
De toutes ses aspérités
Sur la corde tendue

Le note tenue va pouvoir
Pouvoir durer une éternité
Jusqu’à ce que le petit bout de bois
Impose sa butée

Repart
Repart pas

Repart

Et à la longue
L’archet glisse
Frotte
De tous ses aspects ridés

Encore une note tenue
Jusqu’à la prochaine butée

Jusqu’à la dernière jetée

L’archet au trait lent
L’archet à la flèche vive

Jusqu’à la prochaine jetée

Jusqu’à la dernière butée

G 14

Un bain de ronces
Sous une pluie d’été
Parmi les tâches noires
Des mures au jus sucrés

C’est la treizième année
Et toute la pudeur
Assiège ton cœur nu.

Tu cueilles la folie
Sous ses airs innocents.

Tu guettes la raison
Qui fait semblant de rien.

C’est la treizième année
Et toute la stupeur
Grave ton cœur ouvert.

Le jus sucré des mures
Forme des taches noires
Sous la lourde pluie chaude
Qui baigne les ronciers.

G 13

Berceau d’un drap de sable
D’un sable sec ou tu ne dors
Jamais où seulement
Tu te reposes un peu
Au moment où l’aurore
Vient en dorer la couche

Toute la nuit lavé
Dans ce lit abrasif
Ton corps nu se défait
Du doux film crasseux
Dont croit se protéger
Ton sens épidermique

En coulisse le rêve
Travaille à d’autre faim
Asséchant tes entrailles
D’un même grain crissant.

Un peu de sel demeure
Aux commissures des yeux.

G 12

Voyons ce qui nous gène
Dans les canaux latéraux
Aux vaisseaux du sang
Aux influx divers
Et qui se cristallise
Bouché par des pudeurs
Au coin des doublures
Dont nous nous refermons
Aux tendresses brûlantes,
Aux ivresses surgies
Des corps en sueur
Aux saisons passantes
Aux lointains où tout meurt.

Ne devons-nous briller
Plages à marée basse
Que comme un sable nu
Où les cristaux plein de soleil
N’attendent scintillants
Que le retour prévu
De l’onde et de son chant.

G 11

A l’extrémité du doigt
Le fil d’un rasoir
Simple sensation.

Dans la salle d’eau le débutant
Cherchait d’une blessure
Une trace sur son corps
Un altération
Un signe de vécu.

Mais sa vie trop récente
Sans heurts et sans épreuves
N’a dû qu’à cet objet
Subtilisé au père
La possibilité
De voir à son index
Paraître en témoignage
Une perle de sang.

G 10

Cogné souvent le front
Cause les portes trop basses
Du mal à incliner
La nuque hors vers le ciel

Souvent blesser les paumes
A des aspérités
Entre murs de passage
Au mieux d’obscurité

Souvent forcé le corps
Contre bijou de sang
Sans pouvoir refuser
D’en tester le métal

Pressé souvent le cœur
Entre cinq et sept heure
Dans le froid dans l’été
Saisons des éraflures

G 9

Fallait passer par là
Empruntant le danger
Pour s’attaquer au verre
Et écrire aux éclats
Qu’on allait les coucher
Gentiment effilés
Le long des échines
Ployantes déjà
Avant mai.

Mais tu vois
Eloigner mes lèvres de la chaude chair
Eloigner mes dents de la tendre ossature.

G 8

Je suis parmi les miens
Dos à dos côte à côte
Une forêt d’épingles
Nous coud par instant.
Je vois leur pays sage
Et quoi gronde en dessous
Et demeure figé
En enfant interdit.
J’étais ce qui avance
Et déjà parcouru
L’absence de limites
Etait à l’intérieur.
Puis c’est l’épuisement
D’être en soi le voyage
Imitant tout ce qui
Epuisé se retire :
Cet espace dedans
Redevient le dehors
Plus haut
Plus vaste
Et surtout plus profond.

G 7

Pour ne pas devenir
Cette innombrable goutte
Goutte de sang qui sèche
Au nœud d’un barbelé.

Pour étendre une larme
Sans à la commissure
Tenter de se blesser
D’un ongle ou d’une bague.

Pour ne pas devenir
Cet innombrable pas
Qui patiente et se perd
Dans les épées de l’heure.

Pour entendre l’alarme
Du fond des puits sans fond
Creusés à la mémoire
Des oublis préférés.

Pour ne pas retenir
Cette innombrable larme
Larme vide qui sèche
Dehors les barbelés.

Pour attendre le pas
Que l’imprudence veut
Parce que vont les eaux
Que rien ne les retient.

Pour ne pas retenir
Cet innombrable cri
Cri de toute naissance
Et que l’écho propage.

G 6

Le froid blanc qui s’effondre
Les poissons défrayés
L’œil rond sans effort
Le fuseau fuyant.
Où est l’hameçon
Qu’on s’y croche la gueule
Et que ça fasse hurler
Même du fond où grouillent
Les hideuses dépouilles
Des enfants renversés.
Où les chaleurs suspectes,
Les conforts effrayés
L’œil fermé sans effort
Le museau rampant.
Où est l’ancre
Qu’on lui tende les bras
Que ça fasse rêver
Du fond même où gémissent
Les suites des supplices
Des enfants survivants.

G 5

Scruter l’accroc comme perpétuel du monde
Enclos dans le verre lisse et luisant des yeux
Et m’étonner de toi
M’étonner de tes yeux
Des yeux de ton vouloir
Des yeux de ton futur
Ainsi que s’étonnait mon animal furieux
Dans l’enclave lucide
D’une jeunesse froide
Où mon regard armé
Sans épaules et sans poings
S’inquiétant de ce qui ne serait pas sérieux
Cherchait l’accroc ardent d’une éternelle fronde.

G 4

Elle tapote du bout de son doigt
Le bois de la table
Egratignée au même endroit
De son impatience acérée.
Elle gratte l’écorchure
Dans la veine.
Elle croche gentiment mon oreille
Avec de moins en moins de velours
Pour me tirer du coin
D’où montent mes échelles.
Elle me tord la nuque
Vers le ciel.

G 3

Rien mesure son enjambée
Rien le coiffe mieux que le vent
Ne lui est beau plus que l’été
N’est plus rire qu’entre ses dents.

Ça je l’ai toujours su
Moi qui venait d’hier
Moi qui n’ai jamais pu
Respirer de cet air.

Rien n’est entrave qu’il ne tranche
Morale dont il ne se foute
Rien n’est plus noire ni plus blanche
Que son absence au gré du doute.

Ça je l’ai toujours vu
Je débordais du temps
C’est ainsi que j’ai du
Attendre trop longtemps.

Rien n’est amour qu’il ne traverse
Sans y cogner son cœur trop fort
Rien n’est mystère qu’il ne perce
Sans payer d’un de ses trésors.

Qui donc a voyagé
Tout ce qui me sépare
De ce jeune étranger
Que j’ai vécu à part.

G 2

Elle grince le matin
Au bout d’une articulation.
C’est une barque attachée
Contre la pierre du quai
C’est la corde qui geint
Et le clapot qui se moque.

Je n’ai pas emporté de naissance avec moi.

Tous les soirs je retourne
Aux rêves mille fois rêvés
Puis dans le spectre de chaque aube
J’oublie de m’enquérir
De ce qu’il faut en faire.

De ce qu’il faut en être.

C’est le printemps muet
Que je revois alors
C’est un son de mâchoires
Qui entravait les mots
Et maintient depuis lors
Mon secret dans sa bouche.

G 1

Verra-t-on sur le crâne lorsque nu
La trace de plume sans encre
Devinera-t-on ce qu’a voulu laisser
La main d’un jeune enfant
Regardant s’éloigner
Dans les plis des ans morts
L’ombre d’avoir été.

Le ciel ne baisse pas
Et rien ne rétrécit.

Les nuits toujours sont de tout age
Les jours de même.

Il y a qu’un matin on avance un peu moins.

Ce qu’écris l’enfant nous parviens de trop loin.

Et c’est comme un signal
Le souvenir alors
En devient plus précis.

L’ai-je réalisé
Ou que veut-il encore.

Suis-je à griffer l’esquisse
A l’heure où l’ombre n’est plus rien
Ou à porter enfin l’enfant jusqu’à son terme.